Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 657-658 novembre-décembre 2018

ÉTATS-UNIS

Julia Salazar (DSA) remporte l’élection primaire démocrate pour le Sénat de New York

Cf. aussi : [Etats-Unis]

Dan La Botz *

Julia Salazar, militante des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA) et candidate aux élections primaires du Parti démocrate pour le Sénat de l’État de New York, a remporté l’élection par un vote décisif de 58,5 % contre 41,5 % à son adversaire. Comme il n’y aura pas de candidature républicaine aux élections générales, elle est pratiquement assurée de siéger au Sénat. Sa victoire est une nouvelle preuve que la stratégie électorale de DSA consistant à présenter ou à soutenir des candidats au sein du Parti démocrate peut permettre de remporter des élections primaires et générales. Et ce n’est pas un petit résultat.

Julia Salazar

Julia Salazar

Deux autres candidat·e·s soutenus par DSA au sein du Parti démocrate – l’actrice et militante en faveur des écoles publiques, Cynthia Nixon, pour le poste de gouverneur et le conseiller municipal de New York, Jumaane D. Williams, pour le poste de vice-gouverneur – ont tous les deux perdu. Et Zephyr Teachout a également perdu. Teachout, candidate progressiste au poste de procureur général, était soutenue par Julia Salazar et par Alexandria Ocasio-Cortez. Cette dernière, militante de DSA, avait remporté en janvier une superbe victoire lors de la primaire démocrate pour le Congrès américain dans la 14e circonscription de New York. Le taux de participation à cette élection a été extraordinairement élevé, avec 1,5 million de suffrages exprimés, soit plus du double des 600 000 votants d’il y a quatre ans.

Synthèse

Après ces victoires de membres de DSA (1) – Ocasio-Cortez aux primaires pour le Congrès et Salazar aux primaires pour le Sénat de l’État de New York, ainsi que les victoires de DSA dans d’autres élections aux États-Unis – que signifie la stratégie électorale de DSA, à la fois pour DSA, pour la gauche et pour le mouvement en général : La gauche devrait-elle se concentrer sur les élections au sein du Parti démocrate pour pousser ce parti à gauche et changer la direction du pays ? Devrait-elle présenter des candidats Démocrates pour construire le mouvement socialiste et gagner de nouvelles et nouveaux membres pour DSA et pour d’autres organisations ? Devrions-nous présenter de tels candidats en tant que socialistes, ou simplement en tant que progressistes ou en tant que démocrates ordinaires ? Ou bien, devrions-nous en tirer la conclusion que, bien que ces deux campagnes et certaines autres où les membres de DSA étaient candidats aient réussi, cette stratégie a une efficacité limitée en dehors de circonstances très particulières ? Ou, comme le soutiennent certains membres de DSA et d’autres parties de la gauche, DSA est entraînée dans des coalitions avec des organisations progressistes et au sein du parti, où elle aura peu de poids ou d’impact, tout en étant progressivement compromise avec le système politique corrompu ? Avant de passer à ces questions, examinons l’expérience de cette dernière primaire.

La campagne de Julia Salazar

Grâce à la campagne par téléphone et porte-à-porte effectuée par de nombreux membres de DSA et d’autres – les militant·e·s ont frappé à 10 000 portes et parlé avec 100 000 électeurs potentiels –Julia Salazar a battu le sénateur sortant Martin Dilan avec près de 59 %. Elle a mené sa campagne dans un quartier en mutation, autrefois essentiellement portoricain, mais désormais plus centraméricain, de plus en plus embourgeoisé et tout simplement plus diversifié, un quartier sur lequel le sénateur portoricain de longue date – qui, comme l’a expliqué Salazar, n’est plus en contact avec ses électeurs – ne pouvait plus compter. Salazar, qui a grandi en Floride avant de venir étudier à l’université de Columbia, est relativement nouvelle dans ce quartier, comme le fit vite remarquer Dilan. Mais de nombreux autres résidents y sont également des nouveaux venus.

