Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 647 janvier 2018

CATALOGNE ET ÉTAT ESPAGNOL

La gauche espagnole et la question catalane

Cf. aussi : [Jaime Pastor] [Espagne]

Jaime Pastor *

« L’expression politique de l’identité catalane est trop persistante pour qu’elle s’évanouisse anonymement dans une unique polis et, en démocratie, une fois rompus les liens de la peur, le projet unitaire de l’Espagne présente d’autres faiblesses ajoutées qu’il convient de ne pas monter en épingle (Pays basque, Galice…) ». Ce diagnostic d’un ancien ministre socialiste de la Justice, Francisco Caamaño, publié dans la présentation d’une anthologie récente de Daniel Guerra, El pensamiento territorial de la Segunda República española (1) synthétise le constat de l’échec historique du nationalisme espagnol dominant non seulement sur la question catalane mais aussi sur son projet d’assimilation de la diversité nationale et culturelle existant au sein de l’État espagnol.

Synthèse

En effet, ce nationalisme, représenté principalement par le « triparti » du régime monarchique (2), a un double problème : il est à la recherche d’une réponse à cet échec tant dans son rapport à un large secteur de la société catalane que vis-à-vis de la toujours plus visible réalité plurinationale. Cette réponse, si elle veut être démocratique, exigerait l’acceptation d’un traitement d’égal à égal avec la Catalogne (autrement dit, le respect de son droit à divorcer) et, dans le même temps, le choix de « repenser l’Espagne », en renonçant à la conception uninationale de l’État sur laquelle s’est fondée sa construction tout au long de l’histoire, pour en venir, comme le propose aussi Caamaño, à se proposer comme politeia (3).

Il est évident que ni le PP ni C’s ne sont disposés à avancer dans cette voie. Au contraire même, avec l’application extensive de l’article 155 de la Constitution et les attaques contre l’autogouvernement mais aussi contre la langue et l’enseignement en Catalogne, ces deux partis semblent aspirer à établir une recentralisation de l’État, y compris à une renationalisation espagnole en règle.

Le plus préoccupant c’est que les élites dirigeantes du PSOE, après avoir domestiqué Pedro Sánchez (4) et enterré la « plurinationalité », ont également fait bloc autour de l’article 155 et de la défense intégriste de la Constitution et de « l’unité de l’Espagne », en se bornant à promettre une réforme constitutionnelle modérément fédéraliste que ni le PP ni C’s, comme nous les avons déjà entendu le dire, ne sont disposés à négocier.

En réalité, nous ne devrions pas trop nous étonner de cette évolution du socialisme espagnol. Rappelons-nous que déjà, fin 1989, devant une déclaration approuvée par le Parlement catalan, sur initiative de l’ERC (5) – où il était posé que « le respect du cadre constitutionnel en vigueur (…) ne signifie pas le renoncement du peuple catalan au droit d’autodétermination » – le président du gouvernement d’alors, Felipe González (PSOE), avait indiqué « qu’il serait disposé à utiliser certains des mécanismes exceptionnels prévus dans le Titre VIII de la Charte fondamentale. L’article 155 de la Constitution autorise le Gouvernement à prendre les mesures nécessaires pour obtenir, par la force, que soient satisfaites les obligations légales, auxquelles sont tenues les Communautés Autonomes, et que soit abandonnée toute action de leur part “portant gravement atteinte à l’intérêt général de l’Espagne” ».

C’est sans surprise, donc, que l’on a pu voir Felipe González lui-même être le promoteur du coup de force interne subi par Pedro Sánchez lorsqu’il avait manifesté son désir de se proposer comme alternative de gouvernement, après les élections de juin 2016, avec l’appui de Podemos et des forces indépendantistes catalanes.

En revanche, il faudrait qu’en Catalogne on reconnaisse comme une donnée très positive que, depuis la campagne électorale de décembre 2015, Unidos Podemos (6) ait pris position en faveur de la plurinationalité et du droit de la Catalogne à s’autodéterminer. C’est en effet la première fois qu’une force politique ayant la possibilité d’être une alternative de gouvernement prend à son compte une telle revendication. Tout aussi positif, bien que tardif, est son dépôt d’un recours d’inconstitutionnalité contre l’application de l’article 155 de la Constitution.

Synthèse

Cela étant, nous avons pu constater que sa proposition de « repenser l’Espagne » semble se borner à rechercher comment la Catalogne peut « s’emboîter » dans celle-ci. Ainsi formulée, la prise à son compte de la « plurinationalité » ne paraît pas pouvoir rompre avec une conception de la « Nation de nations » qui octroie toujours à la nation catalane un statut subalterne dans son rapport à la nation espagnole.

Cette ambiguïté calculée pourrait expliquer également la vocation d’équidistance de Podemos – plus préoccupante encore dans le cas d’IU – entre le nationalisme espagnol et le nationalisme catalan ou sa réticence à soutenir la participation effective au référendum du 1er octobre. Une position qui est entrée en contradiction avec celle qu’avait adoptée Podem (7) et qui a finalement conduit la direction de Podemos à imposer à celui-ci, depuis Madrid, des mesures rappelant les pratiques centralistes de la vieille gauche espagnole (8). ■

9 décembre 2017

* Jaime Pastor est politologue et l’éditeur de la revue en langue espagnole Viento Sur. Ce texte a d’abord été publié en catalan par le site quotidien d’informations Ara (https://www.ara.cat), puis en espagnol sur le site de <Viento Sur (http://vientosur.info). Nous reprenons ici la traduction d’Antoine Rabadan (https://blogs.mediapart.fr/antoine-montpellier/blog/111217/en-debat-la-gauche-espagnole-et-la-question-catalane-par-jaime-pastor).

Notes

1. Paru aux éditions universitaires Athenaica, Seville 2017. Le titre peut être traduit par : La pensée territoriale de la Seconde République espagnole.

2. Le Parti Populaire (PP), le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et Ciudadanos-Partido de la Ciudadanía (C’s, Citoyens-Parti de la Citoyenneté).

3. Politeia, un terme grec ancien, équivalant au Respublica latin, signifie un État fondé en citoyenneté, sur les droits des citoyens.

4. Pedro Sánchez est l’actuel secrétaire général du PSOE.

5. ERC (Esquerra Republicana de Catalunya, Gauche républicaine de Catalogne), est un parti catalan de gauche indépendantiste fondé en 1931. Aux élections du 21 décembre 2017, sa liste est dirigée par le vice-président de la Catalogne, emprisonné, Oriol Junqueras.

6. Unidos Podemos est la coalition de Podemos avec Izquierda Unida (IU, le « Front de gauche » espagnol) et les écologistes de Equo.

7. Podem est le nom de Podemos en Catalogne.

8. Albano Dante Fachin, député du Parlement catalan et secrétaire général de Podem, a démissionné le 6 novembre 2017, en désaccord avec Pablo Iglesias. Il était favorable à ce que dans la situation exceptionnelle des élections du 21 décembre, Podem discute d’une liste commune de tous ceux qui veulent défendre la démocratie – Catalunya en Comú, mais aussi la CUP, l’ERC et la société civile. De Madrid est venu le véto : « Non, pas de discussions avec les indépendantistes ».

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta