Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 662-663 avril-mai 2019 *

ALGÉRIE

Les mobilisations populaires imposent les premiers reculs au régime

Cf. aussi : [Algérie]

Hocine Belalloufi*

La crise politique qui secoue l’Algérie aujourd’hui n’est pas tombée du ciel. Elle s’inscrit dans la continuité d’une crise du régime, qu’elle approfondit et qu’elle est venue couronner.

https://flic.kr/p/24BE22P

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À la mémoire du camarade Achour Idir. Infatigable militant syndical et politique dont le cœur ardent mais usé a lâché dans la nuit du 3 au 4 avril 2019.

Crise du régime

Déjà ancienne, la crise du régime se manifestait par une crise de représentation concrétisée par une désaffection populaire massive sur le plan électoral. Selon les chiffres officiels de participation (qui sont systématiquement gonflés) il n’y avait que 50,7 % de votants à la dernière élection présidentielle de 2014 contre 74,56 % à celle de 2009. Entre les deux élections, le candidat Abdelaziz Bouteflika avait perdu 4,5 millions de voix. Pourtant, la coalition présidentielle (Front de libération national-FLN, Rassemblement national démocratique-RND, Mouvement populaire algérien-MPA et Tadjamoue Amal Al Djazair-TAJ) et ses satellites patronaux (Forum des chefs d’entreprise-FCE) et salariés (Union générale des travailleurs algériens-UGTA), le gouvernement et l’administration monopolisaient, en particulier grâce aux télés publiques et privées, une vie politique atone dans laquelle toute opposition avait été marginalisée. En dehors de la clientèle du régime, la majorité des Algériens ne votent pas. Plusieurs millions d’entre eux, les jeunes en particulier qui représentent 70 % de la population, ne sont pas inscrits sur les listes électorales.

Les principales institutions « élues » ne reflétaient pas les résultats électoraux. La présidence du Conseil de la nation (Sénat) et le poste de Premier ministre étaient détenus par deux dirigeants d’un parti minoritaire, le RND. Il s’agissait d’Abdelkader Bensalah, devenu Président de la République par intérim depuis le 9 avril, suite à la démission d’Abdelaziz Bouteflika, et d’Ahmed Ouyahia dont le gouvernement a été remercié le 31 mars. Les sénatoriales de décembre 2018 furent le théâtre d’une fraude massive entre partis « alliés » de la « majorité présidentielle » au profit du FLN.

Synthèse

Le putsch contre le président de l’Assemblée populaire nationale (APN), Said Bouhadja, en octobre 2018 confirma l’absence de crédibilité institutionnelle. L’homme fut éjecté illégalement de son poste et de son bureau par des sbires de son propre parti (FLN) et ceux des formations de la « coalition présidentielle ». Le Premier ministre Ahmed Ouyahia affirma à l’occasion : « La force prime la Constitution ». Mais la crise a fini par rattraper le principal parti du pouvoir, le FLN. Et c’est dans la plus grande opacité qu’en novembre 2018 le Secrétaire général et la direction putschiste furent destitués, non par un vote des « dirigeants », mais par une décision venue de la présidence de la République. Le parti se trouve depuis en pleine « réorganisation ».

La désaffection n’épargnait pas les partis d’opposition qui peinaient à convaincre et mobiliser, toutes tendances confondues et qui vivaient des crises organiques récurrentes. Il en va de même pour les syndicats patronaux et de travailleurs.

La majorité des Algériens ne croyait plus à la possibilité d’une alternance politique dans le cadre du régime actuel. Les islamistes radicaux qui avaient conquis le cœur de nombreux citoyen·es dans les années 1980-1990 n’étaient plus crédibles politiquement, mais aucune autre force n’avait réussi à occuper l’espace ainsi libéré.

Entamé il y a vingt ans, le règne de Bouteflika a été ponctué par une impressionnante et incessante série de scandales : trafics de cocaïne, affaires de corruption sur le foncier, les grands chantiers publics (autoroute Est-Ouest) et la passation de marchés avec des multinationales étrangères (multiples affaires Sonatrach-ENI-Saipem), affaire Khalifa de dilapidation des deniers publics au profit d’une société montée par un golden-boy, privatisations au dinar symbolique… La liste des scandales serait trop longue à égrener, mais tous ont en commun de concerner des membres de la nomenklatura (ministres, responsables de la police et de l’armée…) et/ou leurs enfants et de la nouvelle classe bourgeoise affairiste.

Beaucoup d’Algériens considèrent la corruption comme une simple dérive par rapport à une norme abstraite, religieuse ou laïque, qui commande de ne pas voler. Le phénomène est ainsi saisi dans sa dimension purement morale. Cette vision moraliste spontanée est consolidée par le discours conscient des ultralibéraux d’opposition qui nous content la fable d’un capitalisme sans corruption où chacun aurait ce qu’il mérite. Un bon capitalisme qui existerait ailleurs… Il suffit pourtant de suivre l’actualité mondiale pour se rendre compte que la corruption n’épargne aucune contrée et que certains États « respectables » sont même spécialisés dans le recyclage des sommes qui en sont issues… Car la corruption n’est pas une déviance. Elle représente au contraire une nécessité objective pour les possédants, condamnés à se battre à perpétuité les uns contre les autres pour préserver leurs parts de marché, en acquérir de nouvelles, garnir leurs carnets de commandes, évincer leurs concurrents et échapper au fisc qui prend leur argent pour construire des routes, des écoles, des hôpitaux… Elle fait partie du système capitaliste.

En Algérie, la corruption a joué un rôle historique particulier au cours des quarante dernières années. Elle a contribué, aux côtés des lois de démantèlement du secteur public, à déposséder le peuple algérien de ce qui lui appartenait formellement par le biais de la propriété juridique publique : entreprises, foncier agricole et urbain, biens mobiliers et immobiliers… Elle a contribué à la mise en coupe réglée du commerce extérieur pour substituer un monopole privé à l’ancien monopole public. Il ne s’agit donc pas d’un accident de parcours, encore moins d’une erreur ou d’une déviance, mais d’un processus nécessaire pour permettre à une minorité illégitime d’accumuler. Cette dimension de la corruption n’a pas échappé à la population, qui a bien saisi le rapport entre pouvoir et richesse.

On a ainsi assisté à une concentration des pouvoirs et à une montée concomitante de l’autoritarisme. L’exécutif a été considérablement renforcé au cours des différents mandats de Bouteflika. Le caractère hyper-présidentiel de la Constitution et l’apparition d’un culte de la personnalité, outrancier et grotesque, expriment la nécessité objective de concentrer les pouvoirs autour d’une personne pour unifier les différentes factions et imposer des politiques qui ne font pas forcément consensus. Cela fut le cas sur la question amazighe, avec la reconnaissance de la langue amazighe (berbère) comme langue nationale et officielle et l’instauration d’une Académie nationale de la langue amazighe. Sous la pression des masses, Bouteflika l’a décidé, alors même qu’il n’existe pas de consensus au sein du pouvoir. Il en va de même de certaines questions économiques et sociales : privatisations, subvention des prix de produits de consommation, prix du gaz et de l’électricité, de l’eau… Le revers de la médaille réside cependant dans le fait que cette hyper-concentration des pouvoirs a rendu délicat un consensus sur le nom d’un successeur.