Le site Web de la campagne de Salazar la décrit comme « une animatrice dynamique des Jews for Racial and Economic Justice (Juifs pour la justice raciale et économique), une partenaire clé de la Communities United for Police Reform (coalition des Communautés unies pour la réforme de la police) et une dirigeante des Socialistes démocrates d’Amérique. En tant que membre de la communauté de Bushwick, elle défend sans relâche ses voisins et les autres locataires. » Sa présentation se poursuit ainsi : « Les dix années d’expérience de Julia en tant qu’organisatrice de la communauté locale l’ont amenée des rues de Bushwick aux halls d’Albany. Elle a manifesté, fait du lobbying et a organisé pour parvenir à un New York plus juste. Qu’il s'agisse de travailler avec ses voisins pour défendre leur droit légal à un logement sûr ou d’exiger des réformes de la justice pénale au niveau des villes et des États, Julia a été à l’avant-garde des campagnes pour la justice sociale à New York. » (1)

Salazar s’est présentée sur une large plateforme progressiste, mais elle a mis l’accent sur la lutte contre la gentrification, appelant à « l’extension du système de stabilisation des locations à tous les appartements new-yorkais, de sorte qu’aucun locataire ne soit menacé d’expulsion soudaine ». Son adversaire, Martin Dilan, avait accepté au fil des années 200 000 dollars de la part des organisations anti-locataires représentant les intérêts immobiliers – dont l’une dirigée par le propriétaire Donald Trump – et il avait un très mauvais bilan en matière de défense des droits des locataires.

Bien que DSA de la ville de New York ait aussi soutenu les campagnes de Nixon et Williams, l’organisation a concentré ses efforts sur la campagne Salazar, pour laquelle elle a fourni 2 000 militant·e·s, notamment des spécialistes en médias sociaux et graphisme, ainsi qu’une puissante opération de prospection et d’autres ressources. Salazar s’est présentée elle-même – et les médias l’ont également fait – comme faisant partie d’une constellation de progressistes, dont de nombreuses jeunes femmes de couleur, qui défient les modérés du Parti démocrate non seulement dans l’État de New York, mais dans tout le pays. Ces candidatures constituent la partie la plus bleue de la vague bleue qui inondera – en tout cas c’est ce que les Démocrates espèrent – les élections de mi-mandat. En plus de DSA, Salazar a également reçu l’appui d’un grand nombre d’organisations progressistes, dont le Working Families Party (Parti des familles populaires), Our Revolution (Notre révolution), les réseaux d’action progressiste de Brooklyn et New York, Citizen Action (Action citoyenne), New York Communities for Change (Communautés de New York pour le changement), le groupe d’immigrants Make the Road (Prendre la route), Women of Color for Progress (Femmes de couleur pour le progrès) et de deux syndicats : United Auto Workers (automobile) et Communications Workers of America (médias).

Salazar a surmonté le battage médiatique local, national et même international au sujet de son histoire personnelle, compliquée et « pas très claire » : Est-elle une immigrante colombienne ou une Américaine de naissance ? Est-elle chrétienne ou juive ? A-t-elle eu la « vie dure » comme elle le prétendait ou bien fort aisée comme le suggère son fonds de placement de 600 000 dollars ? Avait-elle obtenu son diplôme de Columbia University, comme elle l’avait dit, ou y avait-elle étudié mais n’avait jamais obtenu son diplôme ? Comment était-elle passée d’un militantisme chrétien conservateur anti-avortement au socialisme démocratique ? Était-elle coupable d’avoir volé l’identité de l’épouse de Keith Hernandez (un joueur de baseball des Mets de New York), une accusation qui lui a valu d’être arrêtée sans avoir été condamnée ? A-t-elle eu une liaison avec l’athlète, comme suggéré dans les documents du tribunal, ce qu’elle et Hernandez ont démenti ? Et puis, la veille des élections, vint son accusation que David Keyes, un assistant du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, l’avait agressée sexuellement – une accusation que ce dernier nie. Ces articles mettaient en doute son jugement, son honnêteté et son caractère, mais Salazar et DSA les ont considérés comme une campagne de diffamation. Et apparemment ses électeurs n’y ont pas prêté attention, ne s’en sont pas souciés ou n’ont pas été convaincus de leur importance. Les électeurs étaient évidemment plus touchés par sa candidature et par son programme progressiste, convaincus par le porte-à-porte de DSA.

