logo-inprecor

Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 674-675 mai-juin 2020 *

IRAN

Épidémie de Covid-19 et tsunami des privatisations

Cf. aussi : [Iran]

Behrooz Farahany*

L’Iran a été l’un des pays touchés dès le début de la pandémie. Selon les dernières statistiques officielles, il y aurait à ce jour plus de 169.000 personnes contaminées et 8.209 décédées. La fiabilité de ces chiffres est contestée de façon quasi unanime, y compris au sein même du gouvernement Rouhani et de l’appareil d’État. Un membre du Conseil de la ville de Téhéran, Ahmad Hagh Shénasse, a même été convoqué par le redoutable organe sécuritaire du gouvernement central, le ministère de l’Information, pour « mise en doute » des chiffres officiels !

Un hôpital iranien pendant la pandémie. © Mohsen Abolghasem

Un hôpital iranien pendant la pandémie. © Mohsen Abolghasem

Déni initial et vent de panique

Synthèse

Au-delà de ce contexte, une chose est sûre : après le déni initial, un vent de panique a rapidement soufflé sur les hôpitaux publics du pays, en raison du nombre exponentiellement croissant des malades présentant des symptômes qui ont pris d’assaut leurs services.

Ironie de l’histoire, l’origine de l’épidémie se trouvait dans la ville sainte de Qom, le « Vatican » de l’Iran. La réponse du gouvernement fut semblable à celle des dirigeants d’extrême droite comme Trump et Bolsonaro : minimiser le danger et mettre l’accent sur l’importance de continuer la vie économique.

Considérant l’importance du symbole de la ville sainte censée « produire des miracles », fournir des remèdes aux maladies incurables, ainsi que constituer une énorme source de revenus pour le clergé, la ville de Qom n’a pas été mise en quarantaine. Et elle n’a été concernée par aucune mesure de restriction de voyage ou d’obligation de rester chez soi. Le président Rouhani a passé son temps à rassurer la population et inviter tout le monde à continuer comme si rien de rien n’était. Sa formule répétée chaque fin de semaine, « la semaine prochaine tout rentrera dans l’ordre ! », a provoqué d’innombrables moqueries sur les réseaux sociaux.

Les événements sportifs, ainsi que les prières du vendredi, où la foule est traditionnellement constituée de fidèles regroupés en situation de forte promiscuité, n’ont été interdits que pendant les 45 premiers jours après la découverte du « patient zéro ». La plupart des vols internationaux des compagnies iraniennes ont été maintenus.

Ce qu'il se passe en Iran en 2020

Sous l’effet des sanctions, la République Islamique ne vend plus que 900.000 barils de pétrole par jour contre 2,3 millions en 2018. Le prix du baril connaît sa plus forte baisse depuis 18 ans.
C'est le peuple qui souffre le plus des sanctions (absence de médicaments).
Depuis 2016, la monnaie iranienne a perdu 90 % de sa valeur vis-à-vis du dollar.
Chômage de 12 % (29 % pour les étudiants).
Le 19 février, les autorités commencent par dissimuler l’épidémie COVID-19 qui commence dans la ville sainte de Qom.
Le 17 mars, en pleine pandémie, les Etats-Unis renforcent leurs sanctions.
Le 21 mars, élections législatives. Plus de 7.000 candidats (sur les 14.500), majoritairement modérés, sont écartés du scrutin par le Conseil des gardiens de la révolution. Appels au boycott.
Fin mars, fermeture des écoles et déplacements entre provinces interdits.
Mi-juin, regain du COVID (plus de 100 morts par jour) après un déclin.

Mais avec l’explosion du nombre de malades touchés par le Covid-19, le gouvernement, sans imposer de quarantaine, ni interdire les voyages et déplacements interurbains, a appelé à la vigilance, fermant les écoles et les universités, les services de l’État et les commerces « non essentiels », interdisant les prières collectives, les concerts et les événements sportifs, etc.

Quelques personnalités religieuses de haut rang ont été touchées par la pandémie. Le gouvernement a alors été contraint de fermer aux pèlerins le mausolée de l’imam Réza (huitième imam des chiites) dans la ville sainte de Meched, ainsi que celui de Hazrat é Massoumeh à Qom. Chose jamais arrivée dans toute l’histoire religieuse d’Iran ! Il espérait peut-être ainsi mettre fin dans ces centres de « méditation et de spiritualité religieuse », à la « production par milliers de malades à la place de l’apparition de miracles ! », selon les dires sarcastiques des citoyens. Tout en invitant, toujours, les Iraniennes et les Iraniens à se rendre au travail « avec précaution ».