Synthèse

Les règlements de comptes internes et les décisions contradictoires qui se sont multipliées ces dernières années confirmaient les fissures du pouvoir. L’inamovible patron des services de sécurité, le général Mohamed Mediène dit « Toufik », avait été limogé une année après la réélection de Bouteflika à un quatrième mandat en 2014 et le Département du renseignement et de la sécurité (DRS) qu’il dirigeait a été restructuré. En 2018, l’arraisonnement d’un navire contenant 701 kg de cocaïne a débouché sur le limogeage du chef de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Son successeur n’a tenu que quelques mois, plusieurs mesures dont des remaniements qu’il avait opérés au sein des services de police ayant été gelées par le ministre de l’Intérieur. De haut gradés de l’Armée nationale populaire (ANP) furent interdits de sortie du territoire national et leurs comptes bancaires gelés avant qu’ils ne soient mis aux arrêts. Leur libération inexpliquée intervint quelque temps après. Sept anciens cadres de la police accusés d’atteinte à la sûreté de l’État suite à des manifestations de policiers contre leurs difficiles conditions de travail en 2014 ont été acquittés le 26 février 2019…

L’un des principaux signes de la crise du régime réside dans son incapacité à achever le processus des réformes économiques structurelles qui a débuté il y a quarante ans. Le cap est mis sur le libéralisme depuis 1980, mais l’État continue de diriger l’économie. Les richesses énergétiques (hydrocarbures) et minières restent dans le domaine public au grand dam des ultralibéraux du pouvoir et de l’opposition, des puissances impérialistes (G7) et de leurs institutions financières (FMI, Banque mondiale…). De grosses entreprises publiques qui avaient été privatisées (Sider El Hadjar au profit d’Arcelor-Mittal, Asmidal devenue Fertial après que le groupe espagnol Grupo Villar Mir est devenu actionnaire majoritaire…) sont revenues dans le giron de l’État. La tentative de Ali Haddad, ex-leader du Forum des chefs d’entreprises-FCE (principal syndicat patronal) arrêté le 31 mars dernier, de racheter les parts du groupe espagnol a été déjouée grâce à la mobilisation des travailleurs du complexe. La Présidence a contraint l’exécutif à exercer le droit de préemption de l’État qui est redevenu majoritaire dans cette entreprise. La loi de bradage des hydrocarbures adoptée en 2005 ne fut pas promulguée par le Président et sera finalement amendée une année après. La loi sur les investissements – qui stipule que les entreprises algériennes s’associant avec des partenaires étrangers doivent détenir la majorité des parts (51/49) – est maintenue. Les importations sont en forte baisse du fait de mesures gouvernementales (contingentement, interdictions, lourdes taxes…). Le gouvernement continue par ailleurs de construire des logements sociaux, de subventionner les prix, de maintenir la santé et l’école publiques gratuites, de refuser l’endettement extérieur…

Cette contradiction entre, d’une part, le cap clairement fixé et assumé sur l’horizon libéral et, d’autre part, les pauses, revirements et reculs permanents, attise depuis de nombreuses années les tensions au sein du régime et empêche le gouvernement de passer en force.

Elle alimente également une opposition démocrate ultralibérale ainsi qu’un mécontentement populaire croissant. Le chômage touche 11,7 % de la population active et culmine à 28,3 % chez les jeunes de 16 à 24 ans. Les diplômés ne trouvent pas de débouchés alors que 43 % des salariés ne sont pas déclarés à la Sécurité sociale. Le pouvoir d’achat des travailleurs, chômeurs, paysans sans terre et paysans pauvres, petits artisans et commerçants… chute sous le triple effet de la hausse des prix, de la dépréciation du dinar et d’une stagnation des salaires et des pensions. La réduction de l’engagement de l’État dans l’éducation et la santé sanctionne lourdement les classes déshéritées. Le pouvoir met en cause ce qui reste de l’État social.

Cette politique favorise en revanche les classes dominantes (capitalistes algériens et étrangers, propriétaires terriens, importateurs, gros commerçants, hautes professions libérales…) qui profitent de l’illégitime dépossession du peuple algérien (privatisation, « partenariat » public-privé…), et de l’aide généreuse que le pouvoir leur accorde. Les multinationales qui se vantent d’exporter des engrais ou du ciment (Fertial, Lafarge…) le font grâce au gaz subventionné par l’État. Le ciment est exporté à moitié prix et le groupe public Sonelgaz connaît un déficit de 23 milliards de dollars !

Face à la légitime résistance des masses, la seule réponse est la répression : recours à la justice pour entraver le droit de grève, transformation du Code du travail en Code du capital, arrestations arbitraires de fonctionnaires, de blogueurs et de journalistes, interdiction des manifestations et interpellation de militants, tabassage des supporteurs de football… Les patrons du privé et du public s’attaquent directement aux syndicalistes. Le pouvoir défend de plus en plus clairement les intérêts des classes dominantes compradores qui constituent le véritable cheval de Troie de l’impérialisme.

L’un des derniers signes, et non des moindres, de la crise du régime est apparu justement dans sa difficulté à résister aux pressions impérialistes. Le pouvoir soutient toujours la cause des peuples sahraoui et palestinien, a refusé de cautionner les interventions impérialistes en Libye, en Syrie et au Yémen… Il refuse toute participation de l’Armée nationale populaire (ANP) à des opérations hors des frontières ainsi que l’installation de bases militaires étrangères en Algérie et n’accepte pas l’installation de centres de transits pour migrants… Mais il a signé un « partenariat d’exception » avec l’impérialisme français et entretient d’excellentes relations avec les États-Unis. Du 18 février au 1er mars dernier, l’ANP a participé, au Burkina Faso puis en Mauritanie, à des manœuvres militaires de grande envergure dénommées « Flintlock 2019 », placées sous la supervision du Commandement des forces armées américaines pour l’Afrique (Africom). Des manœuvres « Phoenix Express » organisées par l’Africom en Grèce en mai 2018 avaient vu la participation de la marine algérienne… On constate donc un infléchissement indubitable de la politique étrangère qui ne peut qu’alimenter les contradictions au sein d’un régime traditionnellement tourné vers l’URSS, puis la Russie (en matière militaire particulièrement) et qui, surtout, tenait autrefois à son non-alignement.

On peut conclure que le régime algérien n’est ni monarchiste ni véritablement républicain. Ce n’est ni une dictature ni une démocratie. Ce n’est ni une théocratie ni un régime laïc. Il n’est pas pro-impérialiste, mais n’est plus anti-impérialiste. Il n’est pas ultralibéral, mais n’est pas antilibéral. Son incapacité à trancher les contradictions de la société algérienne ainsi que celles qui le traversent reconduit en permanence les conditions de la crise. Cet immobilisme est révélateur de son incapacité à se réformer.

Crise d’hégémonie

Contrairement au discours asséné par les ultralibéraux, la crise du régime renvoie aux enjeux et aux luttes de classes qui traversent la société algérienne. Elle découle plus particulièrement de l’incapacité hégémonique des classes dominantes.

La politique de libéralisation est menée par la bourgeoisie intérieure. Cette fraction de classe n’est pas nationale en ce sens qu’elle n’a plus de projet souverain et refuse d’affronter économiquement, politiquement et diplomatiquement l’ordre impérialiste mondial. Mais elle dépend souvent de la commande publique et a encore besoin de la protection de l’État pour accumuler face au marché international.

Cette fraction se heurte à deux écueils. Le premier tient aux résistances actives et passives des masses et d’une partie de l’appareil d’État. Pour faire passer ses réformes, cette fraction dirigée par le pouvoir est contrainte de constamment louvoyer, avancer, reculer. Elle n’a pas réussi, à ce jour, à mener à terme ses réformes économiques structurelles et ne s’est pas totalement intégrée à l’ordre impérialiste… Mais elle ne veut pas, à l’inverse, revenir à une politique de développement national et de résistance à l’ordre impérialiste comme le font encore, totalement ou partiellement et avec plus ou moins de conséquence et de détermination, certains États.