Synthèse

Un membre de DSA qui a travaillé sur sa campagne a déclaré : « Julia n’est pas une politicienne typique. Je pense que sa victoire a été un témoignage de sa capacité à mener une campagne basée sur des idées et des politiques, en plus d’avoir un groupe d’organisateurs vraiment dévoués qui ont constamment fait connaître les idées dans la communauté. Elle a gagné malgré le fait qu’elle n’était pas une politicienne typique et malgré tous les scandales suscitant des doutes qui ont été publiés à son sujet. »

Qui sont les 26 000 personnes qui ont voté pour Salazar ? Sa circonscription, comme beaucoup à New York, subit une gentrification, ce qui signifie un afflux de jeunes Blancs très mobiles, ainsi que de nouveaux groupes de personnes de couleur, alors même que certains résidents plus âgés sont forcés de déménager. Bien que nous ne disposions pas encore des données, probablement – comme ce fut le cas pour Ocasio-Cortez – Salazar a recueilli les suffrages de ces deux groupes : des résidents plus âgés confrontés à des loyers en hausse ou des avis d’expulsion et des nouveaux résidents s’installant dans des petits appartements à loyer élevé. Ces populations en pleine mutation constituaient une coalition de facto qui a porté ses doléances aux urnes et a voté pour Salazar.

Les campagnes de C. Nixon, J. Williams et Z. Teachout

Les autres candidat·e·s approuvés par DSA – Cynthia Nixon pour le poste de gouverneur et Jumaane Williams pour gouverneur-adjoint – ont tous deux été complètement battus. L’actrice Cynthia Nixon, bien connue pour avoir joué le rôle de Miranda dans la série télévisée Sex and the City, s’est fait écraser. Le gouverneur sortant, Andrew Cuomo, généralement qualifié de « démocrate modéré », mais qu’il serait plus juste de qualifier de représentant des intérêts bancaires et immobiliers, a remporté l’élection par 65,6 % de voix contre 34,4 %. Williams a fait un parcours électoral respectable, mais a été battu par l’adjointe sortante de Cuomo, Kathy Hochul, par un vote de 53,3 % à 46,7 %. Nixon et Williams n’ont pas réussi à convaincre les électeurs plus conservateurs du nord de l’État, dont beaucoup vivent dans des petites villes, des villages et en zone rurale, qu’ils allaient représenter leurs intérêts.

Cynthia Nixon, qui était jusqu’à récemment une démocrate néolibérale et qui avait soutenu Hillary Clinton et Barack Obama, a tenté sous l’influence du succès de Bernie Sanders d’apparaître comme une femme progressiste nouvelle, pour ressembler à Alexandria Ocasio-Cortez. Elle s’est présentée comme apparentée aux socialistes démocratiques, écrivant : « Certains Démocrates du milieu des affaires, faisant plus partie de l’establishment, ont peur de ce terme, mais si être un socialiste démocratique signifie que vous pensez que les soins de santé, le logement, l’éducation et tout ce dont nous avons besoin pour mieux vivre devrait être un droit fondamental et non un privilège, alors j’en suis. » C’était un socialisme démocratique à la Sanders, ne parlant pas de la reprise des banques et des entreprises ni de l’organisation d’une économie planifiée et gérée de manière démocratique. Mais c’était suffisant pour son objectif. Elle a élaboré une plateforme politique très progressiste et a travaillé avec DSA pour développer les questions syndicales, surmontant ainsi une remarque antisyndicale faite au début de sa campagne.