Le manque d’équipements et d’objets essentiels en la circonstance comme du gel désinfectant, des masques et des appareils à oxygène étaient criants, même pour le personnel médical. Officiellement, 107 médecins iraniens sont tombés malades pendant cette période en luttant contre le Covid-19, une hécatombe à l’ampleur inédite dans le pays. Partout sur les réseaux sociaux et même sur les chaînes de télévision d’État, les critiques ont fusé.

En ce qui concerne l’aide à celles et ceux ayant perdu leur emploi, les colporteurs de rue en sont exclus sans ménagement, et aucune aide sérieuse ne leur a été proposée. Sous la pression, le président Rouhani a demandé au Guide suprême Khamenei l’autorisation de débloquer, en urgence, un milliard de dollars de la réserve nationale, gérée directement par Khamenei. Le Guide a mis 11 jours pour répondre favorablement à cette demande. L’opposition a, à juste titre, souligné le contraste entre ces hésitations et la promptitude à verser la prime de 200 millions de dollars accordée par Khamenei aux forces de Qods, le bras armé des Gardiens de la révolution pour les opérations à l’étranger, au lendemain de l’assassinat de leur chef, le général Qassem Soléimani, par les Américains.

La réponse tardive et limitée du gouvernement iranien a amplifié la crise économique, déjà bien profonde. Plus de 50 banques centrales dans le monde ont pris des mesures importantes pour réduire les taux d’intérêt bancaires, poursuivant une politique monétaire expansionniste pour réduire les coûts des entreprises et stimuler celles-ci. La Banque centrale d’Iran, elle, se garde toujours d’annoncer une possible réduction des taux d’intérêt. Elle a même disqualifié comme « rumeurs » l’idée d’éventuelles délégations par l’État de ces décisions aux banques elles-mêmes, ou que le gouvernement s’apprêterait à séparer les taux d’intérêt bancaires des demandeurs réels et légaux, et leur appliquer des taux différents.

Par ailleurs, une politique budgétaire qui consisterait à abaisser les taux d’imposition ou augmenter le niveau des exonérations fiscales, n’a pas reçu beaucoup d’attention de la part des décideurs économiques iraniens. La politique de soutien aux marchés financiers, qui a été conçue et mise en œuvre dans un certain nombre de pays à travers le monde, n’a pas non plus été à l’ordre du jour des planificateurs économiques iraniens, au vu de l’état des finances publiques. Dans ces domaines, seul le report de trois mois du remboursement des échéances des prêts bancaires, ainsi que celui des paiements d’impôts au cours de cette période, ont été annoncés comme programmes de soutien.

Plans et politiques du gouvernement face à la crise

À ce jour, le gouvernement a budgété 100.000 milliards de tomans (moins de 6,25 milliards de dollars au taux du marché) pour la mise en œuvre de ses programmes de soutien. Sur ce montant, comme l’a déclaré Mohammad Nahavandian, le vice-président de la République d’Iran chargé de l’économie, 25.000 milliards de tomans (1,56 milliards de dollars) seront alloués à des subventions. Par ailleurs, 75.000 milliards de tomans (4,67 milliards de dollars) seront alloués aux ménages et aux entreprises sous forme de crédit et de facilités, mais avec un taux d’intérêt de 12 % remboursable en 2 ans, le taux moyen en vigueur étant entre 15 et 18 %. L’aide aux entreprises est conditionnée à la continuation d’activité et non-licenciement des employés. Mais, en pratique, la mise en application de cette aide est restée floue. Seule une aide dérisoire d’un million de tomans par famille – équivalant à 2/3 du salaire mensuel minimum – a été versée.

Dans les entreprises restées ouvertes, aucune mesure de distanciation sociale n’a été imposée aux patrons, ni la moindre contrainte sanitaire. N’ont été édictées que de vagues « recommandations ». En d’autres termes, les salariés d’Iran ont été envoyés à l’abattoir.

D’après les chiffres officiels, plus de 107 médecins sont décédés des suites d’une infection par le virus. Il faut y ajouter des centaines de femmes et d’hommes, soignants, enseignants, salariés de l’industrie et des services, etc. Ils et elles sont morts pour avoir été contraints de continuer à travailler, sans la moindre protection fournie par le patronat ou l’État. Partout les salariés ont eu recours au système D pour se protéger sur le lieu du travail.

