Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 657-658 novembre-décembre 2018

ETATS-UNIS

Construire un mouvement démocratique mondial pour contrer l’autoritarisme

Cf. aussi : [Etats-Unis]

Bernie Sanders*

https://flic.kr/p/x9kgx1

https://flic.kr/p/x9kgx1

Introduction (Jan Malewski)

Même s’il a pris la parole et voté contre la guerre en Irak, proposé une réduction draconienne des dépenses militaires des États-Unis, critiqué fortement les coups d’État organisés en Amérique latine par le CIA et même s’il s’oppose au soutien américain à l’offensive saoudienne au Yémen, Bernie Sanders s’est jusque-là fait peu remarquer par ses prises de position internationalistes. La gauche étatsunienne considère en général qu’en politique étrangère il ne s’est pas démarqué du consensus entre les Démocrates et les Républicains, elle le critique pour son absence d’engagement dans le mouvement BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) et rappelle qu’au cours des décennies de son mandat au Sénat il lui est arrivé de voter en faveur d’une intervention militaire ou de parler de la nécessité de préserver la puissance des États-Unis. Et si dans sa jeunesse il a tenté d’être objecteur de conscience lors de la guerre au Vietnam, s’il s’est rendu à Cuba après la révolution ou a organisé des réunions diplomatiques avec les révolutionnaires sandinistes, depuis qu’il est au Sénat sa dissidence dans le Parti démocrate se limitait aux questions de politique intérieure, sauf exception.

Il est vrai aussi, que depuis la fin de la guerre au Vietnam, il n’y a plus aux États-Unis de fort courant internationaliste de gauche et que beaucoup de ceux qui, à la marge, au sein de la petite gauche radicale, s’en réclament, s’embourbent en même temps dans un alignement sur des prétendus « États socialistes » ou au moins sur les « ennemis » de l’impérialisme américain. Bernie Sanders n’était donc pas isolé en ne se mettant pas en avant de la solidarité internationaliste.

Depuis sa campagne pour les primaires démocrates il y a deux ans – au cours de laquelle il s’est également abstenu de prises de position internationalistes remarquables – et avec la résurgence d’une gauche nouvelle, la construction d’un internationalisme de masse aux États-Unis apparaît pourtant nécessaire. D’autant plus que Donald Trump fait avancer à grands pas un chauvinisme caricatural. Et qu’à l’échelle mondiale le dangereux hôte de la Maison Blanche sert d’exemple pour la recrudescence de l’autoritarisme d’État et d’une sorte de néofascisme. La victoire de Bolsonaro au Brésil n’est que l’exemple le plus récent de ce danger.

C’est justement au lendemain du succès du candidat néofasciste au premier tour de la présidentielle brésilienne que Bernie Sanders a prononcé un discours à Washington appelant à « construire un mouvement démocratique mondial pour contrer l’autoritarisme ». Il y reprend et développe ce qu’il avait écrit le 13 septembre dernier dans un éditorial publié par le Guardian, où il constatait qu’il « devrait être clair maintenant que Donald Trump et le mouvement de droite qui le soutient n’est pas un phénomène uniquement étatsunien » et que « partout autour du monde, en Europe, en Russie, au Moyen-Orient, en Asie et ailleurs, on voit des mouvements dirigés par des démagogues qui exploitent les peurs, les préjugés et les reproches des gens pour atteindre et conserver le pouvoir ».

La proposition que Sanders adresse à la gauche mondiale mérite d’être prise au sérieux. Aujourd’hui l’internationalisme n’a pas le vent en poupe et le fait qu’une personnalité mondialement connue appelle à reconstruire des liens de solidarité pour lutter ensemble contre les autoritarismes peut avoir un impact. Face à la multiplication de régimes autoritaristes et à la montée des mouvements d’extrême droite, la résurgence d’un mouvement internationaliste est la tâche de l’heure. Bernie Sanders proclame que « nous avons besoin d’un mouvement qui unit le peuple du monde entier, qui ne cherche pas seulement à revenir à un passé romancé, un passé qui n’a pas fonctionné pour tant de gens, mais qui lutte pour quelque chose de meilleur », qu’il ne suffit pas de défendre les acquis mais qu’il faut « saisir cette occasion pour reconceptualiser un ordre mondial fondé sur la solidarité humaine » et « rejoindre ceux qui, partout dans le monde, partagent ces valeurs et luttent pour un monde meilleur ». C’est une bonne base pour ouvrir la discussion sur la manière d’élaborer un mouvement international.