Dans les débats télévisés (qui n’ont peut-être pas été très regardés) entre Cuomo et Nixon, la novice politique s’est bien comportée et a même donné une réponse formidablement radicale à une question sur le volet syndical de son programme, en soulignant l’importance des récentes grèves sauvages des enseignants de Virginie occidentale pour défendre et améliorer l’éducation publique. Les syndicalistes de DSA l’ont sans aucun doute aidée à la préparer. Pourtant, Cynthia Nixon n’a pas réussi à surmonter les doutes de nombreux électeurs, pour lesquels une femme sans expérience politique ou administrative n’arriverait pas à diriger l’État. Et un membre du personnel de campagne m’a dit que, lorsque le nom de Cynthia Nixon était mentionné, plus d’un électeur déclarait qu’il n’était pas intéressé par cette « femme blanche et riche ». Mais avant tout, c’est Cuomo-le-bulldozer qui a vaincu Cynthia Nixon.

Synthèse

Jumaane Williams, candidat de DSA au poste de gouverneur-adjoint, était fort différent : un militant ouvrier Noir, dont les parents sont originaires de l’île de la Grenade, a grandi dans les quartiers afro-caribéens de Brooklyn et est diplômé de la Brooklyn Technical High School et du Brooklyn College. Élu pour la première fois au conseil municipal de New York en 2009, il a rempli trois mandats et a été un critique virulent de la violence policière, un défenseur du droit d’accès au logement et des droits des immigrants. Se présentant à la fois comme un socialiste démocrate et un responsable public militant, il a subi plusieurs arrestations lors de manifestations, notamment lors d’une manifestation contre l’expulsion du militant immigré Ravi Ragbir. Williams a perdu son élection, mais avec un score supérieur de 12 % à celui de Nixon, probablement en raison de sa forte base au sein de la communauté noire de New York et parce que le candidat sortant qu’il affrontait était moins connu.

Bien que DSA n’ait pas présenté la candidature de Zephyr Teachout, le soutien que lui ont apporté les candidates DSA Alexandria Ocasio-Cortez et Julia Salazar (sans consulter les membres de DSA de New York), la fait participer à cette évaluation. L’élection du procureur général faisait suite à la démission du procureur démocrate libéral, Eric Schneiderman, que quatre femmes l’eurent accusé de sévices sexuels et physiques. Professeur de droit à la Fordham University, la progressiste Zephyr Teachout tente depuis plusieurs années de remporter une élection. Elle a participé à la primaire démocrate pour le poste de gouverneur contre Andrew Cuomo en 2014 et a perdu avec 34 % des voix. Elle s’est ensuite présentée pour le Congrès en 2016 dans la 19e circonscription, remportant la primaire démocrate mais perdant l’élection face à un Républicain. Cette année, elle a tenté de se faire élire procureur général.

Critique acharné de Hillary Clinton, Zephyr Teachout avait travaillé pour la campagne de Bernie Sanders et a obtenu son soutien. Et elle a mis en première page de son site internet le soutien d’Ocasio-Cortez. La plateforme progressiste de Teachout aurait dû attirer vers elle nombre d’électeurs de l’État de New York. Tel n’a pas été le cas, peut-être principalement à cause de son manque apparent d’expérience pratique en tant que juriste. Et l’adversaire de Zephyr Teachout, Letitia James, défenseuse des droits (Public Advocate) de la ville de New York et alliée de Cuomo, était redoutable. Elle avait une longue histoire de militantisme politique, était bien connue et, si elle est élue, elle deviendra la première femme noire à occuper un poste d’État à New York. James a battu Teachout, obtenant 40,6 % des voix, contre seulement 31 %, le reste des suffrages se divisant entre deux autres candidatures. Ainsi les candidatures présentées par DSA, Nixon et Williams – et aussi Teachout, soutenue par Ocasio et Salazar, militantes de DSA – ont été battues.