En somme l’attitude de l’État iranien doit être classée sous le signe de la priorité absolue donnée à l’économie, en sacrifiant pour ce faire la santé des citoyens et en particulier des salariés. Si le nombre de morts reste limité (bien qu’indéterminé encore à ce jour), on le doit surtout à la vigilance de la société civile qui s’est imposée elle-même une auto-quarantaine autant que possible, a respecté la distanciation sociale, a créé des comités d’entraide dans plusieurs grandes villes (surtout au Kurdistan iranien), et a mobilisé des moyens financiers par des dons privés et le volontariat des citoyens.

Il ne faut pas négliger un autre facteur très important, voire déterminant, qui est l’âge moyen très jeune des Iraniens : plus de la moitié ont moins de 35 ans, et seulement 5,5 % (ou 7 %, selon les sources) ont plus de 65 ans, beaucoup moins que la moyenne mondiale. On peut donc raisonnablement imaginer qu’existe une résistance naturelle contre le Covid-19 malgré l’importance du nombre de malades contaminés par le virus. En somme l’État iranien n’a joué aucun rôle déterminant dans le contrôle de l’épidémie de Covid-19.

Politique économique très « innovante »

Par contre sur la scène économique, Rouhani et ses ministres ont été très actifs, agressifs et même très « innovants ». Avant même l’épidémie, une politique agressive de vente de biens appartenant à l’État était en place, ce qui a affolé la Bourse de Téhéran. Et ce, malgré le fait que l’économie iranienne est en récession, et que le nombre d’entreprises réduisant leur production sous prétexte de manque de liquidités et de faible demande, augmente de jour en jour. La conséquence en est l’envoi de milliers des travailleurs et travailleuses en congés forcés, ainsi que des licenciements à tour de bras.

Les exportations de pétrole et de produits non pétroliers sont tombées à leur plus bas niveau de ces dernières années. Le gouvernement n’a même pas été en mesure de financer le budget des « programmes du développement » entrepris selon le plan quinquennal et a décidé d’externaliser au secteur privé les projets en cours. Pourtant, malgré cette situation, la Bourse de Téhéran est en plein essor et établit chaque jour un nouveau record.

Synthèse

Pour trouver une explication à cela, il faut revenir quelques mois en arrière. Lorsqu’en décembre 2019, le gouvernement a présenté son projet de budget, appelé « Budget de la Résilience » pour l’année en cours, l’ensemble des observateurs ont constaté que non seulement celui-ci souffrait d’un déficit budgétaire abyssal de plus de 23 % (131.000 sur 563.000 milliards de tomans de recette selon les calculs, déjà optimistes, du Centre des recherches de l’Assemblée islamique), mais qu’en plus, les projections de ressources estimées par l’État n’étaient pas réalistes, notamment pour des prévisions de revenus pétroliers inatteignables, car basés sur la vente théorique d’un minimum d’un million de barils à 40 à 50 dollars.

Afin de combler ce déficit, des nouvelles recettes néolibérales ont été mises sur la table et l’on raconte qu’une délégation du FMI était même allée à Téhéran pour prodiguer ses conseils avisés !

Des investisseurs privés et/ou de riches citoyens détiennent d’énormes liquidités, dont le montant total, qui a doublé au cours des 5 dernières années, est estimé à plus de 4 fois le revenu actuel de l’État iranien.

Ces sommes ne sont pas réinvesties dans le secteur de la production industrielle considéré comme insuffisamment rentable à court terme. Elles alimentent, tour à tour, les marchés de l’or et devises ou le marché immobilier, créant à chaque fois une bulle spéculative énorme. Tirant prétexte de cette situation, Rouhani et ses conseillers ont décidé de canaliser ces liquidités vers la bourse.

En ce sens, et dans le but de « stimuler » la bourse des valeurs, le gouvernement a introduit 10 % des actions de Shasta (nom abrégé de l’immense holding de 178 sociétés géré par l’organisme de sécurité sociale) pour « alimenter » le marché boursier depuis le début de la nouvelle année. L’introduction des stocks d’actions du « Fonds négociables de l’État » (équivalent iranien d’EFT, Exchange Traded Fund) est aussi à l’ordre du jour. Rouhani a ordonné une augmentation de l’offre d’actions des grandes entreprises d’État. Le Conseil des ministres a ainsi approuvé le transfert des actions négociables des fonds d’investissement.

Dans un premier temps, les actions de Bank Méllate, Bank Téjarate, Bank Sadérate, Amin Reliance Insurance et Alborz Insurance sont entrées en bourse. Par la suite, les actions de « Trading Investment Fund of Automotive and Metal Industries », y compris les actions restantes détenues par le gouvernement ou des sociétés d’État, seront offertes à la vente en bourse. Une remise de 25 % (!) sera accordée en ce qui concerne Iran Khodro, Saipa, National Iranian Copper Industries et Mobarakeh Steel. Sera également concerné le « Fonds d’investissement pour les industries du raffinage du pétrole et de la pétrochimie », qui comprend les parts détenues par l’État ou des sociétés d’État dans les industries pétrochimiques du Golfe, la raffinerie de Tabriz, la raffinerie de Bandar Abbas, la raffinerie d’Ispahan et la raffinerie de Téhéran.