Nous reproduisons ci-dessous la conférence de Bernie Sanders. Il est utile de lire ce texte, de le discuter et – pourquoi pas – aller de l’avant pour construire ensemble ce mouvement international.

Aux États-Unis, nous accordons beaucoup d’attention à tout ce qui concerne l’économie, la santé, l’éducation, l’environnement, le système judiciaire, l’immigration et, comme nous l’avons vu récemment, les candidats à la Cour suprême. Ce sont toutes des questions extrêmement importantes.

Synthèse

En revanche, à l’exception des crises immédiates et dramatiques, la politique étrangère ne suscite généralement pas beaucoup d’attention ni de débat. En fait, certains analystes politiques ont suggéré que, dans l’ensemble, nous avions globalement une politique étrangère à parti unique, dans laquelle les éléments fondamentaux de notre approche ne sont pas souvent débattus ou contestés.

Nous consacrons 700 milliards de dollars par an aux forces armées, soit plus que les 10 pays suivants ensemble. Nous sommes en guerre en Afghanistan depuis 17 ans, en Irak depuis 15 ans, et nous sommes actuellement impliqués militairement au Yémen, où une crise humanitaire est en cours.

Entre-temps, 30 millions de personnes n’ont pas d’assurance santé, notre infrastructure s’effondre et des centaines de milliers de brillants jeunes gens n’ont pas les moyens d’entrer à l’université chaque année.

Il est plus que temps de lancer un grand débat sur notre politique étrangère et sur la façon dont elle doit changer dans cette nouvelle ère.

Aujourd’hui, je voudrais dire quelques mots au sujet d’une tendance inquiétante dans les affaires mondiales qui reçoit beaucoup trop peu d’attention. Une lutte aux conséquences énormes se déroule actuellement aux États-Unis et dans le monde entier. Nous y voyons deux visions concurrentes. D’un côté, nous voyons un mouvement mondial croissant vers l’autoritarisme, l’oligarchie et la kleptocratie (1). De l’autre côté, nous voyons un mouvement vers le renforcement de la démocratie, l’égalitarisme et la justice économique, sociale, raciale et environnementale.

On y voit deux visions contradictoires. D’une part, nous constatons un mouvement mondial croissant vers l’autoritarisme, l’oligarchie et la kleptocratie. De l’autre côté, nous voyons un mouvement en faveur du renforcement de la démocratie, de l’égalitarisme et de la justice économique, sociale, raciale et environnementale.

Cette lutte a des conséquences pour l’avenir de l’ensemble de la planète – sur les plans économique, social et environnemental.

Trump n’est pas un phénomène unique

En ce qui concerne l’économie mondiale, nous constatons aujourd’hui une augmentation massive et croissante de la richesse et de l’inégalité des revenus, où 1 % de la population mondiale possède maintenant plus de richesse que les 99 %, où un petit nombre d’institutions financières majeures exercent un impact énorme sur la vie de milliards de personnes.

En outre, beaucoup de personnes dans les pays industrialisés se demandent si la démocratie peut réellement leur apporter quelque chose. Ils travaillent plus longtemps pour des salaires inférieurs à ceux d’autrefois. Ils voient les plus riches (le « big money ») acheter des élections et une élite politique et économique s’enrichir, alors même que l’avenir de leurs enfants s’assombrit.

Dans ces pays, des dirigeants politiques exploitent souvent ces craintes en amplifiant les rancœurs, en alimentant l’intolérance et en attisant les haines ethniques et raciales parmi ceux qui luttent. Nous le voyons très clairement dans notre propre pays. Cela vient du plus haut niveau de notre gouvernement.

Il devrait maintenant être clair que Donald Trump et le courant de droite qui le soutient ne sont pas un phénomène unique aux États-Unis. Partout dans le monde, en Europe, en Russie, au Moyen-Orient, en Asie, en Amérique latine et ailleurs, nous voyons des mouvements dirigés par des démagogues qui exploitent les craintes, les préjugés et les plaintes des gens pour conquérir le pouvoir et s’y accrocher.