Il faut également noter que des forces progressistes telles que Indivisible et le Working Families Party ont convaincu les électeurs de battre six membres actuels de la Conférence démocratique indépendante, un groupe de Démocrates protégé par Cuomo, qui se sont souvent alignés sur les Républicains et ont défait de nombreuses lois progressistes. Bien que ce soit un bon résultat, on ne peut comme l’a fait The Nation parler d’une « révolution dans la politique new-yorkaise ». Forcer les Démocrates à être Démocrates ne peut même pas être qualifié de « réforme ». Mais si cela donne un nouvel élan aux développements progressistes, ce sera utile.

Qu’avons-nous appris ?

Revenons donc à certaines des questions que nous avons soulevées concernant ce que tout cela signifie du point de vue de la gauche, des progressistes et du Parti démocrate.

La première observation générale pourrait être que s’il y en avait parmi nous, à gauche, qui pensaient que le Parti démocrate se détournerait de son leadership politiquement modéré – et beaucoup ajoutent totalement corrompu – ils se sont trompés. Cuomo, qui a fait une campagne anti-Trump, avait le soutien de pratiquement tout le Parti démocrate et de tous les grands syndicats, ainsi que de l’Organisation nationale pour les femmes (NOW) et de tous les grandes organisations LGBT. Le gouverneur utilise depuis des années les vieux outils de la politique professionnelle – les faveurs et la peur – pour construire et entretenir sa machine et pour punir impitoyablement ceux qui ne respectent pas ses choix. Et beaucoup de Démocrates sont devenus convaincus qu’en ces temps, pour combattre et vaincre le président Donald Trump, il vaut mieux résister à la gauche, maintenir un juste milieu et tenter d’attirer davantage d’électeurs conservateurs vers le Parti démocrate. Au moins dans l’État de New York, les modérés ont réussi à tenir les progressistes à distance.

Deuxièmement, il convient de noter que Ocasio-Cortez et Salazar ont gagné dans des quartiers relativement petits et compacts de la ville de New York, même si ces petites circonscriptions comptent des centaines de milliers d’habitants. Dans ces circonscriptions, on peut remporter une élection primaire – à laquelle généralement la participation est faible – avec un nombre de votes relativement réduit. Lors de la primaire pour la députation dans la 14e circonscription, remportée par Alexandria Ocasio-Cortez, seulement 30 000 votes ont été exprimés, dont environ 16 000 pour elle, et 12 000 pour le sortant Joseph Crowley. De même, Julia Salazar l’a emporté avec 20 600 voix contre 14 600 pour Dilan. Comme DSA compte environ 5 000 membres à New York et est capable de mobiliser des centaines de personnes pour participer à des campagnes locales, elle peut avoir un impact très important sur le résultat des élections. Et cela a été possible dans des districts où la participation aux élections est très faible. Dans le nord de l’État de New York, DSA compte plusieurs sections, mais l’organisation est beaucoup plus petite, dans des districts plus grands et moins peuplés, et il est plus difficile pour elle d’y avoir un impact. Donc, DSA ne pouvait pas faire grand-chose pour mobiliser les électeurs hors de la ville. Et dans les élections nationales, les médias jouent un rôle plus important que dans les élections locales. La campagne de Cuomo avec son budget de plusieurs millions de dollars a ainsi dominé la télévision et d’autres médias, éclipsant les ressources modestes de la campagne électorale de Nixon et son profil médiatique plus faible.

Troisièmement, les membres de DSA de New York ont largement soutenu ce qui est devenu, à la fois par des décisions formelles et par la pratique, l’approche politique de l’organisation. On peut la résumer ainsi : préférer soutenir les candidatures des membres de DSA, être prêt à soutenir d’autres progressistes au sein du Parti démocrate, et parfois être disposé à prendre en compte et même soutenir le Parti vert ou une autre candidature de gauche. La stratégie politique de DSA de New York repose également sur la construction d’une organisation de campagne politique indépendante (faire ses propres études, maintenir son organisation, conserver les bases de données, produire son propre matériel) même lorsque DSA collabore ou coopère avec des candidatures non-DSA du Parti démocrate ou d’autres. DSA de New York a également évité de s’impliquer dans les pièges des clubs et des comités du Parti démocrate. Tout cela est positif, mais ce n’est en rien une garantie pour ne pas être sous influence du Parti démocrate, voire même à long terme de s’y faire absorber.

