Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 635-636 janvier-février 2017

ÉCONOMIE MONDIALE

Le retour de la crise

Cf. aussi : [Economie] [Crise Mondiale]

Joel Geier et Lee Sustar*

Dans le sillage de la crise économique mondiale, le capitalisme à travers ses États a injecté d’énormes quantités d’argent dans le système, pour le stabiliser. La reprise qui en a résulté a été relativement faible. Elle n’a pas éliminé les problèmes qui avaient provoqué en premier lieu cette crise. Par conséquent, huit ans plus tard, la crise menace de revenir.

La reprise économique mondiale a continué faiblement au cours du second semestre 2016 même après que les plus importantes économies mondiales se furent précipitées dans des dépenses de relance à la suite du ralentissement de la croissance économique en Chine. Le vote britannique en faveur du Brexit en juin a provoqué une nouvelle vague de panique financière dans l’ensemble du système. Les pays exportateurs de matières premières ont poursuivi leur crise due à la baisse de la demande chinoise. La contradiction entre les États-nations et une économie mondiale intégrée, explorée par les marxistes révolutionnaires il y a déjà un siècle, est toujours actuelle.

Les très importantes mesures de relance de la fin 2015 et du début 2016 – les décisions du Congrès des États-Unis qui vont bien au-delà des précédentes mesures d’austérité, l’achat d’obligations par la Banque centrale européenne (BCE) sans précédent avec une injection d’un billion (mille milliards) de dollars dans l’économie, qui s’ajoute au billion de dollars de crédit et de dépenses de la Chine – peuvent maintenir la reprise durant quelques mois. Avec un stimulant supplémentaire – probablement afin d’amortir l’impact de la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne (UE) – l’expansion économique pourrait se poursuivre encore durant quelques années.

La sortie de la Grande-Bretagne de l’UE entraîne l’économie mondiale vers un terrain inexploré. Quelque 2 milliards de dollars se sont évaporés sur les marchés financiers au lendemain du scrutin, ce qui a suscité de nouvelles turbulences (1). Malgré les mesures chinoises de relance, les principales économies émergentes étaient encore en crise à la mi-2016, alors que la croissance économique des pays avancés restait au ralenti. Les guerres entre devises et les guerres commerciales se profilent au milieu des guerres sanglantes au Moyen-Orient et dans d’autres parties du monde. En Europe, le Brexit pourrait ouvrir la perspective – autrefois impensable – d’un démantèlement de l’UE, car dans plusieurs pays les partis de droite demandent maintenant des référendums sur leur sortie de l’UE.

Signe certain que les opportunités d’investissement se rétrécissent, les investisseurs cherchant un port sûr ont engagé 10 billions de dollars dans des obligations d’État et dans d’autres instruments financiers, dont les taux d’intérêt sont négatifs (2). Pour l’essentiel, ils payent ainsi aux gouvernements le privilège de leur prêter de l’argent. De tels investissements – qui sont très déstabilisants pour les institutions financières comme les fonds de pension et les compagnies d’assurance – n’ont de sens que si les perspectives apparaissent encore pires ailleurs. Un tel pessimisme est totalement justifié selon les économistes du Fonds monétaire international (FMI) (3), de la Banque mondiale (BM) (4) et de l’Organisation pour la coopération économique et le développement (OCDE) (5), qui ont tous réduit leurs prévisions de croissance pour l’année 2016.

Ce ralentissement économique n’a pas été une surprise. Il s’est produit près de sept ans après la fin de la Grande récession de 2007-2009, plus ou moins dans les délais prévus pour une expansion économique typique aux États-Unis. Ce qui rend si menaçante la perspective d’un effondrement économique, c’est le fait que l’économie mondiale est loin d’avoir résolu les problèmes qui ont contribué à la Grande récession : la surcapacité industrielle entraîne une baisse des profits, fait peser la menace de l’insolvabilité et oblige les entreprises à des niveaux de dette sans précédent par rapport à leur production. Il s’agit d’une crise imminente que les théoriciens marxistes classiques reconnaîtraient : une concurrence acharnée pour construire des usines les plus compétitives sur le plan technologique, un flot de crédits pour financer la lutte pour le profit, suivi d’une baisse des bénéfices, car même les plus grands investissements fournissent des retours proportionnellement plus petits du fait que trop de marchandises ont été produites pour être vendues avec profit. Comme l’ont dit Marx et Engels : « Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s’abat sur la société – l’épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu’une famine, une guerre d’extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance ; l’industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. » (6)

Crise du néolibéralisme

Au cours des dernières décennies les économistes dominants se seraient moqués d’une telle analyse. Cependant, ces jours-ci les plus honnêtes économistes de l’establishment se rendent compte que le néolibéralisme – les politiques de privatisation, de déréglementation, du libre-échange, de la réduction des dépenses sociales et d’attaques contre les syndicats, qui ont permis à l’économie mondiale de connaître une longue croissance entre 1982 et 2007 – n’offre pas de solutions à l’économie mondiale chroniquement déprimée. Au contraire, le néolibéralisme est de plus en plus souvent considéré comme étant la racine du problème.

En 2011, Nouriel Roubini, économiste de l’université de New York, a déclaré au Wall Street Journal que « Karl Marx avait raison. À un moment donné, le capitalisme peut se détruire lui-même. (…) Nous pensions que les marchés fonctionnent. Ils ne fonctionnent pas. » (7) Après cinq autres années de faible croissance de l’économie, d’autres économistes de premier plan ont également rejeté l’orthodoxie. Par exemple, Lawrence Summers, l’ancien secrétaire du Trésor aux États-Unis, est devenu critique face à l’économie officielle. Il soutient maintenant que l’économie mondiale est saisie par ce qu’il appelle la « stagnation séculaire », décrivant ainsi la période prolongée de faible croissance. Il conclut que la théorie économique qu’il a enseignée pendant des années est fausse (8). Deux chercheurs du FMI – un lieu de formation des technocrates néolibéraux et un organisme de recouvrement de créances des banques occidentales – admettent que « des aspects du programme néolibéral (…) n’ont pas donné ce qui était prévu » (9). Le chroniqueur du Financial Times, Martin Wolf, a affirmé que si les grandes banques ont dû être nationalisées dans les faits au cours du krach de 2008, il faut les considérer comme étant sous tutelle de l’État (10). Le dernier livre de l’économiste Robert Gordon porte le titre Montée et chute de la croissance américaine (11). On pourrait continuer cette liste…

La combinaison des crises économique et idéologique a directement conduit à des crises politiques. L’impact du nouveau marasme global sur la politique mondiale dépasse le cadre de cet article. Il suffit de dire que la polarisation observée au cours des dernières « bonnes » années de l’économie va se poursuivre. Les mutations dans les relations inter-impérialistes qui ont suivi les deux défaites étatsuniennes en Afghanistan et en Irak ont permis d’amplifier les conséquences politiques d’une économie mondiale chancelante. Cela inclut la révolution, la contre-révolution et la guerre civile au Moyen-Orient, la plus grande crise de réfugiés depuis soixante-dix ans, la montée de la politique anti-immigrés de droite en Europe ainsi que la résistance de la classe ouvrière en France et dans d’autres pays. La crise dans les partis politiques dominants, tant dans les pays industrialisés depuis longtemps que dans les nouveaux, se poursuit dans ce processus de polarisation politique et ouvre des espaces à la fois à la droite et à la gauche.

Il y a eu un renouveau électoral de la gauche en Grèce, en Espagne et au Portugal, ainsi que la victoire du représentant de l’aile gauche Jeremy Corbyn au sein du Parti travailliste en Grande-Bretagne – un parti pionnier du tournant néolibéral de la social-démocratie européenne. Même si les résultats ont varié – le Syriza grec a capitulé face aux créanciers et Podemos dans l’État espagnol pourrait faire face à un défi similaire – la politique anti-austérité a trouvé une expression dans les urnes. De leur côté, les partis d’extrême droite – tel le Front national de Marine Le Pen en France ou le Parti de la liberté de Norbert Hofer en Autriche – cherchent des succès électoraux en canalisant contre les immigrés la colère populaire, fruit de la politique économique. En même temps les grandes protestations et grèves des syndicats français contre la loi travail ont mis en évidence la résistance de la classe ouvrière, ouvrant par cette lutte des opportunités pour un renouveau de la gauche (12).