L’application de sa politique économique et sociale libérale (blocage des salaires et des pensions, remise en cause du code du travail, chômage) la contraint à louvoyer, mais elle n’hésite pas à recourir à la force contre les masses travailleuses et les classes populaires qui refusent de voir leurs acquis partir en fumée. Cette fraction de la bourgeoisie s’avère ainsi incapable d’obtenir le consentement des exploités et dominés.

Le second écueil auquel se heurte la fraction intérieure réside dans son incapacité à obtenir l’adhésion de l’autre fraction de la bourgeoisie, la fraction compradore qui défend une conception ultralibérale d’intégration/soumission au marché mondial et à l’ordre impérialiste. Celle-ci s’est considérablement renforcée au cours des trois dernières décennies à la faveur de la guerre civile qui a facilité la casse et la spoliation des entreprises publiques ordonnées par le FMI (Plan d’ajustement structurel signé en 1994) et la transformation de l’économie algérienne qui se voulait productive et industrielle en une économie de bazar basée sur « l’import-import ». Cette fraction compradore fait dans la surenchère, ne cesse de souligner le manque de volonté du pouvoir en matière de réformes structurelles et d’intégration au marché mondial.

La fraction de la bourgeoisie intérieure est donc prise en étau par les masses populaires d’un côté et par la fraction compradore soutenue par l’impérialisme de l’autre.

La fraction compradore est partie depuis plusieurs années à la conquête du pouvoir. Elle dispose de partis formels traditionnels dont les principaux sont le Mouvement de la Société pour la paix (MSP) de tendance Frères musulmans, le Rassemblement pour la Culture et la démocratie (RCD) de tendance laïque, le parti Talaie El Houriat de l’ancien Premier ministre Ali Benflis, quelques partis et personnalités regroupées dans le mouvement Mouwatana (Patrie)… Mais elle s’appuie aussi et surtout sur un parti réel, organique, constitué de médias traditionnels et électroniques, de think tanks, de mouvements comme celui qui soutient le premier oligarque du pays, Issad Rebrab, qui a été arrêté le 22 avril pour des « délits économiques et financiers », et de personnalités qui forment un ensemble souvent plus dynamique que les partis formels. Cette fraction compradore dispose du soutien des centres impérialistes (puissances occidentales, FMI, Banque mondiale…) qui exercent des pressions constantes sur le pouvoir algérien.

Cette fraction influence une partie importante de personnes et de groupes de la fraction adverse qui partagent au fond sa vision de la nécessité de réformes économiques et sociales structurelles, mais qui n’osaient pas prendre ouvertement position en sa faveur, de peur des réactions du pouvoir. D’une manière générale, l’intégration dans le régime de nouveaux riches à travers les partis, les institutions élues et la présence directe ou indirecte de militaires ou de leurs proches dans les milieux d’affaires contribuent fortement à la modification du rapport de forces à son profit. Car sa rivale qui dirige aujourd’hui le pays travaille pour elle. Son inconséquence la rend incapable de revenir à une politique de développement national et social. Il lui faudrait pour cela s’appuyer sur les masses populaires…

La fraction compradore connaît donc une dynamique ascendante. Elle travaille à conquérir l’hégémonie au sein des classes dominantes. Mais ses accointances avec les forces capitalistes mondiales et les États impérialistes lui aliènent une partie de l’État profond algérien issu de la guerre de libération nationale et des politiques de développement des deux premières décennies de l’indépendance. Ces secteurs sont très sourcilleux en matière d’indépendance et de sécurité nationales. La fraction compradore éprouve par ailleurs les plus grandes difficultés à obtenir le consentement des exploités et opprimés car son projet économique et social ultralibéral est plus dur et implacable. Peut-elle, dans ces conditions, accéder au pouvoir par la voie des urnes ? Et si elle y parvenait à la faveur de la crise actuelle ou du fait qu’elle constitue actuellement la seule alternative politique au pouvoir, quelle serait la réaction des masses populaires ? Les travailleurs, les chômeurs et la jeunesse n’étant pas prêts à accepter cette politique, cette fraction risque fort, alors qu’elle se prétend démocrate, de gouverner de façon antidémocratique pour faire passer sa potion ultralibérale.

Synthèse

C’est cette incapacité hégémonique des deux fractions de la bourgeoisie qui est à l’origine de la crise du régime, c’est-à-dire de son incapacité à gouverner en étant unie et en obtenant le consentement des exploités et dominés. Le régime ne peut donc se démocratiser. Cette crise durait depuis des années et s’approfondissait. Elle a connu une accélération au cours de l’année 2018.

Mobilisation populaire et crise politique ouverte

La crise d’hégémonie aurait pu se poursuivre durant quelques mois ou quelques années. Mais la présidentielle initialement prévue le 18 avril dernier a constitué le facteur déclenchant de la crise politique. L’annonce de la candidature de Bouteflika à un cinquième mandat et, comble du cynisme et du mépris des gouvernants à l’égard du peuple, de l’affirmation selon laquelle les citoyens étaient heureux de cette candidature, voire l’auraient ardemment sollicitée, a fait déborder le vase. Ni les masses ni les différentes oppositions ne pouvaient le tolérer.

Jusqu’au 21 février 2019, aucune force politique ou sociale ne menaçait le pouvoir. Ce dernier n’était contesté qu’en paroles, par des opposants impuissants et marginalisés. Même les grèves de travailleurs qui tendaient à se multiplier ne l’inquiétaient pas vraiment. Aussi s’apprêtait-il à reconduire le président sortant ou, plus exactement, sa photo encadrée exhibée en toutes occasions (cérémonies officielles, meetings…) par ses zélés et intéressés partisans. Le statu quo semblait constituer l’horizon indépassable du pays.

Mais le 22 février a constitué le point de rupture avec, à la suite d’appels anonymes lancés sur les réseaux sociaux, l’irruption spectaculaire des masses sur la scène politique, suivie, une semaine plus tard, d’un déferlement populaire historiquement inédit dans les 48 wilayas (départements) du pays.

Cette mobilisation a changé la donne politique. Elle a brisé le mur de la peur, permis la reconquête du droit de manifester dans tout le pays et particulièrement à Alger où il était interdit depuis 2001. Elle a poussé le gouvernement à sanctionner certains maires des partis de la coalition présidentielle qui avaient entravé la quête de parrainages auprès de citoyens de la part de divers candidats à la candidature. Elle a contraint les médias publics, sous la pression de leur propre personnel (journalistes, techniciens…), à rendre compte de manière plus équitable de la situation dans le pays. Elle a libéré la parole et les initiatives et ouvert la voie à des protestations et manifestations de multiples catégories sociales : étudiants, avocats, journalistes, enseignants, médecins et paramédicaux, artistes et écrivains, lycéens… Cela a culminé dans les marches historiques du 1er mars qui demandaient le départ de tout le régime et non plus celui du seul Bouteflika.

Ces manifestations amenèrent le pouvoir à lancer une dernière manœuvre pour tenter de conserver la main alors même qu’il avait perdu l’initiative. Dans une lettre censée émaner de Bouteflika et lue à la télévision, le candidat proposait, s’il était réélu, la tenue d’une Conférence nationale ouverte et inclusive dans la foulée du scrutin afin de définir des réformes politiques, mais aussi des réformes économiques que les citoyens n’avaient pas revendiquées au cours des manifestations. Cette conférence aurait dû fixer la date d’une élection présidentielle anticipée à laquelle Bouteflika s’engageait à ne pas participer.