Si l’accent a été mis sur la construction d’une opération indépendante de l’organisation, l’identité politique de DSA est devenue floue au cours des élections récentes. Par exemple, Ocasio-Cortez, dès son élection, est allée avec Bernie Sanders soutenir les candidats du Parti démocrate au Kansas. Depuis qu’il a perdu l’élection présidentielle, Sanders a consacré énormément de temps et d’énergie à tenter de reconstruire le Parti démocrate à son image. Avec un succès mitigé. Aujourd’hui, il a embarqué une dirigeante de DSA et l’a entraînée dans le même projet. Et ce n’était pas difficile de le faire. Ocasio-Cortez et Salazar ont également senti qu’une fois qu’elles avaient été choisies par DSA, elles étaient libres de soutenir d’autres candidat·e·s, indépendamment de ce que leurs camarades auraient pu penser, et elles ont toutes les deux présentées Zephyr Teachout. Ainsi, finalement, une fois que les campagnes électorales dans l’État de New York étaient en cours, les candidatures de DSA sont devenues partie intégrante du flou des candidats progressistes pour le changement et pour les bonnes choses en général. Certains membres de DSA pensent que c’est positif d’identifier DSA avec un mouvement de masse en faveur du changement qui se développe, un mouvement que DSA peut même influencer. D’autres, comme moi, y voient le danger d’être entraînés par un puissant ressac, dont la force, bien que pas toujours immédiatement visible, découle du pouvoir institutionnel et financier du Parti démocrate, des ONG et des syndicats qui y sont associés, ainsi que des médias qu’il influence.

Dans un article de Jacobin intitulé « Nous sommes sur une lancée gagnante », Ben Beckett, militant DSA de New York, reconnaissant le problème du maintien de l’indépendance des socialistes vis-à-vis du Parti démocrate, a écrit : « La gauche doit poursuivre dans la lignée de Salazar et s’efforcer de faire coïncider une identité politique collective distincte et cohérente, basée sur une analyse matérielle de la société, la centralité de la solidarité ouvrière et de la lutte contre la classe capitaliste, avec les réformes de classe simples à comprendre, qui apportent des avantages concrets aux électeurs au détriment des capitalistes. »

Synthèse

Lorsque Salazar et ses partisans ont dénoncé la gentrification et réclamé des soins de santé pour tous financés par la sécurité sociale, il n’y avait pas de grands accents socialistes comme ceux de l’article de Beckett. Je pense que peu d’électeurs de Salazar ont voté pour une lutte contre la classe capitaliste et beaucoup n’ont peut-être même pas su qu’elle était socialiste ou ce que cela signifie. Et je dois dire que, contrairement à Beckett, je ne pense pas que le fait de gagner des soins de santé financés par la sécurité sociale pour tous, représenterait un pas en avant vers le socialisme, même si une telle réforme est une bonne chose et que c’est une lutte très importante. Alors que Salazar a remporté une véritable victoire, on ne sait pas encore ce que cela signifie pour les électeurs ou pour DSA. Le véritable test de la stratégie de DSA ne viendra pas des élections, mais des candidats occupant des postes politiques. Il faudra voir s’ils peuvent agir non pas en tant que politiciens, mais en tant que leaders d’un mouvement de gauche qui n’est pas essentiellement électoral. Aux États-Unis, nous n’avons pratiquement aucun modèle de ce type de leadership, et sa construction sera difficile, car le Parti démocrate fera tout son possible pour l’écraser. Par exemple, le district de Salazar est composé à 50 % de Latinos, mais la plupart des militant·e·s de sa campagne étaient des jeunes, surtout blancs, pour beaucoup permanents de DSA. Est-ce que DSA parviendra à construire un mouvement et une organisation dans ce district composé en grande partie de la classe ouvrière Latino ? DSA pourra-t-elle, à travers cette campagne électorale et d’autres, se transformer en une organisation plus diversifiée de la classe ouvrière ?