Aux États-Unis, l’économie et l’inégalité croissante ont alimenté à la fois la campagne de Donald Trump contre les immigrés au nom de « rendre sa grandeur à l’Amérique » et le succès inattendu de Bernie Sanders, qui a réussi à réintroduire le socialisme dans le débat politique étatsunien pour la première fois depuis des décennies.

Bien sûr, la classe capitaliste et ses représentants politiques ne resteront pas les bras croisés alors que l’économie mondiale dérive vers la crise. Au contraire, le capital et l’État vont essayer tour à tour de contenir, coopter ou briser chaque sérieux défi populaire. L’impérialisme étatsunien va développer une nouvelle stratégie pour réaffirmer son pouvoir. En même temps le capital cherchera à restructurer son système pour restaurer la croissance et la rentabilité – ce qui ne manquera pas d’intensifier les conflits de classes. Si le néolibéralisme a réussi à éviscérer les contrats sociaux et le « partenariat » syndicats-patronat, la prochaine restructuration capitaliste tentera de déchiqueter ce qui en reste. En France, c’est déjà la loi El Khomri qui étripe les droits des travailleurs ; aux États-Unis, c’est la « réforme des droits » (entitlement reform) – un euphémisme pour réduire la Sécurité sociale et l’Assistance médicale (Medicare).

Les temps orageux de l’économie ne pourront qu’accroître cette volatilité politique et créer à la fois des défis et des opportunités pour une renaissance de la politique et de l’organisation des socialistes révolutionnaires. Les opportunités d’un renouveau sont claires. Mais si les socialistes veulent faire valoir leur point de vue, ils doivent présenter une analyse de la crise actuelle et faire comprendre pourquoi elle ne peut être résolue dans le cadre du capitalisme sans imposer des souffrances humaines encore plus grandes que celles que nous avons connues ces dernières années.

Ce qui suit est une première analyse de la nouvelle crise économique qui n’en est encore qu’à ses débuts.

De la panique à une faible reprise

Pour comprendre la faiblesse de l’économie mondiale, il est utile de rappeler ce que Wall Street voudrait nous faire oublier : l’ensemble du système financier a failli s’effondrer à l’automne 2008 quand la production industrielle s’est réduite plus rapidement qu’au début de la Grande dépression de 1929 (13). Les investissements financiers sophistiqués liés aux hypothèques – tels les couvertures de défaillance, plus connues sous leur nom anglais credit default swaps, estimés à 62 billions de dollars, soit quatre fois l’économie des États-Unis – ont vu leur valeur plonger à la suite de la faillite de la banque d’investissements Lehman Brothers (14). À travers le monde, les banques ont refusé de prêter l’une à l’autre, craignant de ne pas récupérer leur argent (15). Le résultat : l’économie mondiale a reculé de 2,1 % en 2009 (16), alors que les marchés mondiaux se contractaient de 11 % – de loin la pire récession mondiale depuis les années 1930 (17).

La débâcle totale a été évitée lorsque les gouvernements en Europe et aux États-Unis sont intervenus pour renflouer leurs plus grandes banques, essentiellement en les nationalisant temporairement (18). Cela fut suivi par le programme de relance du gouvernement Obama d’un montant de 787 milliards de dollars, dont certains économistes disent qu’il a boosté le PNB entre 2,1 % et 3,8 % (19). Il a été acclamé par certains cercles libéraux [progressistes dans le sens étatsunien] comme un renouveau du keynésianisme, du nom de l’économiste britannique selon lequel les dépenses gouvernementales massives étaient le seul moyen pour sortir de la Grande dépression. Ces progressistes associent le keynésianisme avec des dépenses gouvernementales accrues finançant des programmes sociaux. Mais la version du keynésianisme de l’administration Obama était axée sur le renflouement du système financier alors que les administrations à court de liquidités réduisaient leurs dépenses (20).

Pendant ce temps, les banquiers centraux aux États-Unis et dans le monde se sont tournés vers les politiques monétaristes du critique libre-échangiste de Keynes, feu Milton Friedman. De son point de vue, la clé pour éviter une récession prolongée consiste à rendre l’argent disponible autant que possible – quitte à le larguer par hélicoptère, comme disait Friedman (21). L’argent friedmanien héliporté et parachuté est arrivé rapidement sous la forme d’une réduction des taxes sur les salaires. Mais le stimulus le plus puissant a été la décision de la Réserve fédérale (Fed), la Banque centrale des États-Unis, qui a réduit son principal taux d’intérêt à 0,25 % – il est resté ainsi jusqu’en 2015 – une opération sans précédent pour la Fed (22). La Fed a en outre racheté aux banques les bons du Trésor américains, les inondant de liquidités. Lorsque même cela ne suffisait pas pour inciter les banques à faire crédit, le Fed a continué d’acheter d’énormes montants de titres hypothécaires douteux (23). C’est ce qui est connu dans le jargon bancaire comme l’assouplissement quantitatif ou quantitative easing (QE) – une version moderne de la planche à billets. Cela a abouti à un bilan de la Fed, précédemment inimaginable, de 4 000 milliards de dollars (24).

L’impact de ces politiques keynésiennes et friedmaniennes à la Frankenstein a été, au mieux, d’offrir une faible croissance tout en mettant en place des problèmes encore plus grands pour l’avenir. En Europe, le transfert de l’endettement des banques et du secteur privé vers la dette publique a accru cette dernière au point que certains États, comme la Grèce et le Portugal, ne pouvaient plus placer de nouvelles obligations gouvernementales. Pour limiter leurs emprunts, ces gouvernements ont introduit des mesures d’austérité – ou ont été forcés de le faire par la « troïka » composée par l’Union européenne (UE), le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque centrale européenne (BCE).

Avant la mise en place de la zone euro, ces pays auraient eu l’option de dévaluer leurs monnaies pour tenter d’exporter leur sortie de la récession en rendant leurs produits moins chers sur le marché mondial. Mais les 19 pays membres de la zone euro ne disposent pas d’une telle option. Ils sont cadenassés par les politiques que la BCE, dominée par l’Allemagne, les autorise de pratiquer.

Pour essayer de rétablir l’ordre budgétaire – sous la pression de l’Allemagne, des grands propriétaires de titres et des banques – les gouvernements européens ont lancé des programmes d’austérité impliquant de profondes compressions dans les dépenses sociales (25). Le but était de « rétablir la confiance » et de garantir que ces banques européennes récupèrent leur argent, quel qu’en soit le coût social, ce qui a conduit directement à l’étranglement économique de la Grèce. Après le retour de la récession dans la plus grande partie de l’Europe en 2011, les Européens ont fait demi-tour, avec le président de la BCE Mario Draghi promettant de faire « tout ce qu’il faut » pour sauver l’euro (26). La BCE a continué à suivre la Fed étatsunienne dans la voie de l’assouplissement quantitatif en achetant pour 1200 milliards de dollars d’actifs, portant ainsi son bilan à 3000 milliards de dollars (27).

L’austérité a été poursuivie dans les pays fortement endettés. En particulier en Grèce, qui non seulement a dû servir de preuve que les banques récupèrent leur argent mais aussi faire passer le message que chaque petit pays de la Zone euro qui tenterait de résister au programme allemand, serait écrasé. Cette stratégie semblait fonctionner jusqu’à ce que le Brexit ait creusé un trou au cœur de l’UE.