Mais le soir même de l’annonce, des manifestations de jeunes éclatèrent spontanément dans de nombreuses villes, relayées le lendemain par de nouvelles marches d’étudiant·es à travers le pays et l’annonce anonyme d’une grève générale. Plus que jamais, le mouvement populaire était uni autour du mot d’ordre de « Non au cinquième mandat » et de départ de tout le régime.

Boule de feu en mouvement, le camp du peuple a, depuis, multiplié les actions : grandes manifestations des vendredis dans les 48 wilayas du pays, manifestations permanentes d’étudiants et lycéens, d’avocats, d’artistes, de personnels de santé… Il est à l’offensive. Après avoir réimposé son droit de manifester, il est passé à une étape supérieure, celle des grèves. Grèves locales et/ou sectorielles d’abord puis grève générale avec des appels anonymes ou émanant d’une vieille structure ressuscitée dans la plus grande opacité il est vrai : la Confédération syndicale des forces productives (COSYFOP). L’entrée dans le mouvement de l’Union locale UGTA de l’historique bastion ouvrier de Rouiba-Reghaïa à l’est d’Alger a clarifié les enjeux en montrant ce que la classe ouvrière attend : « Ne pouvant rester en marge des aspirations populaires profondes qui s’expriment, nous joignons nos voix pour dire oui à un changement de système. Un système qui préserve la propriété inaliénable du peuple sur les richesses naturelles de la nation, réhabilite le rôle de l’État dans le développement économique et social et la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Un système qui se démarque des oligarchies et revalorise la valeur du travail et qui place l’homme au centre du développement. Un système qui garantit les libertés individuelles, collectives et le libre exercice du droit syndical. » C’est l’exact contraire du projet de l’aile ultralibérale. Voilà pourquoi cette dernière, qui est partisane d’un cours économique beaucoup plus radical que celui du pouvoir avance la perspective d’une transition débouchant sur une élection présidentielle. En même temps, sur le net, circulait même un mot d’ordre de désobéissance civile (repris de textes du Front islamique du Salut-FIS propagés lors de la grève générale appelée par ce parti en juin 1991).

Cette dynamique offensive du mouvement populaire lui a permis d’engranger des soutiens provenant de syndicats de travailleurs, d’associations et de mouvements. Il a enregistré le ralliement d’adhérents du syndicat patronal FCE (qui soutenait Bouteflika), de maires et militants du FLN… et celui, politiquement significatif, de l’Organisation nationale des Moudjahidine (anciens combattants) qui constituait la colonne vertébrale de la « famille révolutionnaire » sur laquelle le pouvoir s’appuyait et qui, en plus du soutien qu’elle a apporté aux manifestants, dénonçait « la collusion entre des parties influentes au sein du pouvoir et des hommes d’affaires véreux qui ont bénéficié de manière illicite de l’argent public ». Il en va de même de l’Association des anciens du MALG (Ministère de l’armement et des liaisons générales durant la guerre de libération) qui n’est autre que l’ancêtre des services secrets algériens, dirigée par l’ancien ministre de l’Intérieur Dahou Ould Kablia.

Cette force du mouvement a plusieurs conséquences. Des candidats à la candidature se sont retirés les uns après les autres de la mascarade électorale du 18 avril, à l’instar du Président du MSP. D’autres, représentant généralement des partis (FFS, RCD…), avaient déjà annoncé leur refus de prendre part au scrutin. Mokrane Aït-Larbi, avocat respecté, défenseur des droits humains et vieux militant démocrate, a quitté la direction de campagne du candidat Ali Ghediri, un général-major dissident, ainsi que le processus électoral. En dépit de l’incompréhensible acharnement du pouvoir à la maintenir, la présidentielle avait perdu sa crédibilité.

Les oppositions de droite et de gauche se sont radicalisées. La figure symbolique du camp démocrate ultralibéral, le patron du groupe Cevital Issad Rebrab, qui mobilisait depuis plusieurs mois ses ouvriers et employés avec le soutien des partis de l’opposition ultralibérale pour protester contre « le blocage de ses investissements » par les pouvoirs publics, a fait annuler la marche du 5 mars initialement prévue à Tizi Ouzou (Kabylie). Mais il a expliqué son geste par le fait que l’heure n’est « pas aux revendications sectorielles », mais au « changement de régime ». Le temps est loin où l’homme soutenait que les industriels ne devaient pas s’occuper de politique.

Le régime forcé de reculer

Les immenses manifestations populaires des vendredis 22 février, 1er et 8 mars 2019 couronnées par une grève générale entamée le 10 mars ont fini par faire reculer le pouvoir. Le 11 mars, Bouteflika annonçait par lettre son renoncement à briguer un 5e mandat, l’annulation de l’élection présidentielle du 18 avril et « des changements importants au sein du Gouvernement ». Cette annonce fut suivie du limogeage du Premier ministre honni, Ahmed Ouyahia, remplacé par son ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui… le même homme qui menaçait le peuple il y a quelques semaines à peine. Mais la promesse de changement de Bouteflika arrivait trop tard et s’avérait trop limitée. Le peuple algérien s’est exprimé : il ne voulait pas que Bouteflika reste en place et refusait le maintien des hommes et des institutions actuelles. Voilà pourquoi les manifestations continuèrent au lendemain même de l’annonce de Bouteflika. Les manifestants ont refusé le prolongement du quatrième mandat au-delà du 18 avril et réclamé le départ du Président. La grève générale déclenchée le 10 mars s’est poursuivie alors qu’un processus de réappropriation de l’UGTA par ses adhérents et ses structures de base était enclenché. Les partis politiques de gauche refusèrent d’adhérer à l’initiative présidentielle.

La mobilisation du peuple algérien a fini par payer. Un mois et demi après l’irruption des masses populaires sur la scène politique, Abdelaziz Bouteflika finit par démissionner le 2 avril. Il n’aura finalement pas achevé son mandat et sera sorti par la petite porte de l’Histoire. Les manifestations de toute la population chaque vendredi et celles des travailleurs, étudiants, avocats, magistrats, architectes, médecins, retraités… durant les jours de semaine, ainsi que les grèves locales et les grèves générales sectorielles vinrent à bout de la volonté du clan présidentiel de se maintenir.

La démission de Bouteflika a constitué une immense victoire politique, remportée en dépit d’une ultime manœuvre du président démissionnaire qui, en échange de son renoncement à candidater à un cinquième mandat, cherchait à piloter une transition contrôlée afin d’assurer la perpétuation du régime autoritaire-libéral à façade démocratique en place depuis trois décennies. En effet, dans sa lettre du 11 mars au peuple algérien, Bouteflika, prenant acte de son échec à passer en force pour un cinquième mandat :

• renonçait formellement et officiellement à se présenter à la présidentielle,

• annulait en violation de sa propre légalité le scrutin présidentiel du 18 avril et annonçait l’ouverture d’une transition non limitée dans le temps à l’issue de son quatrième mandat,

• se maintenait tout aussi illégalement en poste jusqu’à la fin de la transition annoncée,

• congédiait le Premier ministre Ahmed Ouyahia et chargeait le ministre de l’Intérieur Noureddine Bedoui de former un nouveau gouvernement ouvert, y compris à l’opposition,

• annonçait son intention de convoquer dans les plus brefs délais une Conférence nationale inclusive, composée de représentants des partis politiques du pouvoir et de l’opposition, des « élites » et autres « personnalités indépendantes » de la « société civile ».