Synthèse

Pas plus tard que le week-end dernier, lors de l’élection présidentielle au Brésil, le dirigeant de droite Jair Bolsonaro, surnommé « Donald Trump du Brésil », en a fait la démonstration au premier tour du scrutin, à deux doigts de remporter la victoire. Bolsonaro est un spécialiste d’attaques contre les immigrés, contre les minorités, contre les femmes, contre les personnes LGBT. Bolsonaro, qui a dit aimer Donald Trump, a fait l’éloge de l’ancienne dictature militaire brésilienne et a notamment déclaré que, pour lutter contre la criminalité, la police devrait simplement être autorisée à abattre un plus grand nombre de criminels. C’est la personne qui pourrait bientôt prendre la tête du cinquième pays le plus peuplé du monde et la neuvième économie mondiale.

Pendant ce temps, le politicien le plus populaire du Brésil, l’ancien président Lula da Silva, est emprisonné pour des accusations très discutables et empêché de se représenter.

Bolsonaro au Brésil est un exemple, il y en a d’autres dont je parlerai. Mais je pense qu’il est important que nous comprenions que ce que nous voyons actuellement dans le monde, c’est la montée d’un nouvel axe autoritaire.

Bien que les dirigeants qui composent cet axe puissent différer sur certaines questions, ils partagent des attributs essentiels : intolérance envers les minorités ethniques et religieuses, hostilité contre les normes démocratiques, opposition à une presse libre, paranoïa constante à l’égard de complots étrangers et conviction que les chefs de gouvernement devraient pouvoir utiliser leur poste de pouvoir pour servir leurs propres intérêts financiers égoïstes.

Il est intéressant de noter que beaucoup de ces dirigeants sont également profondément liés à un réseau d’oligarques multimilliardaires qui considèrent le monde comme leur jouet économique.

Ceux d’entre nous qui croient en la démocratie, qui estiment qu’un gouvernement doit rendre des comptes à sa population et non l’inverse, doivent comprendre la portée de ce défi si nous voulons y faire face efficacement. Nous devons lutter contre l’autoritarisme oligarchique par un puissant mouvement progressiste mondial qui réponde aux besoins des travailleurs, reconnaissant que nombre des problèmes auxquels nous sommes confrontés sont le produit d’un statu quo défaillant. Nous avons besoin d’un mouvement qui unit le peuple du monde entier, qui ne cherche pas seulement à revenir à un passé romancé, un passé qui n’a pas fonctionné pour tant de gens, mais qui lutte pour quelque chose de meilleur.

Bien que cette tendance autoritaire n’ait certainement pas commencé avec Donald Trump, il ne fait aucun doute que d’autres dirigeants autoritaires du monde entier se sont inspirés du fait que le président de la plus ancienne et de la plus puissante démocratie du monde bouleversait les normes démocratiques, s’en prenait vicieusement aux médias indépendants et à l’indépendance de la justice, tout en indiquant comme bouc émissaire les membres les plus faibles et les plus vulnérables de notre société.

Par exemple, l’Arabie saoudite est un pays clairement inspiré par Trump. C’est une dictature despotique qui ne tolère pas la dissidence, traite les femmes comme des citoyens de seconde zone et exporte depuis des décennies une forme très extrême de l’islam dans le monde entier. L’Arabie saoudite est en train de dévaster le Yémen dans une guerre catastrophique en alliance avec les États-Unis.

Je voudrais prendre quelques instants pour parler de la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, un critique du gouvernement saoudien qui a été vu pour la dernière fois mardi dernier dans le consulat saoudien à Istanbul, en Turquie. Au cours du week-end, les autorités turques ont déclaré aux journalistes qu’elles pensaient maintenant que Khashoggi avait été assassiné dans le consulat saoudien et que son corps avait été jeté ailleurs. Nous devons savoir ce qui s’est passé. Si cela est vrai, si le régime saoudien assassine un journaliste critique dans son propre consulat, il faut qu’il rende des comptes et qu’il y ait une condamnation sans équivoque des États-Unis. Mais il semble clair que le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman se sent enhardi par le soutien inconditionnel de l’administration Trump.