La Grande-Bretagne était restée en dehors de la zone euro, maintenant sa propre monnaie et une Banque centrale sous son propre contrôle. Néanmoins, l’économie britannique a subi les mêmes pressions que les membres de la zone euro. En particulier un recul à long terme de la compétitivité économique face à l’Allemagne et aux puissances industrielles croissantes, comme la Chine (28). Les charges créées par la crise financière ont également entraîné un recul de l’économie britannique et ce que l’OCDE a appelé une productivité « exceptionnellement faible » depuis 2007, malgré une baisse du taux de chômage jusqu’à 5 %. À la veille du Brexit, le déficit du compte courant britannique a atteint 7 % du PIB, en partie du fait de la baisse des exportations. La croissance, prévue pour 2016 avant le référendum à 1,75 %, sera probablement encore plus faible (29).

La faiblesse de l’économie britannique constituait le contexte de la campagne du Leave, pour la sortie, lors du débat sur le Brexit, créant la base d’une alliance de la droite anti-immigrés avec des secteurs de la bourgeoisie britannique convaincus qu’un avenir en dehors de l’UE était pour eux une perspective meilleure. Et malgré le chaos à court terme, le Brexit pourrait s’avérer être un levier pour ceux que la politique de la BCE irrite – c’est-à-dire non seulement à l’extrême droite, mais aussi pour des secteurs influents de la classe dirigeante italienne et française (30).

À brève échéance les perturbations économiques causées par le Brexit vont encore tester l’habileté des politiciens et des décideurs économiques d’éviter la récession. En dépit des billions de dollars injectés dans l’économie par le biais des faibles taux d’intérêt, les dépenses publiques et l’assouplissement quantitatif n’ont pas encore été en mesure d’empêcher que la déflation s’installe au Japon et dans les prix des produits industriels de base. De plus, huit années d’argent facile ont créé des quantités énormes de ce que Marx appelait « le capital fictif ». Cela inclut non seulement la spéculation, mais la très haute surévaluation des actifs – réels et comptables – sans aucun rapport avec la croissance du capital productif correspondant.

Les promoteurs de la politique monétariste ont été déconcertés. Ils pensaient que la politique de l’argent facile allait gonfler suffisamment les actifs pour que les riches fassent d’importants investissements, qui à leur tour étaient supposés servir les travailleurs et les classes moyennes en créant des emplois et en générant ainsi la demande des consommateurs. Au lieu de cela, dans le monde entier de gigantesques bulles d’actifs ont été gonflées dans les stocks, les obligations et les logements (31). Les 2,4 billions de dollars que les entreprises étatsuniennes ont gardés hors frontières pour éviter les impôts ont mis en évidence cette réticence à investir (32).

La Chine : de sauveur à source de la crise ?

Au cours des trois dernières décennies, la Chine est devenue de plus en plus centrale dans l’économie mondiale et essentielle à la stratégie du monde des affaires étatsunien. L’ouverture de la Chine au marché mondial s’est produite au moment où les pays occidentaux avancés ont émergé de la crise des années 1970, caractérisée par un faible taux de profit et une croissance sporadique. Les États-Unis et les grands pays européens ont réagi à la crise par une restructuration des industries qui n’étaient plus concurrentielles au niveau mondial. Des entreprises qui avaient prospéré durant des décennies ont disparu du jour au lendemain alors que le capital répondait à la crise par le néolibéralisme et la mondialisation, jetant les base d’une nouvelle expansion économique (33).

Pendant ce temps l’ouverture au marché mondial de l’ex-URSS, de l’Europe de l’Est et de l’Asie – surtout de la Chine – a créé un nouveau vivier pour le capital, vaste et pas cher, d’un milliard de travailleurs, avec peu de moyens de production et de capital accumulé dans le bloc de l’Est peu compétitif et la Chine partiellement industrialisée (34). Cela a jeté les bases internationales du boom néolibéral, centré sur l’expansion sans précédent de la Chine – ce que Mike Davis a décrit précisément comme la plus grande révolution industrielle de l’histoire de l’humanité (35). Cela a été financé par la plus grande expansion du crédit dans l’histoire mondiale. Pendant des décennies, les capitalistes chinois et le gouvernement ont investi l’équivalent de 40 % ou plus du PIB dans les infrastructures, les nouvelles usines et les capacités de production (36). Le PIB chinois a été multiplié par dix depuis 2000 pour franchir le seuil de 10 000 milliards de dollars (37). Cette énorme croissance a été financée par une gigantesque création de crédit – près de 30 000 milliards de dollars (38).

Les très importants investissements directs des compagnies étatsuniennes – la chaîne d’approvisionnement d’Apple étant peut-être l’exemple le plus connu – ont permis à la Chine de devenir une source de main-d’œuvre bon marché pour des produits que ces entreprises américaines pouvaient vendre aux États-Unis et dans le monde. En même temps, la rapide croissance de la Chine a créé un énorme nouveau marché pour les entreprises étatsuniennes. On peut donc dire que la responsabilité de la dernière phase de la crise n’incombe pas aux dirigeants chinois – comme le voudraient des critiques occidentaux – mais bien à la classe capitaliste internationale et à l’anarchie du marché mondial.

En effet, ce sont les décisions des dirigeants chinois qui ont permis de contenir la Grande récession. Lorsque la crise de 2007-2009 a commencé, les banques chinoises n’ont pas été prises au piège du choc comme leurs homologues occidentaux et japonais. La Chine avait plus de 2 000 milliards de dollars de réserves de change lorsque la crise a frappé, ce qui a permis aux dirigeants chinois de fournir le crédit et de prendre des mesures de relance (39). C’est le programme de relance de 590 milliards de dollars du gouvernement chinois de 2009 – proportionnellement plus important que celui des États-Unis – qui a le plus contribué à atténuer la crise mondiale (40). Les dépenses du gouvernement chinois et l’expansion du crédit au niveau national, régional et local ont contribué à dynamiser l’industrie qui était déjà lancée lorsque la crise a frappé.

L’impact a été ressenti dans le monde entier. Les prix des matières premières et de l’énergie ont grimpé, donnant un élan aux marchés émergents et leur épargnant les pires effets de la Grande récession. Cette expansion a encore stimulé les économies des pays producteurs de matières premières comme la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud (connus collectivement sous le nom de BRICS), accélérant leur transformation en de nouveaux centres d’accumulation du capital à l’échelle mondiale. Le résultat, c’est que la Chine est devenue la deuxième plus grande économie mondiale. En 2015, les réserves de la Chine ont culminé à plus de 4 000 milliards de dollars (41).

Pour réaliser cette croissance, le gouvernement chinois a aussi considérablement élargi le crédit, non seulement par le biais du secteur bancaire officiel, mais au travers des agences régionales et locales ainsi que d’autres institutions financières non bancaires, ce qui a entraîné une croissance rapide de la finance de l’ombre (ou système bancaire parallèle), dont les actifs ont atteint 43 % du PIB (42).

Ce faisant, le gouvernement chinois espérait une reprise économique mondiale qui absorberait de nouvelles exportations chinoises. Mais la reprise mondiale a été trop faible pour les absorber. Et comme la monnaie chinoise, le yuan, est indexée sur le dollar, lorsque la valeur de ce dernier a augmenté par rapport aux autres monnaies, la Chine a perdu une partie de la compétitivité des prix de sa production. Cela a entraîné une baisse des exportations chinoises alors que la capacité de la production industrielle de la China avait augmenté (43).

En 2014, l’expansion chinoise et celle des autres marchés émergents représentait la moitié de la croissance économique mondiale, alors que les économies des États-Unis, de l’Europe et du Japon restaient stagnantes (44). Mais cette croissance n’était pas seulement alimentée par les dépenses publiques et par l’expansion du crédit en Chine. Avec les taux d’intérêt zéro aux États-Unis et en Europe, l’argent a afflué là où il y avait de la croissance et des profits à réaliser, c’est-à-dire en Chine et dans les économies productrices de matières premières et de produits intermédiaires en Amérique latine, en Asie et en Afrique, qui bénéficiaient de la croissance chinoise (45).