L’ancien diplomate algérien et onusien Lakhdar Brahimi fut rappelé pour piloter de manière informelle la préparation de cette Conférence nationale. La manœuvre fut rejetée par les Algériens qui multiplièrent durant toute la semaine les marches, sit-in, grèves…

Cette mobilisation exacerba les dissensions au sein du pouvoir. Le vice-Premier ministre et chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, qui fut l’un des soutiens les plus déterminés du Président, n’évoquait plus son nom dans ses discours et insistait sur les liens privilégiés unissant le peuple à l’ANP. Les deux principaux partis de la coalition présidentielle, le RND et le FLN, connurent des démissions individuelles et collectives de militants et d’élus et des demandes de limogeage de leurs dirigeants respectifs, Ahmed Ouyahia et Moad Bouchareb.

La détermination populaire affecta durement la cohésion interne du régime. Alors que le nouveau gouvernement tardait à voir le jour, les candidats ne se bousculant pas au portillon, les rangs du RND et du FLN se désagrégèrent. Nombre de militants et d’élus et même les dirigeants les plus haïs, à l’instar de leurs Secrétaires généraux respectifs Ahmed Ouyahia et Moad Bouchareb, se rallièrent sans vergogne au mouvement. Le Secrétaire général de l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens) ne tarda pas à s’aligner… Les plus opportunistes qui soutenaient jusque-là le Président demandèrent publiquement son départ à l’issue de son quatrième mandat.

Ils furent finalement rejoints le 26 mars par l’homme fort du pouvoir. Ahmed Gaïd Salah soutint que la seule solution résidait désormais dans l’application de l’article 102 de la Constitution qui prévoit la démission du Président de la République ou sa destitution pour état d’empêchement ou de décès. La manifestation du vendredi 29 qui mettait dans le même sac les différents clans du pouvoir poussa Gaïd Salah à accentuer la pression sur Bouteflika afin qu’il démissionne.

Aujourd’hui, le chef d’état-major se présente en bras armé, non plus du Président qu’il a poignardé, mais du mouvement populaire dont il serait le défenseur. Il fait mine de découvrir la corruption endémique qui gangrène le pays. Il cherche ainsi à récolter les fruits de la démission de Bouteflika.

Or, jusqu’au 26 mars, le départ du chef de l’État ne figurait ni à son agenda personnel, ni à celui d’Ahmed Gaïd Salah, ni à celui d’aucun dirigeant. Tous entendaient imposer l’option Bouteflika. En candidat à un 5e mandat d’abord, puis en pilote d’une transition contrôlée. Les millions de manifestants des vendredis les en dissuadèrent. Cette victoire est donc bien celle du peuple qui a bravé les interdits du pouvoir en organisant des manifestations quotidiennes sans demander d’autorisation administrative ni même les déclarer.

La joie et la fierté d’avoir contraint Bouteflika à abdiquer ne doivent cependant pas masquer le fait que le régime autoritaire-libéral à façade démocratique reste en place. Le peuple algérien n’a pas encore, et de loin, recouvré sa souveraineté bafouée.

La « solution constitutionnelle » du chef d’état-major constitue une manœuvre politique de replâtrage du régime. Elle sacrifie le Président dans le but de faire avorter toute perspective de transition démocratique et de changement de Constitution. L’article 102 implique le maintien de l’actuelle Constitution, du gouvernement, du Conseil constitutionnel, des deux chambres du Parlement et de toutes les institutions du régime autoritaire… Quelques droits sont déjà concédés, provisoirement, en matière de création d’associations, de syndicats et de partis, mais le pouvoir pourrait se maintenir comme il le fit après octobre 1988 car c’est à lui que reviendra la charge d’organiser les futures présidentielles dont personne ne peut douter qu’elles seront remportées par le candidat du régime.

Une telle issue représenterait même une régression par rapport à la manœuvre de Bouteflika du 11 mars, dans la mesure où elle exclurait même sa fantoche Conférence nationale inclusive… Avec l’article 102, on passerait de la transition bouteflikienne contrôlée et pilotée par le pouvoir à l’absence de transition. Il s’agirait fondamentalement d’un retour au 21 février ! C’est pourquoi de nombreux manifestants ont avancé le mot d’ordre d’application des articles 7 à 12 qui restituent au peuple sa souveraineté pleine et entière, en lieu et place de l’article 102.

Acte 2 de la lutte : « Le pouvoir constituant appartient au peuple »

Tout indique que le mouvement populaire n’a pas connu la décrue souhaitée par le numéro deux du RND, Chihab Seddik. Le 5 avril il a rejeté de nouveau massivement l’option du maintien du régime que représente l’application de l’article 102.

Les manifestations spontanées qui se sont succédé depuis le 31 mars dans tout le pays (étudiants, avocats, retraités…), l’appel de la Confédération des syndicats autonomes (CSA) à une grève générale et à une manifestation nationale tenue à Alger le 10 avril malgré l’opposition de la police, grève soutenue par les juges et les fonctionnaires du secteur de la justice, et les marches nocturnes qui suivirent l’annonce de la démission du Président le 2 avril ont prouvé que le mouvement populaire exige un changement complet et ne tombe pas dans le panneau qui présente Bouteflika en bouc émissaire de tout le régime.

La démission du Président a fait apparaître au-devant de la scène le pouvoir réel, le noyau dur du régime. Ce pouvoir réel n’est pas celui de l’ANP. L’armée nationale populaire est constituée des djounoud (soldats), sous-officiers et officiers. Mais le pouvoir réel est celui de la très haute hiérarchie militaire qui constitue le bras armé du régime. De 1962 à ce jour, elle n’a eu de cesse de faire et défaire les Présidents et soutient, depuis 1980, une politique libérale antinationale, antisociale et antidémocratique.

C’est ce bras armé qui a ramené et perpétué le règne de Bouteflika durant vingt longues années et ce, en violation de leur propre Constitution imposée de force au peuple algérien. Et alors que ce dernier est en train de combattre pour arracher sa citoyenneté, ils voudraient que le peuple se reconnaisse dans cette Constitution qui a maintenu les citoyens dans un état de subordination politique.

En tentant de dévoyer la mobilisation populaire par un artifice juridique (l’article 102) dans le but de sauver un régime autoritaire corrompu, le noyau dur a pris la lourde responsabilité et le risque de placer face à face le peuple et l’armée et de mettre ainsi en danger l’État algérien face aux appétits de l’impérialisme (G7, OTAN, Israël…), de la réaction régionale (monarchies arabes, Turquie…) et de leurs relais intérieurs.

Le mouvement populaire ne s’y est pas trompé. Il ne s’est pas tourné contre l’ANP dont la fonction consiste à défendre le peuple, ses acquis et son bien-être social, sa souveraineté nationale sur ses richesses, ses frontières et sa souveraineté politique. Ils ont par millions scandé : « Djeich-chaab, khawa khawa » (l’armée et le peuple sont frères). Ils en ont fait de même avec les éléments de la police qu’ils se sont abstenus d’affronter lors des manifestations.

Ils s’opposent en revanche au projet de la très haute hiérarchie militaire de maintenir le régime. Le recours aux articles 7 à 12 de l’actuelle Constitution peut constituer une fenêtre débouchant sur l’expression libre d’une souveraineté populaire trop longtemps bafouée. Mais la solution à la présente crise ne peut être que politique et non constitutionnelle. Elle implique d’installer un gouvernement provisoire chargé de défendre la souveraineté nationale, de satisfaire les revendications populaires et d’organiser un vaste débat dans tout le pays, débat couronné par l’élection d’une Assemblée constituante souveraine.

Deux projets antidémocratiques ou une Assemblée constituante pour redonner la parole au peuple ?

Trois projets émergent aujourd’hui, dont un seul correspond aux intérêts populaires.

Le premier, défendu par le pouvoir, entend maintenir l’inique ordre constitutionnel en vigueur.