Finalement, les succès électoraux de DSA surviennent à un moment où les mouvements ouvriers et sociaux stagnent. Nous avons espéré et continuons d’espérer que les grèves des enseignants de Virginie occidentale, dans lesquelles des membres de DSA ont joué un rôle important et qui ont encouragé d’autres grèves de ce type dans l’Oklahoma, le Kentucky, l’Arizona, le Colorado et la Caroline du Nord, seraient le début d’une montée ouvrière. Et nous espérons qu’un tel bouleversement prendrait le caractère d’une grève auto-organisée comme en Virginie occidentale. Mais en réalité, contrairement à certains récents articles dans Jacobin, les luttes de la classe ouvrière restent rares et il n’y a pas de vagues de grèves.

Les socialistes ont toujours compris que c’est la lutte de la classe ouvrière, les syndicats, les centres ouvriers, les organisations de gauche et les mouvements sociaux fondés sur des groupes opprimés qui conduisent à un changement politique. Les victoires électorales de DSA n’auront à long terme un sens que si nous assistons à une montée des luttes de la classe ouvrière aux États-Unis à l’échelle des années 1930 ou 1960 ou 1970. De nombreux militants syndicalistes de DSA travaillent à la construction d’une organisation socialiste pouvant jouer un rôle dans un tel mouvement, quand il existera. En même temps, ils reconnaissent qu’un mouvement auto-organisé doit avoir un parti politique indépendant pour exprimer ses revendications. Un mouvement socialiste aux États-Unis dépend d’un tel soulèvement de la classe ouvrière pour enfin briser l’emprise du Parti démocrate sur la classe ouvrière et pour rendre possible que les victoires électorales d’aujourd’hui deviennent le mouvement socialiste révolutionnaire de demain.

16 septembre 2018

* Dan La Botz, militant syndicaliste, chauffeur de camion puis professeur d’université et journaliste, est militant de l’organisation socialiste Solidarity (organisation sympathisante de la IVe Internationale). Membre des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), il a été un des délégué·e·s de la ville de New York à la convention de DSA d’août 2017. Il a été un des fondateurs de la tendance Teamsters for a Democratic Union au sein du syndicat des camionneurs. Il a publié de nombreux livres sur les droits des travailleurs aux États-Unis et au Mexique. Il est co-rédacteur en chef de la revue New Politics. Cet article a d’abord été publié sur le site web de Solidarity : https://solidarity-us.org/julia-salazar-dsa-member-wins-democratic-primary-election-for-ny-senatewhat-does-the-election-mean-for-dsa-and-the-left/ (Traduit de l’anglais – États-Unis – par JM).

Notes

1. Après la campagne de Bernie Sanders, l’organisation des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA) est passée de 5 000 à 50 000 adhérants. Le 8 novembre 2017, une douzaine de ses candidat·e·s ont remporté des victoires locales, en Virginie, dans Iowa ou le Tenessee. Au printemps 2018, 42 d’entre eux ont remporté leurs primaires. Deux militantes de DSA, la New-Yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez et l’avocate Rashida Tlaib, fille d’immigrés palestiniens de Detroit, devraient faire leur entrée au Congrès à l’issue des élections du 6 novembre. Voir également l’article de Mathieu Magnaudeix, « Être socialiste aux États-Unis », Mediapart du 27 octobre 2018 : https://www.mediapart.fr/journal/international/271018/etre-socialiste-aux-etats-unis)

2. https://salazarforsenate.com/about

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