Ces tendances se sont combinées pour pousser le modèle industriel chinois, lourd et orienté vers l’exportation, au point de rupture. À la fin de l’année 2015 les taux de croissance attendus en Chine ont été réduits de moitié, à 6 % ou 7 %, si l’on croit les données officielles (46). Le ralentissement de la Chine a entraîné un effondrement des prix de pétrole et d’autres matières premières, déstabilisant les économies au Brésil, en Russie, en Arabie saoudite, au Venezuela et ailleurs (47).

Les critiques occidentaux de la Chine soutiennent que ce modèle échoue parce que la consommation est trop faible par rapport à l’économie globale. En fait, les salaires des travailleurs chinois ont augmenté de 12 % par an au cours des dix dernières années, contrairement aux États-Unis et au monde avancé (48). Le problème ne vient pas de l’échec de la Chine à « rééquilibrer », mais des contradictions du système capitaliste. La transformation industrielle de la Chine est devenue une barrière à la poursuite de l’expansion car la composition organique du capital – le rapport du capital constant (moyens de production et matières premières) au capital variable (salaires) – a augmenté de manière spectaculaire. Ainsi, la Chine doit faire face aux mêmes dynamiques qui ont réduit la rentabilité dans les pays occidentaux dans les années 1970. Au début 2016, Martin Wolf, un chroniqueur connu du Financial Times, a inconsciemment confirmé l’analyse marxiste de la situation : « Le capital nécessaire pour générer un revenu supplémentaire a quasiment doublé depuis le début des années 2000. Le ratio capital-production chinois est également très élevé et s’accroît. » (49). En effet, ceux qui sont sceptiques envers les statistiques officielles chinoises estiment que le taux de croissance réel serait actuellement entre 2 % et 4 % (50). Ce ralentissement se reflète dans les données officielles concernant le taux de profit. En janvier 2016, les bénéfices industriels ont affiché leur plus forte baisse depuis 2000.

Par ailleurs, la dette de la Chine a très fortement augmenté, représentant autour de 260 % du PIB – c’est moins que les États-Unis, mais c’est énorme et potentiellement déstabilisant pour un pays industrialisé avec un système financier encore en cours de développement (51). Le groupe consultant McKinsey, qui estime que cette dette est encore plus élevée, a récapitulé ses implications : « Trois paramètres sont potentiellement inquiétants : la moitié des emprunts sont liés, directement ou indirectement, au marché chinois surchauffé de l’immobilier ; les comptes financiers de l’ombre, non réglementés, représentent près de la moitié des nouveaux emprunts ; et la dette d’un bon nombre d’administrations locales est probablement insoutenable. » (52)

Selon une étude, les prêts douteux représentent au moins 14 % de cette dette (53). D’autres estiment que les prêts douteux sont encore plus importants. De plus, l’endettement des entreprises chinoises se monte à 16 milliards de dollars, soit 160 % du PIB – deux fois plus que le ratio aux États-Unis – ce qui, comme l’a dit Reuters, constitue pour l’économie chinoise une menace beaucoup plus grande que les fluctuations boursières de ces derniers mois (54). Cela représente un risque croissant pour le système mondial. En avril 2016, le FMI a averti que la croissance de la Chine rend de plus en plus probables des « retombées » sur les marchés financiers mondiaux (55).

Au problème de l’endettement chinois s’ajoute la rapide fuite des capitaux depuis 2015, lorsque les réserves monétaires étaient de 4 000 milliards de dollars. Compte tenu de l’excédent commercial chinois de 300 milliards de dollars à ce moment, cette réserve aurait dû atteindre 4 3000 milliards en 2016. Cependant, elle n’était que de 3300 milliards de dollars (56). La raison : environ un 1 000 milliards de dollars a quitté le pays en 2015. Et le gouvernement a dépensé un autre 1 000 milliards pour tenter de soutenir le yuan (58).

Le ralentissement de l’économie chinoise a entraîné, au milieu de l’année 2015, une surcapacité dans la sidérurgie et dans dix-huit autres secteurs industriels (59). Les compagnies chinoises produisent plus de 800 millions de tonnes d’acier par an, mais disposent d’une capacité de production de 1,13 milliard de tonnes (60). Les exportations chinoises de l’acier équivalent plus ou moins à la totalité de la production japonaise et dépassent considérablement celle des États-Unis. Cela a exercé une pression sur les entreprises sidérurgiques du monde entier, suscitant le spectre de faillites dans ce secteur et préparant le terrain pour des guerres commerciales intensives (61). L’accord de partenariat transpacifique (TPPA) lancé par les États-Unis vise à repousser la Chine et de permettre au capitalisme étatsunien de créer son propre bloc économique asiatique (62).

Mais – à supposer qu’il soit adopté par le Congrès – l’impact du TPPA relève d’un lointain avenir. Pour l’instant, les guerres commerciales et les dévaluations monétaires s’ajoutent à la pression déflationniste, qui a frappé certaines parties de l’Europe et a menacé les États-Unis, même après la crise de 2007-2009. Si la déflation touche les grandes économies, la vaste expansion de la dette à l’échelle mondiale pourrait la rendre très difficile à surmonter. Cela, parce que quand les prix baissent, la valeur relative de la dette augmente. C’est déjà le cas dans des économies comme celle du Brésil, qui doit rembourser ses dettes en dollars avec une monnaie fortement dévaluée. Étant donné l’augmentation très importante de la dette dans le monde depuis la Grande récession, le risque ne peut pas être surestimé.

La menace de la dette est devenue évidente avec l’effondrement mondial des prix des matières premières, qui a commencé en 2013 et ne s’est stabilisé qu’à la mi-2016, lorsque la politique chinoise de relance a fait son chemin dans le système mondial. Le pétrole avait chuté de 75 % entre 2014 et début 2016, passant de 120 dollars à 30 dollars le baril, avant de commencer à remonter (63). Le modèle était similaire en ce qui concerne le cuivre, l’aluminium et les autres matières premières. C’est un indicateur indéniable du ralentissement de la demande de la production industrielle à l’échelle mondiale. Les profits élevés des producteurs de marchandises ont fait place à des pertes catastrophiques presque du jour au lendemain. La production du pétrole a été maintenue non pas du fait des perspectives d’opportunités marchandes, mais pour payer les intérêts des emprunts. Les principaux exportateurs du pétrole se sont livrés une dévastatrice guerre de prix, l’Arabie saoudite ayant accru sa production pour maintenir sa part du marché au détriment non seulement des membres de l’OPEP – comme le Venezuela ou le Nigeria – mais aussi du boom pétrolier et gazier en plein essor aux États-Unis (64).

Cet effondrement des prix a rapidement entraîné une baisse spectaculaire de la valeur des monnaies dans les économies les plus touchées, comme le Brésil, qui a connu une dévaluation de 30-40 % (65). Et comme la plupart de ces pays ont leur dette en dollars, la faiblesse de leur monnaie signifie l’augmentation de leur dette. C’est essentiellement ce qui s’était déjà produit en 1997-1998 lors de la crise financière en Asie orientale.

Certaines de ces grandes variations du taux de change étaient des dévaluations concurrentielles du fait qu’un pays tente de voler la croissance d’un autre en abaissant ainsi le prix des marchandises qu’il produit. C’est ce qu’on appelle le « protectionnisme » ou le « chacun pour soi ». Le Japon a ainsi orchestré une forte baisse du yen par rapport au dollar ces dernières années. La Banque centrale européenne a fait de même avec l’euro (66).

Avec la chute des prix des matières premières on a vu un brutal ralentissement du commerce mondial, qui ne s’était pas encore remis de la Grande récession (57). En 2015 les exportations chinoises ont commencé à baisser. Le principal indicateur du fret maritime, le Baltic Dry Index, a chuté de 80 % entre décembre 2013 et janvier 2016 (69).

