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Dernières nouvelles mai 2017

ALLEMAGNE

Élections dans le Land de la Sarre : résultats, tendances, problèmes

Cf. aussi : [Allemagne]

Manuel Kellner *

Dimanche 26 mars, ont eu lieu les élections régionales dans le petit Land de la Sarre.

Des chiffres montrent qu’il s’agit d’un petit électorat : la CDU chrétienne-démocrate gagnante avec 40,7 % (contre 35,2 % en 2012) a obtenu 216 265 voix ! (1) Le SPD social-démocrate est perdant avec 29,5 % (contre 30,6 % en 2012). C’est un résultat décevant pour lui, non pas seulement à cause d’une perte d’un point en pourcentage, ce qui n’est pas terrible, mais surtout parce qu’il s’attendait à plus, puisque le SPD monte dans les sondages depuis « l’effet Martin Schulz ». Mais cet effet-là ne semble pas conforté par ces élections dans le Land de la Sarre.

Synthèse et articles Inprecor

D’après des sondages, la popularité de la candidate de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, a joué un rôle important. S’il y avait une élection directe des candidates, elle l’aurait emporté avec 52 % des voix contre sa rivale du SPD, Anke Rehlinger, qui n’aurait obtenu que 38 % des voix. D’après les mêmes sondages, pour l’électorat chrétien-démocrate, la personnalité des candidates prime sur les thèmes politiques, et pour l’électorat social-démocrate, c’est l’inverse.

Die Linke (La Gauche), menée par Oskar Lafontaine, se maintient comme troisième force dans le Land, mais de manière affaiblie. En effet, avec 12,9 % (68 566 voix) contre 16,1 % en 2012, elle perd 3,2 points. Celles et ceux dans Die Linke qui misent sur des coalitions avec le SPD (ou avec le SPD et Die Grünen – les Verts – au niveau fédéral) sont déçus.

L’AfD (Alternative für Deutschland, droite nationaliste ou « droite populiste ») s’est présenté la première fois dans ce Land et a obtenu 6,2 % des voix, dépassant la barrière des 5 % et entrant au parlement régional. Le parti d’extrême droite traditionnel, le NPD (Nationaldemokratische Partei Deutschlands) n’a obtenu que 3 744 voix et se trouve donc marginalisé davantage par le succès de son « grand frère ». Cependant, ce succès est relatif. Depuis un certain temps, l’AfD descend dans les sondages : de 14 % elle est tombée à 8 % ou même 7 % au niveau fédéral.

Le parti Pirates, qui avait fait sensation également dans la Sarre en 2012 en entrant au parlement régional avec 7,4 %, retombe dans le néant politique en n’obtenant plus que 0,7 % en 2017. Les Verts étaient rentrés de justesse au parlement régional en 2012 avec 5 % ; en 2017 ils perdent un point et, avec 4% des voix, ne sont plus représentés au parlement régional. Le FDP libéral gagne 2,1 points, mais même avec ça, il n’obtient que 3,3 % des voix et reste également en dehors du parlement régional.

Dans le parlement de la Sarre, la CDU a maintenant 24 sièges, le SPD 17, Die Linke 7, et l’AfD 3. L’arithmétique exclut donc une majorité parlementaire du SPD et du parti d’Oskar Lafontaine qui aurait bien voulu co-gouverner avec le SPD. Mais même si le résultat de l’élection avait été une majorité parlementaire « rouge-rouge », il n’est pas du tout certain que le SPD aurait accepté cette variante. Il faut se rendre compte que Lafontaine, pour beaucoup de sociaux-démocrates, est un « traître » depuis qu’il avait démissionné du gouvernement Schröder et quitté le SPD pour s’engager dans la construction de Die Linke. Le prochain gouvernement dans la Sarre ne pourra donc être qu’une grande coalition menée par la CDU, avec le SPD comme partenaire junior, tout comme au niveau fédéral.

Ceci n’est pas sans problème pour le SPD. 2017 est une année d’élections en Allemagne. D’abord deux élections régionales importantes, Schleswig-Holstein le 7 mai et Rhénanie du Nord-Westphalie le 24 mai. Ensuite, le 24 septembre, les élections du Bundestag au niveau fédéral. En étant partenaire junior de la CDU d’Angela Merkel, il n’est pas facile pour le SPD de se démarquer avec un profil suffisamment clair – les propositions de Martin Schulz dans le domaine social, visant à quelques améliorations pour une partie des sans-emploi, sont assez modestes, mais ont quand même marqué des points dans l’opinion publique. Si les élections régionales dans le petit Land de la Sarre n’ont pas conforté « l’effet Martin Schulz » et n’ont mené qu’à une nouvelle « grande coalition », ce n’est pas trop prometteur pour le SPD.

Le résultat de Die Linke est décevant aussi. La Sarre est le seul Land de l’Allemagne de l’ouest où ce parti avait une résonance électorale comparable à celle dans les nouveaux Länder de l’est de l’Allemagne : en 2009 Die Linke y avait obtenu 24,5 % des voix ! C’était en large mesure dû à la popularité d’Oskar Lafontaine, et cet effet semble donc se relativiser sensiblement. Il faut ajouter qu’Oskar Lafontaine, tout comme Sahra Wagenknecht, qui est la porte-parole la plus populaire du parti au niveau fédéral de facto (elle est co-présidente de la fraction du parti au Bundestag), propose une régularisation de l’immigration pour attirer des éléments du monde du travail qui ont commencé à opter pour l’AfD. Dans le cas des élections dans la Sarre, cela ne semble pas avoir marché.