Synthèse

De plus, il est difficile d’imaginer qu’un pays comme l’Arabie saoudite aurait choisi de se battre l’été dernier contre le Canada, qui avait critiqué assez modérément l’état des droits humains, si Mohammed ben Salman – qui est très proche de Jared Kushner, le gendre de Trump – n’avait pas cru que les États-Unis resteraient silencieux. Il y a trois ans, qui aurait imaginé que les États-Unis refuseraient de prendre parti entre le Canada, notre voisin démocratique et deuxième partenaire commercial en importance, et l’Arabie saoudite sur une question de droits humains – c’est pourtant exactement ce qui s’est passé.

Il est également difficile d’imaginer que le gouvernement israélien de Netanyahu aurait pris un certain nombre de mesures – notamment l’adoption de la récente loi « Israël, État-nation du peuple juif », qui codifie essentiellement le statut de second rang des citoyens non juifs d’Israël, sapant de manière agressive l’objectif de longue date d’une solution à deux États et ignorant la catastrophe économique à Gaza – si Netanyahu n’était pas sûr que Trump le soutiendrait.

Et puis, il y a les relations très amicales de Trump avec le président russe Vladimir Poutine, dont Trump ne parvient toujours pas à admettre pleinement l’intervention dans notre élection présidentielle de 2016. Nous sommes confrontés à une situation sans précédent d’un président américain qui, pour une raison quelconque, refuse de reconnaître cette attaque contre la démocratie américaine. Pourquoi donc ? Je ne suis pas sûr de la réponse. Soit il ne comprend vraiment pas ce qui s’est passé, soit il est sous influence russe à cause des informations compromettantes qu’ils pourraient avoir sur lui, soit encore parce qu’il a finalement plus de sympathie pour la forme russe de gouvernement fort que pour la démocratie américaine.

Trump se rapproche de dirigeants autoritaires comme Poutine ou comme Orban en Hongrie, Erdogan en Turquie, Duterte aux Philippines et Kim Jong Un en Corée du Nord, et en même temps il accroît inutilement les tensions avec nos alliés démocratiques européens sur des questions telles que le commerce, l’OTAN ou l’accord nucléaire iranien. Laissez-moi être clair, ce sont des questions importantes. Mais la manière dont Trump a gratuitement manqué de respect à ces alliés n’est pas seulement inefficace pour conclure des accords, elle aura d’énormes conséquences négatives à long terme pour l’alliance transatlantique.

En outre, l’ambassadeur de Trump en Allemagne, Richard Grenell, a déclaré il y a plusieurs mois que le gouvernement soutenait les partis extrémistes de droite dans toute l’Europe. En d’autres termes, l’administration étatsunienne prend ouvertement parti pour les forces mêmes qui défient les fondements démocratiques de nos alliés de longue date.

Du front commun des autoritarismes

Nous devons comprendre que la lutte pour la démocratie est liée à la lutte contre la kleptocratie et la corruption. C’est vrai ici aux États-Unis comme à l’étranger. En plus de l’hostilité de Trump à l’égard des institutions démocratiques ici aux États-Unis, nous avons un président milliardaire qui, selon un rapport récent publié dans le New York Times, aurait acquis sa richesse par des moyens illégaux et qui aujourd’hui, en tant que président, a intégré de manière flagrante et sans précédent ses propres intérêts économiques et ceux de ses acolytes dans les politiques du gouvernement.

L’un des thèmes récurrents des rapports issus de l’enquête sur la campagne Trump est l’effort des intérêts d’étrangers riches, cherchant à obtenir de l’influence et l’accès auprès de Trump et de son organisation, ainsi qu’auprès de ses proches collaborateurs, en vue d’échanger cet accès contre la promesse d’une richesse encore accrue. Bien que les efforts des personnages impliqués dans ces rapports soient particulièrement flagrants et maladroits, les détails de ces histoires ne sont pas uniques.

Jamais auparavant nous n’avions vu aussi clairement le pouvoir de l’argent sur la politique gouvernementale. Qu’il s’agisse des frères Koch, qui dépensent des centaines de millions de dollars pour démanteler les réglementations environnementales qui protègent la santé des Américains, ou des monarchies autoritaires comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, qui dépensent à Washington des millions de dollars de leur richesse en énergie fossile pour promouvoir les intérêts de leurs régimes antidémocratiques, ou des entreprises géantes soutenant les groupes de réflexion afin de produire des recommandations politiques qui servent leurs propres intérêts financiers, il s’agit de la même chose : des puissants intérêts particuliers utilisent leur richesse pour influencer le gouvernement pour leurs propres avantages égoïstes.

Au cours de la lutte au Congrès pour l’octroi massif par les Républicains d’avantages fiscaux aux riches, certains de mes collègues ont été très clairs sur ce sujet. Le sénateur Lindsey Graham de Caroline du Sud a été très franc : il a dit que si les Républicains n’adoptaient pas le projet de loi « les contributions financières cesseront ». Et, a-t-il poursuivi, « ce sera la fin de notre parti ». J’applaudis le sénateur Graham pour son honnêteté.

Synthèse

Cette corruption est tellement flagrante qu’elle n’est plus considérée comme surprenante. L’autre jour, dans un article du New York Times à propos du méga-donateur républicain Sheldon Adelson, la phrase principale était la suivante : « Le retour sur investissement de bon nombre des plus grands parrains du Parti républicain a été moins spectaculaire cette année. »

Permettez-moi de le répéter : « le retour sur investissement a été moins spectaculaire ». L’idée que les donateurs politiques attendent un résultat spécifique de la politique en échange de leurs contributions – une contrepartie, la définition de la corruption – est très claire. Ce n’est même plus considéré comme scandaleux.

Ce type de corruption est courant dans les régimes autoritaires. En Russie, il est impossible de dire où finissent les décisions du gouvernement et où commencent les intérêts de Poutine et de son cercle d’oligarques multimilliardaires. Ils fonctionnent comme une seule unité. De même, en Arabie saoudite, il n’y a pas de débat sur la séparation, car les ressources naturelles de l’État, évaluées à des milliards de dollars, appartiennent à la famille royale saoudienne.

En Hongrie, le dirigeant nationaliste autoritaire d’extrême droite, Victor Orban, prend exemple sur Poutine en Russie, affirmant dans une interview accordée en janvier que « Poutine a rendu à nouveau grand son pays ». Comme Poutine, Orban a accédé au pouvoir en exploitant la paranoïa et l’intolérance envers les minorités, y compris des attaques antisémites scandaleuses contre George Soros, mais il a en même temps réussi à enrichir ses alliés politiques et lui-même. En février, l’indice de perception de la corruption établi par Transparency International a classé la Hongrie au deuxième rang des pays de l’UE les plus corrompus.

Nous devons comprendre que ces autoritaristes font partie d’un front commun. Ils sont en contact étroit les uns avec les autres, partagent des tactiques et, comme dans le cas des mouvements de droite européens et américains, partagent même certains des bailleurs de fonds. Par exemple, la famille Mercer, qui finance la tristement célèbre Cambridge Analytica Ltd, a également apporté son soutien à Donald Trump et à Breitbart News, qui opère en Europe, aux États-Unis et en Israël pour faire avancer le même programme anti-immigrés et antimusulman. Sheldon Adelson donne généreusement au Parti républicain et aux causes de droite aux États-Unis et en Israël, en promouvant un programme commun d’intolérance et de fanatisme dans les deux pays.

La vérité est cependant que, pour lutter efficacement contre l’autoritarisme de droite, nous ne pouvons pas simplement être sur la défensive. Nous devons être proactifs et comprendre que défendre le statu quo qui a échoué au cours des dernières décennies n’est pas suffisant. En fait, nous devons reconnaître que les défis auxquels nous sommes confrontés sont le produit de ce statu quo.

Qu’est-ce que je veux dire par là ?

Ici aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France et dans de nombreux autres pays du monde, les gens travaillent plus longtemps avec des salaires stagnants et craignent que leurs enfants aient un niveau de vie inférieur à celui qu’ils ont eux-mêmes.

Nos tâches

Notre tâche, c’est donc de ne pas accepter le statu quo, ni accepter des niveaux colossaux de richesse et d’inégalité de revenus, où 1 % les plus riches de la population mondiale possède la moitié de la richesse de la planète, tandis que les 70 % les plus pauvres de la population en âge de travailler ne représentent que 2,7 % de la richesse mondiale. Il ne faut pas accepter le déclin du niveau de vie de nombreux travailleurs dans le monde, ni accepter la réalité de 1,4 milliard de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, alors que des millions d’enfants meurent de maladies facilement guérissables.