Dans ce contexte, à la fois le taux et la masse des profits dans le monde ont commencé à décliner au début 2016. Avec la réduction des profits arrivent les tentatives de réduire les dépenses par des licenciements et d’autres réductions du coût de la main-d’œuvre, tout comme des réductions des dépenses en capital. Les compagnies pétrolières et minières ont été à l’origine de cette tendance. La compagnie transnationale Anglo-American a annoncé le licenciement des deux tiers de ses 85 000 salariés (70).

Les relances et leurs conséquences

Après avoir tenté de rééquilibrer son économie – d’une industrie essentiellement exportatrice vers la production des marchandises et des services de consommation domestiques – la Chine a réagi début 2016 au ralentissement économique en lançant un programme de relance de 1100 milliards de dollars (71). Le gouvernement a une nouvelle fois rendu disponible gratuitement le crédit à l’industrie lourde, calculant apparemment qu’il était préférable d’accroître la dette et les surcapacités de production plutôt que de prendre le risque des conséquences économiques et politiques d’un ralentissement. Pour ne citer qu’un exemple : à la suite de cette relance un complexe sidérurgique concentré en une seule usine, dont la capacité de production est celle de la moitié de toute la sidérurgie britannique, qui avait fait faillite et était fermé, a été rouvert au printemps 2016 (72).

Les mesures de relance chinoises ont permis de mettre un terme aux très bas prix du pétrole et d’autres matières premières et ont donné une impulsion à l’économie mondiale. Mais à la mi-2016 elle ne parvenait pas à réaliser le rebond attendu de la croissance (73). Le programme multidimensionnel de faibles taux et de l’assouplissement quantitatif de la Banque centrale européenne a également fait long feu, alors que la croissance de la zone euro émergeait à peine de la deuxième récession de 2011 et qu’on espérait qu’elle serait de 1,6 % – seulement – en 2016 (74). Aux États-Unis, le Congrès républicain et l’administration Obama ont tranquillement abandonné l’austérité avec un plan de dépenses de 1100 milliards de dollars pour relancer l’économie en cette année électorale, les deux partis jugeant cela politiquement bénéfique (75).

Mais malgré une augmentation régulière de l’emploi, l’économie étatsunienne a dû lutter depuis la fin de la Grande récession pour atteindre un taux de croissance de 2 % – à comparer à une croissance annuelle moyenne de 3,5 % depuis la Seconde Guerre mondiale. L’investissement est resté très faible par rapport aux normes historiques. Le Wall Street Journal a noté : « Les entreprises semblent réticentes devant les dépenses concernant les éléments fondamentaux de l’économie, tels l’achat de machines, d’ordinateurs et de nouveaux bâtiments. » (76) Le faible investissement n’a engendré que des gains de productivité minuscules, alors qu’il s’agit là du fondement de la rentabilité. La productivité a augmenté en moyenne de 1,2 % par an depuis 2007 – à comparer au taux moyen de 2,6 % entre 2000 et 2007 – et a décliné en 2015 (77).

Pour la présidente de la Réserve fédérale, Janet Yellen, tout cela crée un dilemme. Elle avait commencé une série de hausses planifiées du taux d’intérêt à partir de la fin 2015 dans le but d’améliorer la rentabilité des banques et de se fournir des munitions pour pouvoir réaliser dans le futur des baisses de ce taux en cas de crise. Mais le tassement de la hausse de l’emploi au milieu de l’année 2016 a fait craindre que le « boom économique » étatsunien – si on peut appeler ainsi ce rétablissement insignifiant – se terminait, obligeant la Fed à reporter ses plans de relèvement des taux d’intérêt. La bombe du Brexit a mis une nouvelle pression sur Yellen pour maintenir intacts les taux d’intérêt très bas. Pourtant, le maintien de tels taux d’intérêt menace les profits des banques et la stabilité du système financier. Cependant une hausse significative des taux d’intérêt pourrait étouffer la croissance en resserrant le crédit et en faisant monter la valeur du dollar par rapport aux autres devises, attaquant ainsi les exportations étatsuniennes et réduisant les bénéfices des 500 sociétés indexées par Standard & Poor’s (S&P 500), dont 40 % ou plus des profits viennent de l’étranger.

L’impact très limité des divers efforts de relance a mis une fois de plus en évidence que les mesures prises pour remédier à la crise ont non seulement échoué à générer une croissance, mais que de plus elles créent elles-mêmes des difficultés nouvelles. Les récentes mesures de relance de type keynésien, prises en Chine, ont pu empêcher l’économie de ralentir davantage, mais seulement au prix de l’accroissement de l’endettement, de l’aggravation des surcapacités de production et des tensions dans le commerce, préparant ainsi la voie à une crise potentiellement plus profonde. En 2009 « le monde a applaudi les mesures chinoises et a remercié la Chine pour avoir stimulé la croissance mondiale », déclarait le ministre des Finances chinois Lou Jiwei au cours de la réunion annuelle intergouvernementale Chine-États-Unis en 2016. « Maintenant, le monde pointe la Chine du doigt et dit que c’est la surcapacité de la production chinoise qui est un frein mondial, mais il ne le disait pas au moment où la Chine contribuait à la croissance mondiale. » (78)

La politique monétaire friedmanienne a également calé. Les taux d’intérêt voisins de zéro mis en place par les banques centrales au Japon et en Europe ont réussi à maintenir la solvabilité des plus grandes banques lors de la crise financière de 2008. Mais après huit ans de taux d’intérêt ultra bas, cette politique devient une menace pour le système financier. Les faibles taux limitent les bénéfices des banques, en particulier en Europe, ce qui signifie qu’elles ne peuvent maintenir la réserve de capital exigée par les réglementations imposées à la suite du krach de 2008 (79).

Si les banques ont des difficultés dans un monde à intérêt zéro, d’autres institutions financières chancellent vers la crise. Le modèle financier des fonds de pension et des compagnies d’assurance leur impose de générer un revenu de 7-8 % par an. En conséquence la persistance de faibles taux d’intérêt menace leur solvabilité dans les années qui viennent (80). Pour tenter de préserver et de compléter leurs réserves, de nombreux fonds de pension et compagnies d’assurance ont été obligés de prendre plus de risques, en souscrivant des obligations hypothécaires garanties ou des obligations des pays émergents – ceux-là même qui sont aujourd’hui en crise à la suite de l’effondrement des prix des matières premières. Certains de ces investissements peuvent imploser au cours de la prochaine récession, mettant les fonds de pension des salariés publics, déjà à court de liquidités, dans une situation encore plus dangereuse.

Mais les banques centrales des pays avancés n’ont pas trouvé de solution de rechange. Du Japon à la Suède, tous ces pays ont répondu en imposant des taux d’intérêt négatifs – en réalité, une taxe sur les dépôts. L’objectif était d’essayer de pousser les capitalistes à investir et les consommateurs à dépenser, mais cela a eu des résultats immédiats négligeables : par exemple, le Japon reste incapable de sortir de deux décennies de stagnation (81). La Banque centrale européenne, qui doit couvrir les intérêts concurrents des principaux acteurs de la Zone euro – l’Allemagne, la France et l’Italie – a lancé en mars 2016 un programme qui pousse certains taux en dessous de zéro et vise essentiellement à payer les banques pour qu’elles prêtent de l’argent pour l’achat à la fois des bons de Trésor gouvernementaux et des obligations des entreprises (82). Au Japon, la Banque centrale a non seulement acheté des obligations, mais également des actions, ce qui en fait un actionnaire de premier plan dans les plus grandes compagnies – une activité contraire à l’orthodoxie de banques centrales (83).

Europe : de la crise au krach ?

Le Brexit est le produit du taux de croissance moyen de l’économie européenne : 0,3 % depuis 2009. Depuis lors, l’orientation de l’Union européenne, conduite par l’Allemagne, a consisté à maintenir l’ordre hiérarchique économique dominé par l’Allemagne ainsi que la solvabilité des banques européennes. Comme la Grande-Bretagne n’avait pas rejoint l’euro, elle pouvait éviter cette pression.