Il s’ajoute à cela que l’aspiration à co-gouverner avec le SPD et les Verts semble de moins en moins réaliste. Il y a trop peu d’éléments communs dans les programmes de Die Linke d’une part et du SPD et des Verts d’autre part. Pour la politique étrangère, non seulement l’aile anticapitaliste de Die Linke ferait front contre toute prise en charge de responsabilité politique pour les interventions militaires, l’exportation d’armes, la participation à l’OTAN etc. Une grande majorité du parti ne suivrait pas un tel cours. Mais en plus, surtout dans le domaine social, Die Linke devrait sacrifier tout son profil propre dans une coalition avec le SPD et les Verts au niveau fédéral. Donc, pour tout dire, l’aile « millérandiste » du parti Die Linke est dans de beaux draps pour le moment. Pourtant, une bonne partie des électrices et des électeurs de Die Linke attendent du parti d’œuvrer à de vrais changements dans l’intérêt du salariat et des masses populaires en général. Il n’est donc pas facile pour l’aile gauche du parti de formuler une position à la fois claire et compréhensible dans le domaine de la « question gouvernementale ». Normalement, les dirigeantes et dirigeants de l’aile gauche de Die Linke déclarent que ce parti ne fera jamais obstacle à un vrai changement dans la bonne direction – mais le SPD et les Verts sont bien loin d’accepter un tel « vrai changement » politique...

Pour une meilleure évaluation des résultats des élections dans la Sarre, il est intéressant de voir à qui les partis ont pris des voix et au profit de qui ils en ont perdu. La CDU, par exemple, prend 8 000 voix au SPD, 5 000 voix aux Verts et perd 4 000 voix au profit de l’AfD, mais elle mobilise 28 000 de celles et ceux qui n’étaient pas allés aux urnes en 2012. Par ailleurs, la participation au vote – 69,7 %, – a été plus élevée qu’en 2012 (61,6 %). Le SPD, qui ne mobilise que 13 000 des boudeurs des urnes de 2012, perd 8 000 électrices et électeurs au profit de la CDU, en gagne 3 000 de Die Linke et également 3 000 des Verts, 5 000 de petits partis, et perd 3 000 au profit de l’AfD. L’AfD mobilise 8 000 des non-électeurs de 2012 et prend 11 000 voix aux petits partis (très probablement d’extrême droite). Elle ne prend que 1 000 voix au SPD, mais 4 000 à la CDU et aussi 4 000 à Die Linke ! En ce qui concerne les Verts, c’est zéro, il n’y a littéralement aucune migration électorale entre ce parti et l’AfD. Die Linke mobilise 3 000 non-électeurs de 2012, prend 1 000 voix à des petits partis et 1 000 voix des Verts, mais perd 4 000 au profit de l’AfD (!), 3 000 au profit de la CDU, et également 3 000 au SPD.

Il est intéressant aussi que le thème de la justice sociale prime pour l’électorat de la Sarre dans son ensemble, suivi par économie/travail, puis par école/formation. Pour Die Linke, le thème de la justice sociale domine encore beaucoup plus clairement dans les préoccupations de son électorat, et les sans-emploi sont la couche sociale où ce parti attire de loin le plus de voix. La question des réfugiés est la préoccupation dominante seulement pour l’électorat de l’AfD. Dans le Land de la Sarre, le résultat de ces sondages est particulièrement clair. Même si on ne peut pas généraliser ce résultat pour le niveau fédéral allemand, il est quand même vrai que les questions sociales jouent un rôle plus important qu’il y a un an dans toute l’Allemagne, et la question des réfugiés est devenue moins importante dans les préoccupations de l’électorat.

Le résultat relativement faible de l’AfD a été commenté avec soulagement par Katja Kipping, porte-parole de Die Linke au niveau fédéral. Elle en déduit que l’AfD aurait dépassé son zénith. C’est possible, mais il faut être prudent. Si l’AfD a pu dépasser la barrière des 5 % dans le Land de la Sarre et entre donc dans le 11e des 16 parlements régionaux en Allemagne, c’est plutôt une très mauvaise nouvelle. Car avant les élections régionales, l’AfD avait traversé une crise dans le Land de la Sarre à cause de l’accusation qu’une partie de ses leaders entretenaient des relations amicales avec des néo-nazis. Le parti a de fait scissionné et les deux moitiés ne se sont réunifiées que de justesse.

Il faut donc rester vigilant et ne pas relâcher les efforts de la mobilisation antifasciste, antiraciste et de solidarité avec les réfugiés. Un moment de choix, c’est le 22 avril. Ce jour-là, l’AfD veut tenir son congrès fédéral dans l’hôtel Maritim à Cologne. Il y aura une contre-mobilisation impressionnante.  ■

* Manuel Kellner est membre de la coordination de la Internationale Sozialistische Organisation (ISO), section allemande de la IVe Internationale, et rédacteur de Sozialistische Zeitung (SoZ) à Cologne

Notes

1. Toutes les données et chiffres viennent de l’institut Infratest-dimap.

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