Et pour couronner le tout, dans la soirée du mardi 28 avril, Ali Khamenei a accepté l’introduction en bourse des « Actions de Edalate » (Justice). Ces actions avaient été accordées à des millions d’Iraniens au cours des vastes projets de privatisation entrepris par le Président Ahmadinéjad, afin de créer un « actionnariat populaire » ! Elles étaient bloquées et interdites de transaction. Avec cette décision historique, la Bourse de Téhéran a poursuivi sa tendance à la hausse le mercredi 1er mai, avec une augmentation de 31 876 points d’indice, établissant un nouveau record historique.

Pour la forme, vu la surchauffe et l’invasion de la Bourse de Téhéran par des « hordes » d’investisseurs privés, le ministre de l’Économie et des Finances a mis en garde contre l’achat « d’actions » par des « profiteurs ». Mais le nombre de candidats aux achats d’actions a explosé, et « une montagne d’argent liquide », selon les représentants du gouvernement, a « erré » dans la salle de bourse. Les analystes économiques critiques du gouvernement sont unanimes, et considèrent les conséquences de la stimulation des marchés boursiers comme très dangereuses, et l’apparition d’une « super bulle » boursière inévitable à moyen terme. Le gouvernement entend cependant dynamiser les fonds d’investissement en proposant encore plus d’actions détenues par l’État ou des sociétés d’État.

L’indice boursier a déjà augmenté d’environ 68 % au cours des trois derniers mois. Cependant, ce chiffre n’est pas conforme à la situation actuelle de l’économie iranienne qui est en forte récession de –9,5 % (–5 % en 2018) avec des prévisions beaucoup plus sombres pour 2020, aggravées par la crise du Covid-19. Mais le gouvernement Rouhani est satisfait de la situation. Il a appelé « à libérer » encore plus d’actions du « Fonds d’Investissement d’État » déjà cotées en bourse. L’esprit de Madame Thatcher semble s’être emparé du corps de Monsieur Rouhani ! Une telle liquidation des avoirs d’État est tout simplement du jamais vu, même à l’époque du président Ahmadinéjad, pourtant champion en titre des privatisations, félicité en 2010 pour cela par Dominique Strauss-Kahn, alors président du FMI.

Ainsi, en pleine crise du Covid-19, un tsunami de ventes de divers avoirs d’État a déferlé sur les biens publics iraniens avec l’aval explicite du Guide suprême.

Synthèse

Au même moment à Kerman, 3.500 ouvriers des mines ont organisé la plus grande grève de leur histoire… contre la décision de la direction d’introduire 40 % des actions de leur société en bourse. Déjà au cours de l’année dernière, les salarié·es de la Sucrerie de Haft Tapeh, privatisée il y a plusieurs années, avaient mené des actions de protestation, réclamant la nationalisation de leur société, tout comme les travailleurs du complexe de Hépco, Mines d’Agh Ghaléh, etc. qui demandent la reprise de leurs sociétés par l’État à cause de la gestion catastrophique et des faillites provoquées par la vente de ces sociétés d’État. En effet, ces ventes avaient eu lieu dans des conditions et des termes des plus opaques au cours des privatisations précédentes, mises en œuvre par les gouvernements Rafsandjani, Khatami et Ahmadinéjad.

Cela montre que les actions récentes du gouvernement Rouhani, et il faut le répéter, avec l’aval du Guide suprême, vont à l’encontre des revendications des travailleurs et travailleuses d’Iran. Dans un pays où, en pleine crise de pandémie, 3 à 4 mouvements de protestations et/ou grèves ont lieu par jour, la situation va inévitablement déboucher sur un conflit frontal et des soulèvements de l’ampleur de ceux de décembre 2017 et novembre 2018.

7 juin 2020

* Behrooz Farahany, exilé iranien en France, est militant de Solidarité socialiste avec les travailleurs iraniens (SSTI). Cet article a d’abord été publié, le 7 juin 2020, par le site web Europe solidaire sans frontières (http://www.europe-solidaire.org/spip) et par le site web de Solidarité socialiste avec les travailleurs en Iran (http://www.iran-echo.com/echo_pdf/07062020.pdf).