C’est la Grèce qui a été soumise à la pire crise sociale en temps de paix dans l’histoire européenne. L’objectif était triple : récupérer l’argent des créanciers ; maximiser le coût du défi, du non-paiement des créances ou de la sortie de l’UE ; envoyer un message aux classes dirigeantes italiennes et françaises qu’elles devaient s’aligner sur l’Allemagne au sein de la Zone euro.

Le gouvernement grec de Syriza, élu en 2015 pour mettre fin à cette austérité, a lui-même capitulé et a soutenu un accord avec les créanciers qui impose des contraintes budgétaires encore plus sévères comme condition de la renégociation de la dette. Mais cela n’a pas suffi pour mettre un terme au risque que la Grèce, incapable de respecter ces conditions, pourrait de toute façon être incapable de payer sa dette. Alors qu’au printemps 2016 la Grèce était toujours à la dérive, même les responsables du FMI ont fait état de leur surprise devant l’implacable effort allemand visant à écraser ce pays (84).

Du point de vue du gouvernement allemand à Berlin et de ses alliés au siège de l’UE à Bruxelles, la crucifixion de la Grèce est un élément nécessaire d’un processus de résolution de l’endettement des pays européens beaucoup plus importants. Au début 2016, la dette italienne était beaucoup plus importante en pourcentage du PIB que ne l’avait été la dette grecque au début du prétendu sauvetage. Les emprunts italiens non rentables ont atteint 18 % du total, soit plus de 400 milliards de dollars (85). Les grandes banques italiennes, déjà très affaiblies, ont dû verser des milliards pour un fonds de restructuration complexe de leurs homologues plus petites pour se conformer aux règles de l’UE qui interdisent une aide gouvernementale directe (86).

C’est le déclin de la compétitivité de l’industrie italienne face à l’Allemagne qui est à l’origine des problèmes de l’Italie. L’introduction de l’euro en 1999 a permis à l’industrie allemande de profiter d’une monnaie qui se valorisait bien moins vite que ne l’aurait fait l’ancien deutschemark. Parallèlement, pour réduire les coûts de la main-d’œuvre et en dépit d’importants gains de productivité des travailleurs, le gouvernement allemand a profité de la main-d’œuvre qualifiée et bon marché de l’ancienne Allemagne de l’Est à la suite de la réunification (87). De plus, l’Allemagne a déplacé sa chaîne d’approvisionnement de l’Europe vers l’Asie (88). Le résultat, ce fut un délabrement continu de l’industrie italienne qui a conduit à une augmentation des créances douteuses privées et des déficits budgétaires gouvernementaux. En outre, pour rester à flot, les banques italiennes restent dépendantes de taux d’intérêt proches de zéro, entrant en conflit avec l’Union européenne, car les banques en Allemagne et ailleurs voient leurs profits s’éroder à cause des taux d’intérêt faibles ou négatifs de la Banque centrale européenne. Les politiciens allemands accusent ouvertement le président de la BCE, Mario Draghi, un Italien, de faire front avec les banques de son pays (89). Les règles de l’UE empêchent les États de renflouer leurs systèmes bancaires nationaux à moins que leurs créanciers n’acceptent d’abord leurs pertes – une politique que la crise bancaire italienne tend jusqu’à ses limites.

L’économie française est également perdante dans la concurrence avec l’Allemagne. En 2016, la France n’avait toujours pas récupéré ses pertes de production de la Grande récession et avait un taux de chômage de 10,8 % (90).

Mais l’Allemagne n’est pas à l’abri de la crise. Le géant financier du pays, la Deutsche Bank, a été forcé de prendre des mesures extraordinaires pour éviter la spéculation financière à la suite d’informations selon lesquelles elle aurait besoin d’un plan de sauvetage si l’économie ralentissait encore (91). Au milieu de l’année 2016, environ 96 % des actifs de la Deutsche Bank étaient classés au « niveau 3 » – un classement réservé aux titres opaques, des participations difficiles à évaluer, tels que les produits dérivés qui étaient au centre de la crise de 2008.

En dépit d’une reprise, qui a aidé le Premier ministre conservateur à contourner le défi électoral de la gauche, l’Espagne avait le plus fort taux de chômage de tout l’Occident au milieu de l’année 2016 (93).

Du fait de tous ces facteurs, il est très probable que le ralentissement économique ou la récession dans les marchés émergents déclencheront également une crise financière. La seule question, c’est quand cela va se produire et quelle en sera la gravité. Il est impossible de le prédire, car le système bancaire parallèle non réglementé (« la finance de l’ombre » ou « la finance fantôme ») – c’est-à-dire les institutions financières non bancaires qui ont joué un rôle central dans le krach de 2008 – est aujourd’hui plus grand que jamais, estimé à 75 billions de dollars en 2015 (94).

L’économie stagnante a façonné la réponse européenne à la plus grande crise des réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale. Adoptée partout par les partis gouvernementaux, la réaction anti-immigration pourrait mettre fin à l’accord de Schengen d’ouverture des frontières au sein de l’UE et même freiner la mobilité de la main-d’œuvre. Le débat sur le Brexit au Royaume Uni a été largement dominé par le sentiment nationaliste anti-immigration et par le calcul de certains secteurs du capital britannique qu’ils pourraient s’en sortir mieux en dehors des économies en crise du continent européen.

Mais le processus de démembrement de l’UE peut ne pas se terminer avec le Brexit. La prochaine crise pourrait bien faire de nouveau pression sur les gouvernements pour qu’ils renflouent leurs propres banques et entreprises en utilisant des méthodes qui violent les règles de l’UE. Le prix de la domination allemande pourrait finalement s’avérer trop élevé pour les capitalistes français et italiens, qui sont assez puissants pour imposer une UE plus souple, une sortie de la Zone euro ou même une rupture. Un départ de la Zone euro peut encore se produire en Grèce, que ce soit à la suite d’une pression ou d’un saut dans l’inconnu. Au fur et à mesure que la crise se poursuit, ce qui était antérieurement impensable devient plausible et même probable.

Les États-Unis peuvent-ils échapper à la crise ?

Les États-Unis pourraient bien être la dernière grande économie à entrer en crise – ce qui serait un renversement d’un modèle centenaire. Il en est ainsi parce que les États-Unis sont sortis de la crise de 2007-2009 plus forts que leurs rivaux traditionnels. Certes, la croissance moyenne annuelle de 2 % du PIB aux États-Unis est la plus faible jamais enregistrée, mais elle est beaucoup plus forte qu’en Europe ou au Japon. Les États-Unis ont obtenu un avantage parce que leurs banques ont été plus rapidement renflouées, consolidées et concentrés, pouvant ainsi reconstituer leurs réserves. Ils sont probablement plus forts que leurs homologues dans d’autres pays.

L’économie des États-Unis a également bénéficié d’un important essor du fait du boom pétrolier aux États-Unis, qui en fait le premier producteur pétrolier du monde (95). La reprise de la production industrielle, tant vantée par l’administration Obama, était relativement limitée étant donné que l’expansion était la plus faible depuis les années 1930 (96). Mais cela a suffi à stimuler progressivement l’emploi, même si la stagnation des salaires a persisté, les prestations sont devenues plus chères et le revenu médian des ménages était inférieur à celui de 2007.

Ces bas salaires reflètent un spectaculaire changement de la répartition du revenu national, 750 milliards de dollars passant du travail au capital entre 2003 et 2013. C’est ce qui a permis, en retour, de jeter les fondements d’une glorieuse saison pour le profit des compagnies étatsuniennes. En 2013, la masse des bénéfices après impôts a atteint 1,7 billion de dollars, c’est-à-dire, en l’ajustant à l’inflation, le niveau le plus élevé depuis 85 ans, soit 10 % du PIB. Les bénéfices avant impôts représentaient 12,1 % du PIB, égalant ainsi le précédent record établi en 1942. « Mais – comme l’a observé le chroniqueur du New York Times, Floyd Norris – en 1942 la plupart de ces profits étaient taxés. Le taux effectif d’imposition approchait alors de 55 %, contrastant de manière tranchante avec le taux de l’an dernier qui était de moins de 20 %. » Parallèlement, les salaires des employés étaient à leur niveau le plus bas depuis soixante-cinq ans (97).