Notre tâche, c’est de lutter pour un avenir dans lequel les politiques publiques, les nouvelles technologies et l’innovation profiteront à tous, et pas seulement à quelques-uns.

Notre tâche, c’est de soutenir les gouvernements du monde entier qui mettront fin à l’absurdité des riches entreprises multinationales qui accumulent plus de 21 000 milliards de dollars sur des comptes bancaires offshore pour éviter de payer leur juste part d’impôts et qui exigent ensuite que leurs gouvernements respectifs imposent un programme d’austérité aux familles populaires.

Notre tâche, c’est de mobiliser l’ensemble de la planète pour qu’elle résiste à l’industrie des combustibles fossiles, qui continue à générer des profits énormes, tandis que leurs émissions de carbone détruisent la planète pour nos enfants et nos petits-enfants.

La communauté scientifique est pratiquement unanime pour nous dire que le changement climatique est réel, qu’il est causé par l’activité humaine et qu’il provoque déjà des dommages dévastateurs dans le monde entier. De plus, les scientifiques nous disent que si nous n’agissons pas avec résolution pour faire face à la crise climatique, notre planète connaîtra plus de sécheresse, davantage d’inondations, plus de perturbations météorologiques extrêmes, plus d’acidification de l’océan, une augmentation du niveau de la mer et, en raison des migrations de masse, la stabilité et la sécurité mondiales seront davantage menacées.

Un nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental des Nations unies sur les changements climatiques, publié hier, avertit qu’il ne nous reste qu’environ douze ans pour prendre des mesures urgentes et sans précédent afin d’éviter une élévation de la température de la planète qui causerait des dommages irréversibles.

La menace du changement climatique est un exemple très clair de domaines dans lesquels le leadership américain peut faire la différence. L’Europe ne peut pas le faire seule, la Chine ne peut pas le faire seule et les États-Unis ne peuvent pas le faire seuls. C’est une crise qui appelle une forte coopération internationale si nous voulons laisser à nos enfants et à nos petits-enfants une planète saine et habitable. Le leadership américain – les avantages et les incitations économiques et scientifiques que seule l’Amérique peut offrir – est extrêmement important pour faciliter cet effort.

Dans la lutte pour préserver et élargir la démocratie, notre tâche c’est de lutter contre les efforts coordonnés, fortement soutenus par le président et financés par des oligarques tels que les frères Koch, qui visent à rendre le vote plus difficile pour les citoyens américains – surtout aux gens de couleur, aux pauvres et aux jeunes. Non seulement les oligarques veulent acheter des élections, mais la répression des électeurs est un élément clé de leur plan visant à garder le pouvoir.

Notre tâche, c’est de faire pression pour des politiques commerciales qui ne profitent pas uniquement aux grandes entreprises multinationales et qui nuisent aux travailleurs du monde entier, car elles sont mises à l’abri des regards du public.

Notre tâche, c’est de lutter contre les politiques d’immigration brutales qui séparent les familles de migrants lorsqu’elles sont détenues à la frontière et qui placent les enfants dans des cages. Les migrants et les réfugiés doivent être traités avec compassion et respect lorsqu’ils se rendent en Europe ou aux États-Unis. Certes, nous avons besoin d’une meilleure coopération internationale pour faire face au flux transfrontalier de migrants, mais la solution ne consiste pas dans une stratégie de dissuasion, à ériger des murs et amplifier la cruauté envers ceux qui fuient des conditions insupportables.

Notre tâche, c’est de nous assurer que nous consacrons plus de ressources à prendre soin des gens que nous ne le faisons pour les armes conçues pour les tuer. Il n’est pas acceptable qu’avec la guerre froide derrière nous, les pays du monde entier dépensent plus d’un billion (mille milliards) de dollars par an en armes de destruction, tandis que des millions d’enfants meurent de maladies faciles à soigner.

Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, des pays du monde entier dépensent au total 1,7 billion de dollars par an pour l’armée. 1,7 billion de dollars ! Pensez à ce que nous pourrions accomplir si même une fraction de cette somme était redirigée à des fins plus pacifiques ? Le président de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a déclaré que nous pourrions mettre fin à la crise alimentaire mondiale pour 30 milliards de dollars par an. C’est moins de deux pourcent de ce que nous dépensons en armes.