Le deuxième est celui d’une transition courte, par le haut, qui maintiendrait ou réaménagerait quelques aspects de l’actuelle Constitution. C’est le projet de l’opposition ultralibérale, toutes tendances confondues (laïcs, nationalistes, islamistes). Il exprime les intérêts de la fraction compradore de la bourgeoisie.

Sous prétexte d’urgence, il vise l’élection d’un Président qui aurait, enfin, la « légitimité » d’imposer au peuple les « sacrifices nécessaires à son bonheur » : fin des subventions aux prix des produits de première nécessité, de l’électricité, de l’eau, du gaz, de l’essence… et aux acquis en matière de santé, d’éducation. Transformation du Code du travail en Code du capital, allongement de l’âge de la retraite, blocage des salaires, entraves aux droits de grève et d’organisation syndicale. Ouverture de l’économie algérienne à l’économie capitaliste mondiale par le retour à l’endettement externe, la convertibilité du dinar, l’abaissement total des barrières douanières…

L’insistance du courant ultralibéral à mettre au musée l’UGTA est aussi révélatrice que suspecte. Alors que les syndicalistes et les travailleurs conscients se battent pour se réapproprier cette organisation tombée sous la coupe d’une bureaucratie anti-ouvrière, les ultralibéraux veulent dissoudre cet outil stratégique de défense des intérêts des travailleurs. Un outil stratégique dans la perspective d’une alternative nationale (anti-impérialiste), démocratique (antiautoritaire) et sociale (antilibérale).

Le troisième projet est porté, avec des nuances, par les partis, mouvements et personnalités qui défendent l’élection d’une Assemblée constituante. Le peuple, et lui seul, doit choisir sous quel type de régime il entend vivre : parlementaire, présidentiel ou autre.

Il lui revient de décider s’il veut maintenir la monarchique fonction présidentielle ou s’il préfère que le Parlement, élu à la proportionnelle intégrale, élise un gouvernement qui préside. S’il veut ou non un Sénat chargé de contrôler et de contrer la volonté de l’Assemblée populaire nationale, s’il préfère élire des représentants pour un ou plusieurs mandats. S’il entend introduire un droit de révocation à l’égard de tout élu qui trahirait ses mandants, affirmer le respect de l’indépendance de la justice et le contrôle du gouvernement. S’il doit introduire, aux côtés de la vieille démocratie représentative poussiéreuse, des formes de démocratie directe : comités de quartiers et de villages, d’entreprises, d’institutions scolaires…

Dans le climat de politisation de masse actuel, l’idée de Constituante est en train de faire son chemin dans les consciences, contre l’avis du pouvoir et de l’opposition ultralibérale. Les adversaires du retour à la véritable souveraineté du peuple avancent de misérables arguties.

La première est celle du « vide constitutionnel ». Ils dramatisent les choses à dessein, en vue d’effrayer la population. Attention nous préviennent-ils, les institutions s’écrouleront si nous sortons du cadre de l’actuelle Constitution. Ils oublient que, de 1965 à 1976, l’Algérie a vécu sans Constitution. Cela n’a pas empêché l’État de fonctionner, de hisser le pays parmi les principaux leaders du non-alignement, de récupérer les richesses naturelles du sol et du sous-sol, d’améliorer la condition des masses populaires en matière d’éducation, de santé et de travail, de lancer les bases d’une industrie devant lesquelles la misérable économie de bazar actuelle ne pèse pas lourd… Le peuple mobilisé est à même de se doter d’un cadre transitoire pour aller vers une Constituante chargée d’élaborer une nouvelle architecture institutionnelle.

La deuxième argutie est celle de « l’urgence ». Or, le passage d’un régime dictatorial ou autoritaire à un régime démocratique ne peut s’opérer en un clin d’œil. Assurer la participation réelle et massive du peuple s’avère fondamental si l’on entend donner des bases solides au futur régime démocratique.

Enfin la troisième réside dans un « danger islamiste » totalement exagéré et qui banalise la victoire du peuple algérien sur l’islamisme armé. Cette position ignore l’évolution d’une société profondément imprégnée de culture religieuse mais absolument pas gagnée au projet d’État théocratique comme le prouvent les mots d’ordre scandés lors des manifestations, la présence plus que massive des femmes dans le mouvement et le déploiement généralisé de l’emblème national qui signifie que l’identité algérienne est politique et non culturelle (religieuse, linguistique…). L’islamisme doit continuer à être combattu politiquement et non par l’instauration d’un régime censitaire ou d’une nouvelle démocratie de façade.

Les conditions d’instauration d’un régime démocratique mûrissent indéniablement, même si la route est semée d’embûches. S’abstenir de lutter sous prétexte d’une absence de garanties équivaut à prôner le maintien du statu quo.

Déstabilisé un moment par la soudaineté et l’ampleur du mouvement populaire, le pouvoir, par l’intermédiaire du chef d’état-major, entend reprendre la main en forçant le Conseil constitutionnel à enclencher l’application de l’article 102 qu’il présente comme la réponse idoine aux revendications populaires, feignant par là même d’ignorer que le régime libéral autoritaire dont il fait partie n’est pas parti avec Bouteflika.

Mais le peuple ne l’entend pas de cette oreille. Les manifestations populaires de joie qui ont immédiatement suivi l’annonce de la démission du Président ont clairement indiqué que le peuple ne se contenterait pas d’une demi-victoire. Le pouvoir se trouve ainsi directement confronté à la contestation des masses et devra choisir entre un coup d’État ou reculer encore jusqu’à abdiquer face à la volonté populaire.

Pour parvenir à ses fins, le mouvement populaire doit redoubler d’efforts et de mobilisation. Mais pour produire leurs pleins effets, ces efforts et mobilisation devront être intégrés à une tactique juste qui repose sur une appréciation objective du rapport de forces entre les camps en présence et de son évolution et sur une claire conscience des enjeux politiques réels qui en découlent.

Une situation révolutionnaire ?

En dépit des apparences, nous ne sommes pas dans une situation révolutionnaire même si le moment possède incontestablement des potentialités en ce sens. Les choses pourraient bien évidemment changer, plus ou moins rapidement, mais à l’heure où ces lignes sont écrites, nous n’en sommes pas là.

Caractérisée par une dualité de pouvoir dans laquelle ceux d’en bas ne veulent plus et ceux d’en haut ne peuvent plus, une situation révolutionnaire entraine fatalement, à un moment donné, un affrontement direct entre l’ancien pouvoir finissant et le nouveau naissant, ce qui implique de faire une révolution au cours de laquelle le nouveau pouvoir doit renverser l’ancien et prendre sa place. Dans une telle conjoncture, les révolutionnaires et les secteurs les plus déterminés du mouvement populaire doivent prendre l’offensive pour s’emparer du pouvoir.

Or, conscient de sa force mais également de ses limites, le mouvement populaire n’a pas, à ce jour, opté pour la tactique du buffle qui fonce sur sa cible pour la culbuter d’un coup de tête, mais pour celle du boa constrictor qui enserre sa proie et resserre lentement ses anneaux sur elle.

Les Algériens manifestent, revendiquent et se rassemblent en semaine ainsi que les vendredis. Les travailleurs et les étudiants ont recours, à maintes reprises, à la grève. Mais ils n’occupent pas les places de façon permanente et n’adhèrent pas au mot d’ordre de désobéissance civile, comme le fit le FIS en 1991 lors de sa grève insurrectionnelle. Ils ne cherchent pas l’affrontement direct avec la police, mais l’évitent au contraire soigneusement. Ils ne marchent pas sur la Présidence à Alger ou sur le siège des wilayas (préfectures) pour s’en emparer. Ils n’ont pas à ce jour créé de comités populaires qui viendraient doubler les structures officielles de base de l’État (mairies) comme ce fut le cas en Kabylie en 2001.