La croissance de l’emploi s’est améliorée avec six millions d’emplois créés en 2014 et 2015 – le meilleur résultat depuis la fin des années 1990 (98). La construction des logements est revenue à des niveaux d’avant 2007, à la veille de son effondrement (99). Cela a conduit à espérer que les États-Unis éviteraient la récession qui a frappé le monde en développement en 2015.

Mais un examen plus attentif révèle les contradictions de l’économie étatsunienne. La hausse du dollar signifiait que la production industrielle avait commencé à stagner et à diminuer légèrement au début 2016 (100). Bien que la production industrielle ne représente maintenant plus que 12 % des résultats économiques des États-Unis c’est significatif, car près de deux tiers des profits des sociétés cotées par S&P 500 viennent de compagnies manufacturières (101).

En même temps, pour la première fois depuis la récession, les exportations ont décliné au début de 2016, car l’avantage des bas salaires que les capitalistes étatsuniens avaient sur l’Europe et le Japon a été contrebalancé par la hausse du dollar (102). Dans ce contexte, l’utilisation des capacités de production a commencé à s’affaisser au cours du premier semestre 2016 (103). De plus, du fait de la chute des prix mondiaux de l’énergie, le boom pétrolier et de la fracturation hydraulique s’est transformé en crise. Une série d’entreprises de l’énergie ont fait faillite, créant la plus grande vague de banqueroutes de l’histoire étatsunienne et dégradant les bilans des banques qui leur avaient fait crédit (104). Finalement, l’ultime arbitre de la santé de l’économie capitaliste – le profit – a commencé à s’affaisser. Au printemps 2016, S&P 500 a annoncé le troisième trimestre consécutif de baisse des bénéfices (105).

Malgré ces faiblesses, la position des États-Unis face à ses rivaux – à l’exception de la Chine – s’est améliorée. Mais la situation reste fluide. Alors que les économies européennes sont le maillon faible de la chaîne, l’Allemagne reste un puissant concurrent. Près de 51 % de l’économie allemande dépend des exportations et, en 2015, l’Allemagne avait un compte courant avec le reste du monde excédentaire de 8,8 % (106). Autrement dit, l’Allemagne avait un excédent de près de 250 milliards de dollars dans les échanges de biens et services – un montant supérieur à celui de la Chine, malgré la population beaucoup plus nombreuse et une croissance plus élevée de cette dernière.

Une autre menace pour l’économie étatsunienne vient de son système financier, tout comme lors du krach de 2008. Les réglementations imposées aux banques étatsuniennes depuis lors sont onéreuses pour chaque institution financière prise en compte séparément, mais néanmoins elles sont incapables d’empêcher une nouvelle crise financière. De plus, ces réglementations ne concernent pas le système bancaire parallèle. En conséquence, la majorité de toutes les hypothèques dans le pays sont maintenant faites par des non-banques, introduisant potentiellement de nouveaux risques dans le système financier (107). Les dites private equity firms (sociétés d’investissement privé) – un terme poli pour qualifier la finance de l’ombre aux États-Unis – ont agressivement pénétré dans le secteur hypothécaire, reproduisant les mêmes pratiques rapaces et risquées qui ont conduit à la crise immobilière de 2007-2008 (108). Enfin, la réserve fédérale acquiert environ la moitié des titres adossés à des hypothèques, vendus par Fannie Mae et Freddie Mac contrôlées toutes les deux par le gouvernement, soutenant ainsi le marché immobilier. Tout cela dessine à nouveau la possibilité d’une bulle immobilière et de son éclatement.

Depuis que les banques ont adopté les mécanismes permettant de cacher leur passif hors bilan en utilisant des nouveaux instruments financiers – apparus au grand jour lors de la dernière crise, tels les collateralized debt obligation (CDO, en français « obligation adossée à des actifs ») –, en dehors des banques elles-mêmes peu nombreux sont ceux qui peuvent savoir quels problèmes pourraient émerger aux États-Unis en cas de ralentissement, ni quels risques les banques américaines peuvent avoir par rapport à leurs homologues malades en Europe ou en Asie. Mais au printemps 2016 la Réserve fédérale a clairement indiqué qu’il y a beaucoup de raisons de s’inquiéter. Dans une lettre adressée à la banque JP Morgan Chase au sujet du plan de gestion de son démantèlement [que les banques « systémiques » doivent soumettre à la Fed], les fonctionnaires de la Fed ont écrit qu’ils avaient « identifié une carence » dans ce plan qui pourrait « avoir de graves effets négatifs sur la stabilité financière des États-Unis » (109). En tout cas, les interconnexions de la finance mondiale font que les banques étatsuniennes sont inévitablement exposées aux crises dans le reste du monde.

Pour toutes ces raisons, la prochaine crise pourrait être aussi grave ou pire que celle de 2007-2009, étant donné qu’il y a maintenant plus de surproduction et plus d’endettement. Comme la Chine a tiré la reprise mondiale à la suite de la Grande récession, un bouleversement dans l’économie chinoise est susceptible d’avoir un impact plus grand que la crise immobilière et bancaire étatsunienne. Bien sûr il est impossible de prédire la gravité de la prochaine crise. Mais en cet été 2016 il est clair que les années de stabilité relative sont terminées.

Comment les gouvernements et les capitalistes réagiront-ils à une nouvelle crise ? Leurs méthodes traditionnelles – le keynésianisme, l’austérité, le monétarisme et l’assouplissement quantitatif – ont échoué. Le capital devra trouver autre chose pour restructurer le système. Ces efforts seront encore compliqués par la montée du nationalisme économique illustré par Trump, le Brexit et Le Pen. Au cours de la crise 2008-2009, le G20 a coordonné les dépenses de relance et les plans de sauvetage des banques, évitant de justesse une crise de la gravité de celle des années 1930. Aujourd’hui pourtant, sous la pression des nationalistes et accablés par d’énormes dettes, les gouvernements peuvent s’avérer incapables ou peu disposés à prendre de concert des mesures similaires.

Perspectives

Il y a eu trois périodes antérieures de crises économiques prolongées, qui ont été résolues par une restructuration du capitalisme. La première, ce fut la crise des années 1870 aux années 1890, surmontée par le développement des entreprises monopolistes, du capital financier et de l’impérialisme, préparant le terrain à la Première Guerre mondiale. C’est dans ce contexte que les révolutionnaires russes Lénine et Boukharine ont développé la théorie marxiste de l’impérialisme, expliquant que la contradiction entre l’État-nation et l’économie mondiale conduit inévitablement à des conflits militaires car les États interviennent pour défendre leurs entreprises nationales.

La Première Guerre mondiale n’a pas réussi à résoudre pleinement ces contradictions, que ce soit sur le plan économique ou politique, ouvrant la voie à la Grande Dépression des années 1930 et à une deuxième guerre inter-impérialiste. À la suite de la Seconde Guerre mondiale et de la destruction absolue du capital en Europe et au Japon, les États-Unis sont apparus comme la puissance dominante et ont utilisé des institutions comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale pour verrouiller leur hégémonie.

La troisième crise, qui a duré de 1974 à 1982, a été surmontée par la restructuration néolibérale de l’industrie et la déréglementation ainsi que par l’effondrement du stalinisme, qui a considérablement réduit la composition organique du capital à l’échelle mondiale, ouvrant la voie à une nouvelle hausse des profits.

Il est impossible de prévoir quelle sera la restructuration résultant de l’actuelle crise prolongée. À l’ère de la Première Guerre mondiale, comme Boukharine l’avait décrit, les États-nations occidentaux et le capital financier ont fusionné dans la lutte pour diviser le monde afin de contrôler les matières premières et soutenir ainsi leurs industries monopolistes rivales. Dans l’économie mondialisée d’aujourd’hui, la situation est très différente. Les puissances impérialistes héritières, toujours dominées par les États-Unis, doivent maintenant composer avec une économie mondiale remaniée par la Chine et les autres BRICS, qui présentent de nouveaux défis à leur domination.