Jeffrey Sachs de l’université Columbia (New York), un des principaux experts mondiaux du développement économique et de la lutte contre la pauvreté, a estimé qu’il faudrait 175 milliards de dollars par an pour éliminer la pauvreté dans le monde, soit environ 10 % de ce que le monde dépense en armes.

Donald Trump pense que nous devrions dépenser plus pour ces armes. Je pense que nous devrions dépenser moins.

Rappelons-nous ce que le président Dwight D. Eisenhower a dit en 1953, quelques mois seulement après son entrée en fonction. « Chaque arme fabriquée, chaque navire de guerre lancé, chaque fusée tirée signifie, au sens ultime, un vol de ceux qui ont faim et qui ne sont pas nourris, ceux qui ont froid et qui ne sont pas vêtus. Ce monde en armes ne dépense pas seulement de l’argent. Il dépense la sueur de ses ouvriers, le génie de ses scientifiques, les espoirs de ses enfants. »

Et juste au moment où il allait quitter ses fonctions en 1961, Eisenhower était tellement préoccupé par le pouvoir croissant de l’industrie de l’armement qu’il a lancé cet avertissement : « Dans les conseils de gouvernement, nous devons nous protéger contre toute influence indue, recherchée ou non recherchée, du complexe militaro-industriel. Le risque d’une montée désastreuse du pouvoir mal placé existe et persistera. » Nous avons vu ce risque plus que réalisé au cours des dernières décennies. Il est temps que nous nous levions et disions : Il y a une meilleure façon d’utiliser notre richesse.

« Nous avons besoin d’un mouvement international »

Pour terminer, permettez-moi simplement de dire que pour lutter efficacement contre les forces mondiales de l’oligarchie et de l’autoritarisme, nous avons besoin d’un mouvement international qui se mobilise avec une vision commune de prospérité partagée, de sécurité et de dignité pour tous, et qui s’attaque à l’énorme inégalité mondiale qui existe, non seulement sur le plan de la richesse mais aussi du pouvoir politique.

Un tel mouvement doit être prêt à penser de manière créative et audacieuse le monde que nous aimerions voir. Alors que l’axe autoritaire s’est engagé à démonter l’ordre mondial postérieur à la Seconde Guerre mondiale qu’il considère comme limitant son accès au pouvoir et à la richesse, il ne suffit pas que nous défendions simplement cet ordre tel qu’il existe.

Nous devons examiner honnêtement comment cet ordre n’a pas tenu bon nombre de ses promesses et comment les partisans de l’autoritarisme ont exploité ces échecs avec habileté afin d’obtenir un soutien pour leur programme. Nous devons saisir cette occasion pour reconceptualiser un ordre mondial fondé sur la solidarité humaine, un ordre qui reconnaît que chaque personne sur cette planète partage une humanité commune, que nous voulons tous que nos enfants grandissent en bonne santé, aient une bonne éducation et occupent un emploi décent, boivent de l’eau potable, respirent de l’air pur et vivent en paix. Notre tâche, c’est de rejoindre ceux qui, partout dans le monde, partagent ces valeurs et luttent pour un monde meilleur.

Les partisans de l’autoritarisme cherchent le pouvoir en promouvant la division et la haine. Nous allons promouvoir l’unité et l’inclusion.

À une époque où la richesse et la technologie explosent, nous avons le potentiel de créer une vie décente pour tous. Notre tâche, c’est de bâtir sur notre humanité commune et à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous opposer à toutes les forces, qu’il s’agisse d’un pouvoir gouvernemental irresponsable ou d’un pouvoir entrepreneurial déraisonnable, qui tentent de nous diviser et de nous opposer. Nous savons que ces forces travaillent ensemble à travers les frontières. Nous devons faire la même chose.

* Le discours prononcé par le sénateur Bernie Sanders le 9 octobre 2018 à Johns Hopkins School of Advanced International Studies a été publié sur son site (https://www.sanders.senate.gov/newsroom/press-releases/sanders-speech-at-sais-building-a-global-democratic-movement-to-counter-authoritarianism). Traduit de l’anglais – États-Unis – par JM (les intertitres ont été ajoutés par la rédaction d’Inprecor).

Notes

1. Du grec kleptos qui signifie voleur et kratos qui signifie pouvoir, la kleptocratie désigne un gouvernement gangréné par la corruption.

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