Ils occupent la rue tous les vendredis pour manifester leur force, indiquer la porte de sortie aux tenants du régime, exercer des pressions sur ce dernier afin d’exacerber ses contradictions et faire comprendre aux dirigeants qu’ils doivent tous partir. Puis ils rentrent chez eux, retournent au travail et vaquent à leurs occupations en attendant de mesurer l’effet politique réel de leur action sur le pouvoir et se préparer aux prochains rounds. Les millions d’Algériens qui ont manifesté jusqu’ici sont dans une dynamique de pression sur le pouvoir et non de renversement de celui-ci. Cela pourrait changer à l’avenir, mais ce n’est pas le cas pour le moment.

Le pouvoir, de son côté, ne peut pas tout. Du 22 février au 2 avril, date de la démission de Bouteflika, il était sur la défensive. Mais il n’est pas totalement impuissant et tente de reprendre l’initiative politique à travers l’application de l’article 102 afin de faire rentrer le fleuve de la contestation populaire dans son lit. Il dispose par ailleurs de forces (armée, gendarmerie, police) dont rien n’indique qu’il serait incapable de les utiliser en cas de besoin. Les policiers, gendarmes et militaires n’ont pas fraternisé avec le peuple. S’ils n’ont pas réprimé les manifestants, c’est qu’ils n’en avaient pas reçu l’ordre et non parce qu’ils seraient déjà passés du côté du mouvement populaire.

Tous ces éléments objectifs amènent à conclure que nous restons dans une situation prérévolutionnaire caractérisée par le fait que ceux d’en bas ne veulent plus, mais que ceux d’en haut, bien qu’affaiblis, peuvent encore. Le mouvement populaire peut de ce fait se définir comme un mouvement de réforme radical. Réforme, dans la mesure où il veut changer le régime en exerçant sur lui une pression sans chercher à le renverser par le biais d’un affrontement direct. Radical, car il ne se contente pas de modifications cosmétiques et agit sans faiblesse et par des voies extra-institutionnelles pour atteindre son objectif.

L’enjeu politique du moment

Dans de telles conditions, quel est l’enjeu politique principal du moment ? Cet enjeu réside dans la capacité ou non du pouvoir à imposer sa solution de replâtrage du régime. Le mouvement doit, à l’inverse, l’empêcher d’atteindre ce but.

Personne ne sera étonné par le fait que l’homme fort du pouvoir n’est pas le président intérimaire, mais le chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense. Il est le seul à s’exprimer publiquement chaque semaine et à fixer les orientations du pouvoir. Le Président Bensalah a échoué à créer une dynamique politique en faveur de l’élection présidentielle censée se tenir le 4 juillet prochain, dans le cadre de l’actuelle Constitution. Son Premier ministre Nouredine Bedoui ne s’exprime plus publiquement et est devenu invisible. Ses ministres sont chassés par la population lorsqu’ils se rendent sur le terrain pour des visites de travail (réunions, inaugurations…). Il a été contraint de limoger le wali (Préfet) d’Alger suite à l’effondrement d’une maison à la Casbah (ville historique) qui a fait cinq morts et après que ce responsable a été chassé par la population. De plus en plus d’élus locaux (maires) et de magistrats annoncent leur refus d’organiser la présidentielle du 4 juillet. Un processus de désobéissance civile pointe à l’horizon…

La majorité des partis politiques (y compris TAJ et le MPA), des syndicats, des associations et des personnalités ont boycotté l’invitation de Bensalah à une rencontre de dialogue national en vue de préparer la présidentielle. Cette rencontre a été un fiasco et le président intérimaire n’y a pas participé.

Cependant, le pouvoir ne renonce pas et réitère fermement et unanimement (Bensalah/Gaïd Salah) sa volonté de tenir le scrutin du 4 juillet.

Le camp du pouvoir continue de s’affaiblir. Il a perdu son emprise sur le secteur de la justice, les magistrats et avocats ayant rejoint le mouvement. Les deux partis sur lesquels reposait sa façade démocratique (RND et FLN) sont en pleine débâcle. Leurs dirigeants sont contestés, y compris physiquement, par une bonne partie de leurs bases et de leurs cadres. Et leurs Secrétaires généraux respectifs ont des démêlés avec la justice. Ahmed Ouyahia est convoqué en compagnie de l’actuel ministre de l’Économie, et Djamel Ould Abbes dont l’immunité de sénateur doit être levée ne tardera pas à l’être.

Pour tenter de calmer la population qui a accusé le régime d’avoir littéralement « mangé le pays » au moyen de la corruption, mais également dans le but de régler ses comptes avec d’autres factions rivales, Gaïd Salah a demandé instamment à la justice de rouvrir toutes les affaires de corruption. Les principaux oligarques du pays (Ali Haddad, Isad Rebrab, les frères Kouninef…) ont été jetés en prison. D’autres sont convoqués par la justice et devraient les rejoindre ainsi que nombre de fonctionnaires complices.

Dans le même objectif de gagner la population, Gaïd Salah a apporté son soutien au mouvement populaire et mis en garde ceux qui tenteraient de le réprimer. Il visait ainsi directement les forces de police qui avaient gazé et frappé des manifestants lors de la marche du vendredi 12 avril à Alger et qui tentaient d’empêcher les étudiants et syndicalistes de la capitale de marcher en semaine.

Mais il s’est montré intraitable à ce jour sur la présidentielle du 4 juillet et a lancé, une nouvelle fois, des accusations contre des forces qui veulent du mal au pays, sans pour autant préciser leur identité.

Il y a donc une bataille secondaire, interne au régime, et une bataille principale, qui oppose ce dernier à la population.

À quelles conditions le mouvement populaire actuel peut-il triompher ? Telle est la question qui se pose à nous. Ce mouvement a des points forts. Il est massif, national, rassembleur (interclassiste, intergénérationnel, mixte, tous les courants d’opposition…). Il a prouvé sa détermination durant six semaines et obtenu des résultats politiques importants, dont la démission de Bouteflika. Il a fait sauter la chape de plomb qui pesait sur la vie politique du pays et ouvert ainsi la voie à une dynamique d’expression (manifestations, grèves…) et d’auto-organisation de masse. Il dispose de potentialités encore inexploitées au sein de la classe ouvrière et de la paysannerie.

Mais il est traversé par des contradictions secondaires (sociales, politiques, idéologiques) qui peuvent à tout moment devenir principales et le diviser voire le faire éclater. On peut mesurer ce risque en voyant la teneur des réactions aux agressions commises contre des groupes féministes lors de la manifestation du 29 mars à Alger. Car si le mouvement est uni pour en finir avec le régime, il ne l’est pas sur la tactique à mettre en œuvre pour l’atteindre. Il n’est pas davantage uni sur la perspective : quelle alternative ? Par quoi remplacer l’actuel régime ?

Ces questions ne sont pas tranchées. L’absence d’organisation interne et le refus, compréhensible dans un premier temps, de la présence en son sein des forces politiques risquent fort de l’empêcher de se doter d’une tactique efficace. Pour toutes ces raisons, le mouvement a besoin de temps.

Une question stratégique, la place du mouvement ouvrier dans la protestation populaire

C’est pour cela, que, tenant compte des forces et faiblesses du mouvement, il convient de l’inscrire dans la durée et non de chercher une issue politique immédiate. La mobilisation populaire a besoin de temps pour s’étendre encore, s’organiser à la base, se doter d’une direction comprise, en premier lieu, comme une orientation conséquente et non une improbable structure dirigeante. Cela ne se fera pas en un jour.