Malgré la transformation du système mondial depuis lors, la synthèse des contradictions d’une économie capitaliste mondialisée faite par Boukharine fournit un cadre pour l’époque actuelle : « Ainsi, si l’on examine la question sous toutes ses faces et, en outre, sous son aspect objectif, c’est-à-dire du point de vue des conditions d’adaptation de la société moderne, on constate un manque d’harmonie grandissant entre la base de l’économie sociale du monde et la structure de classe spécifique de la société où la classe dirigeante elle-même (la bourgeoisie) est scindée en groupes nationaux, aux intérêts économiques discordants, groupes qui, tout en étant opposés au prolétariat mondial, agissent en même temps en concurrents dans le processus de partage de la plus-value produite dans la totalité du monde. La production revêt un caractère social. La division internationale du travail fait des modes nationaux de la production privée des parties intégrantes du vaste processus universel du travail qui embrasse la quasi-totalité de l’humanité. » (110)

La rivalité économique des classes capitalistes nationales est le fondement de la rivalité impérialiste, comme l’a montré Boukharine. Là encore, en termes généraux, son analyse convient. L’objectif de la classe capitaliste étatsunienne, visant à maintenir sa domination, est cependant compliqué par l’impact de ses deux échecs militaires en Afghanistan et en Irak. Ce qui a commencé il y a quinze ans comme un effort de l’unique superpuissance voulant verrouiller sa domination, a déstabilisé aujourd’hui tout le Moyen-Orient et l’Asie du Sud-Ouest. Le « tournant vers l’Asie » des États-Unis dans le but de contenir la montée de la Chine se déroule donc dans une période de désorientation de la politique étatsunienne. La proposition de l’accord commercial transpacifique (TPPA) et les alliances militaires parallèles avec le Japon, le Vietnam, les Philippines et d’autres pays représentent un effort pour créer un bloc capable de contrôler la montée de la Chine. Mais le succès est loin d’être assuré.

Pourtant, du point de vue capitaliste, il faut une restructuration du système car il est en déclin. La crise des principaux partis politiques, alors qu’on a observé la montée de Trump et de l’extrême droite européenne, d’un côté, et les développements de Syriza, de Podemos et de Bernie Sanders de l’autre, exerce une pression sur les classes dominantes nationales afin de trouver un personnel compétant capable de développer un programme politique pour gérer la crise, faire face à l’intensification des conflits de classe et naviguer entre les rivalités internationales et les guerres. Dans certains cas cela peut prendre la forme de la cooptation des partis de gauche comme Syriza. Dans d’autres cas, cela peut signifier que le capital permet à l’extrême droite de faire des migrants et des minorités les boucs émissaires pour creuser un fossé dans le mouvement ouvrier en amplifiant la ferveur nationaliste. En conséquence, nous entrons dans une période extrêmement volatile – en termes politiques, économiques, idéologiques et de rapports impérialistes.

En même temps, la crise a ouvert la voie à un renouveau de la gauche socialiste. Une génération de jeunes, qui a grandi à l’époque de la récession, de la faible croissance et des guerres impérialistes sans fin, est devenue politiquement consciente et active. Déjà aux États-Unis des millions de jeunes se considèrent socialistes, même si leur socialisme est très vaguement défini. Cependant, la gauche n’est pas aussi bien organisée ni aussi cohérente politiquement que la droite.

Le rôle des révolutionnaires est d’aider à surmonter ces faiblesses en clarifiant la politique et l’organisation dont la gauche a besoin pour relever ces défis. Cette analyse de la crise actuelle du capitalisme est offerte en tant que contribution à la lutte d’une nouvelle génération militante pour l’aider à mieux comprendre les batailles à venir. ■

* Joel Geier, militant socialiste révolutionnaire depuis les années 1960, est membre de l’Organisation socialiste internationale (ISO) des États-Unis et rédacteur en chef adjoint de l’International Socialist Review. Lee Sustar, militant de l’ISO, est rédacteur responsable des questions sociales de l’hebdomadaire Socialist Worker. Nous reprenons cet article, avec l’accord des auteurs, de l’International Socialist Review n° 102, automne 2016 (Traduit de l’anglais par JM).

Notes

1. Eric Platt & Nicole Bullock, « Global Markets Take $2tn Brexit Hit », Financial Times du 26 juin 2016.

2. Ben Eisen, « Negative-Yielding Debt Tops $10 Trillion », Wall Street Journal du 3 juin 2016.

3. Ian Talley, « IMF Cuts 2016 US Economic-Growth Forecast to 2.2% », WSJ.com, 22 juin 2016.

4. « World Bank Cuts 2016 Global Growth Forecast to 2.4 Percent », World Bank, 26 juin 2016.

5. Sean M. Dougherty, « Is Mexico a New China? » OECD Echoscope, 7 juin 2016.

6. Karl Marx & Friedrich Engels, Le manifeste du Parti communiste, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm

7. Interview de Nouriel Roubini par Simon Constable, « Roubini Warns of Global Recession Risk », Wall Street Journal, 11 août 2011.

8. Lawrence H. Summers, « The Age of Secular Stagnation: What It Is and What to Do About It », Foreign Affairs, 29 mars 2016.

9. Jonathan D. Ostry, Prakash Loungani, David Furceri, « Neoliberalism: Oversold? », IMF Finance and Development, http://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/2016/06/ostry.htm

10. Martin Wolf, The Shifts and the Shocks: What We’ve Learned—and Have Still to Learn—From the Financial Crisis, Penguin, London 2014, pp. 126-127.

11. Robert J. Gordon, The Rise and Fall of American Growth: The US Standard of Living Since the Civil War, Princeton University Press, Princeton 2015.

12. Léon Crémieux, « Les vents contraires font de la France une mer agitée », Inprecor n° 627/628 de mai-juin 2016.

13. Barry Eichengreen & Kevin Hjortshøj O’Rourke, « A Tale of Two Depressions: What Do the New Data Tell Us? » Vox, 8 mars 2010.

14. Felix Salmon, « Recipe for Disaster: The Formula that Killed Wall Street », Wired Magazine, 23 février 2009.

15. Mark Gilbert & Matthew Brown, « Interbank Lending Market “Died with Lehman”: Chart of the Day », Bloomberg.com, 1 juin 2010.

16. Michael Deal & Allison McCann, « 2009 Global GDP’s Negative Growth Rate », Bloomberg.com, 12 septembre 2013.

17. Matthieu Bussière, Fabio Ghironi, Giulia Sestieri, « Estimating Trade Elasticities: Demand Composition and the Trade Collapse of 2008–09 », Vox, 14 février 2012.

18. Lee Sustar, « Why Should Bankers Get More of Our Money? », SocialistWorker.org, 11 février 2009.

19. Michael Grunwald, « Five Myths about Obama’s Stimulus », Washington Post, 10 août 2012.

20. Phil Oliff, Chris Mai, Vincent Palacios, « States Continue to Feel Recession’s Impact », Center on Budget and Policy Priorities, 27 juin 2012.

21. Milton Friedman, The Optimum Quantity of Money and Other Essays, Macmillan, London 1969.

22. Binyamin Appelbaum, « Fed Raises Key Interest Rate for First Time in Almost a Decade », New York Times, 16 décembre 2015.

23. Lowell R. Ricketts, Christopher J. Waller, « The Rise and (Eventual) Fall in the Fed’s Balance Sheet », Regional Economist, janvier 2014.

24. Jim Puzzanghera, « Federal Reserve to Send Record $98.7-Billion Profit to Treasury », Los Angeles Times, 9 janvier 2015.

25. Peter Spiegel & Quentin Peel, « Berlin Insists on Eurozone Austerity », FT.com, 30 avril 2012.

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