Il convient, par ailleurs, de combiner de manière réfléchie et active, et non pas inconsciente et passive, une stratégie qui combine « guerre de mouvement » et « guerre de position ». La « guerre de mouvement » prend principalement la forme des grandes manifestations du vendredi qui doivent se renforcer ou, à tout le moins, se maintenir au niveau de mobilisation actuel et rester les plus unies possible. Elle doit également prendre la forme de grèves sectorielles et/ou générales ponctuelles, à l’instar de celle à laquelle appelait la Confédération des syndicats autonomes (CSA) le 10 avril dernier. Cette « guerre de mouvement » a pour objectif d’exercer une pression croissante sur le pouvoir actuel afin d’exacerber ses contradictions, d’isoler ses partisans les plus répressifs et de le forcer, finalement, à reculer puis à accéder aux revendications du mouvement.

La « guerre de position » vise quant à elle à s’emparer de places-fortes. L’accès aux médias publics et la jouissance effective des libertés d’expression, de manifestation, de réunion et d’organisation associative, syndicale et politique et du droit de grève… constituent des places-fortes à conquérir ou reconquérir, élargir et défendre. Cela a commencé à se faire par le biais de manifestations et de grèves locales.

La réappropriation de l’UGTA par les travailleurs et les syndicalistes représente une autre position stratégique à investir. Le processus est engagé, mais n’a pas encore atteint une dimension suffisante pour faire tomber la direction bureaucratique de la centrale. Le Secrétaire général de l’UGTA a cependant été contraint d’annoncer qu’il ne serait pas candidat à sa succession au 13e congrès de la centrale fixé aux 21 et 22 juin prochain, congrès qui avait été annoncé pour janvier 2020. Il tente ainsi de prendre de vitesse la coordination des Unions de wilayas-UW (Unions départementales) de Tlemcen, Tizi-Ouzou, Bejaïa, Saïda et Ouargla auxquelles se sont jointes les Unions locales (UL) de Hassi Messaoud (important champ pétrolier du pays), de Rouiba (principale zone industrielle de la capitale), de la Fédération nationale des travailleurs de la mécanique, de la métallurgie, de l’électricité et de l’électronique (FNTMMEE) ainsi que les membres de la Commission exécutive nationale (CEN) qui est la direction du syndicat de plus de 21 wilayas, qui se sont rassemblés le 15 avril à Bejaïa et qui ont organisé un grand rassemblement devant le siège de l’UGTA à Alger le 17 avril pour réclamer, entre autres, le départ d’Abdelmadjid Sidi Saïd. Cette coordination, qui ne cesse de grandir depuis, encourage les travailleurs à renouveler leurs instances syndicales un peu partout.

Les choses ne seront pas faciles car à côté de syndicalistes sincères, il y a nombre de bureaucrates qui retournent leur veste et qui feront forcément partie du processus de réappropriation de l’UGTA. Pour éviter qu’elle ne se réduise à un simple remplacement des têtes les plus discréditées de la centrale, il s’avère indispensable de clarifier les bases principielles du renouveau syndical (démocratique, de masse, anti-impérialiste et de classe) et des méthodes d’organisation et de fonctionnement (limitation des mandats et alternance). Il faut aussi que les « refondateurs » élaborent une orientation et une plateforme syndicale.

La réappropriation de l’UGTA doit se doubler de la construction d’un Front syndical avec les syndicats autonomes afin de travailler à reconstruire l’unité du camp des travailleurs. Cela implique d’aider les syndicats autonomes, qui ont le mérite de n’avoir jamais cessé de revendiquer et qui ont soutenu le mouvement populaire dès le début, à dépasser leurs divisions, leur atomisation et un certain corporatisme pour aller vers un syndicat qui défend les travailleurs en tant que classe. La CSA appelle à une marche nationale des travailleurs à Alger le 1er mai 2019. C’est l’occasion de rassembler dans l’unité les syndicalistes de l’UGTA, de la CSA et de la Confédération générale autonome des travailleurs en Algérie (CGATA) et donner ainsi la possibilité à tous les travailleurs actifs, retraités et chômeurs de célébrer enfin dans la rue la journée internationale de lutte du prolétariat.

Il convient, comme cela a commencé à se faire, de reconstruire un mouvement étudiant autonome et démocratique ainsi qu’un mouvement de femmes, en attendant d’effectuer une percée dans le monde paysan. L’un des objectifs pourrait consister à travailler à la réintégration au sein de l’UGTA de l’ancienne Fédération nationale des travailleurs de la terre (FNTT) dont les membres avaient été arbitrairement et autoritairement transférés à l’Union nationale des paysans algériens (UNPA), organisation des propriétaires terriens.

Une autre tâche consiste à soutenir, renforcer et élargir le camp des associations, syndicats et mouvements qui se définissent comme « société civile » et à les gagner à la perspective de l’Assemblée constituante.

Il se peut également qu’un processus d’auto-organisation dans les quartiers des villes et dans les villages s’enclenche et que des comités populaires émergent. Mais personne ne peut le décréter. Il convient néanmoins de rester attentif à cette éventualité qui pourrait se réaliser à un certain degré de développement du mouvement.

Construire une direction politique conséquente

Face au pouvoir et devant les inconséquences et trahisons inévitables des forces de l’opposition ultralibérale, il convient de construire une direction politique, c’est-à-dire une orientation politique à même de doter le mouvement des moyens de réaliser ses ambitions et de connaître un développement qualitatif.

Cette direction ne pourra être portée que par un pôle des partisans de l’Assemblée constituante. La lutte politique, distincte de la lutte idéologique, vise avant tout à ajouter de la force à la force et à la mettre en œuvre en vue de peser sur le rapport de forces et remporter la partie, totalement ou partiellement. Elle n’exige donc pas que les forces qui s’agrègent possèdent la même idéologie, défendent le même programme historique ni même qu’elles s’accordent à la virgule près sur la définition de l’Assemblée constituante. Elle demande simplement que ces forces s’entendent, à un moment donné, pour frapper ensemble.

Face au pouvoir et aux forces ultralibérales, la formation d’un tel pôle est une tâche urgente. Le mouvement ne pourra, en effet, avancer et effectuer un saut qualitatif que s’il passe d’une position légitime de refus, à une position de proposition et de mise en œuvre d’une alternative politique solide et crédible. Or, le seul mot d’ordre qui permet au peuple de retrouver sa pleine et entière souveraineté est celui d’Assemblée constituante souveraine. La formation de ce pôle est possible car des partis défendent ce même mot d’ordre qui commence à se frayer un chemin dans la conscience populaire. Le PT, le FFS et le PST sont ainsi placés devant une responsabilité historique. Il ne faut en aucun cas opposer le travail de construction/reconstruction du mouvement populaire à la base à celui de l’action conjointe des forces politiques au sommet.

Des collectifs pour une Assemblée constituante souveraine pourraient ainsi être construits conjointement dans les quartiers par les militants de ces différents partis et par tous ceux qui partagent cette idée sans être militants d’un parti. Il convient plus que jamais de frapper ensemble, même si chacun marche séparément.

Alger, le 24 avril 2019

* Hocine Belalloufi, journaliste et ancien coordinateur de la rédaction d’Alger républicain de 2003 à 2008, militant du Parti socialiste des travailleurs (PST), est auteur de La démocratie en Algérie. Réforme ou révolution ? (Apic et Lazhari-Labter, Alger, 2012) et Grand Moyen-Orient : guerres ou paix ? (Lazhari-Labter, Alger, 2008). Cet article reprend partiellement trois articles publiés en mars et avril sur le site web de la revue Contretemps : http://www.contretemps.eu/

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