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Notes de lectures

N° 545-546 janvier-février 2009 *

Exploitation, domination et résistances

Cf. aussi : [Travail]

Didier Epsztajn

Résistances au travail, ouvrage collectif coordonné par Stephen Bouquin, Éditions Syllepse, Paris 2008, 20 euros

Jamais inexistantes, quoiqu’en disent ceux qui pensent le monde, et en particulier le monde salarial, les résistances au travail reconstruisent en permanence des espaces d’autonomie et nourrissent l’action collective. La visibilité des résistances est un enjeu propre de la lutte de classe. Ce livre collectif rompt avec une certaine désillusion. Il traite tout autant des perspectives théoriques et historiques que des réalités contemporaines.

J’insisterai plus particulièrement sur le texte de Stephen Bouquin qui offre des analyses approfondies de la relation travail, ancrées dans une compréhension élargie du fonctionnement du système capitaliste. « La plupart des analystes traitent de la domination au travail et nullement de la domination du travail, ou plus particulièrement du travail abstrait comme le proposait Jean-Marie Vincent ». Il importe de prendre en compte la cohérence globale des dominations et non de les juxtaposer en dominations économiques, symboliques ou politiques, ce qui nécessite de faire un détour théorique sur la domination du travail abstrait : « Le travail abstrait renvoie à une logique sociale d’efficience quantifiable qui forme système avec la nature marchande du travail qui enveloppe le travail concret pour à la fois le soumettre et le rendre interchangeable. Le travail abstrait ne fait pas référence à des abstractions intellectuelle mais au caractère social, général du travail. »

Pour approfondir, on consultera « Critique du travail, le faire et l’agir » de Jean-Marie Vincent (PUF 1987)

Les relations sociales, les relations au travail sont en permanence reconfigurées et ne peuvent être abordées qu’en abandonnant les visions statiques « Ne pas traiter du travail salarié comme une condition sociale moniste (serfs, esclaves avec des rapports dominant-dominés de codépendance) mais plutôt comme une relation dynamique où le contre-pouvoir déplace et modifie le pouvoir car les résistances déjouent et modifient la situation provisoirement ce qui interdit tout retour au statu quo ante »

L’auteur aborde aussi la subjectivité — « le rapport expressif au travail (épanouissement, bonheur, plaisir) n’est pas soluble dans le rapport instrumental (source de revenu) » — et les résistances, en les mettant en relation avec les processus de travail (y compris les actions du management) : « les résistances au travail se situent sur un continuum de positions comprenant également les ajustements et détournements et il n’y a pas forcément de frontière étanche entre les modes de conduites qui peuvent tout à la fois alterner et coexister. »

Stephen Bouquin insiste sur les relations entre actions individuelles et résistance collective « ne pas reconnaître la possibilité d’une résistance microsociale, c’est aussi refuser de voir d’où proviennent les actions collectives et s’interdire de comprendre les transformations du processus de travail. »

Cette première partie théorique est complétée par une analyse de Paul Steward sur « Le mythe de la fin du collectivisme. La montée de l’individualisme et la mort du travailleur collectif dans la sociologie britannique ». L’auteur y explique qu’il existe toujours des formes de collectivisme (collectifs de travail dans la terminologie de sociologues français) comme produits de l’organisation et de la rationalisation de la production (lean production) et des attaques néolibérales. « Les stratégies individualisantes ne peuvent être séparées des tensions contraires qui éloignent le travail de la rationalité économique jusqu’à parfois exprimer une antipathie à l’égard du capital. Et les tensions découlent d’un processus de travail qui cherche à la fois à fragmenter et à unifier le travail. »

Je partage l’approche consistant à définir « la domination au travail dans cette société comme étant centrale dans les relations constitutives du capitalisme » plutôt que « de rendre compte des rapports sociaux capitalistes du point de vue du sujet ».

La seconde partie de l’ouvrage présente trois analyses historiques. Bruno Scacciatelli évoque Les sublimes (Le sublime est un ouvrier de métier hautement qualifié, figure centrale du livre de Denis Poulot paru en 1870) et l’autonomie ouvrière. Mélanie Roussel décrit la domination dans l’industrie textile du début du XXe siècle et souligne qu’observer les conduites rétives au despotisme du temps de l’usine « implique d’articuler le travail avec le hors travail car les réponses défensives ou de réappropriation s’exprimaient également dans le temps libre, dans le temps encore non colonisé par la rationalité instrumentale d’efficience ». Pascal Depoorter à travers l’exemple de l’usine Chausson de Creil analyse le rapport au travail « entre implication et résistance ». Tout en décrivant les luttes contre la déqualification, il donne à voir un cas particulier d’expression d’autonomie ouvrière (des fresques peintes dans l’usine « qui offrent au public une vision du monde qui affirme l’irréductibilité de l’homme à sa force de travail, au statut de marchandise »).

Les analyses de « réalités contemporaines » dans la dernière partie du livre sont particulièrement riches :

— Démantèlement de l’autonomie responsable dans l’industrie nucléaire (José Caldéron) ;

— Résistances collectives autour de l’analyse d’une pratique syndicale dans un atelier de maintenance du secteur aérien (Louis-Marie Barnier) ;

— Pratiques développées par des intérimaires (Isabelle Farcy) ;

— Résistances au travail et rapports sociaux de sexe : des femmes de chambre et des veilleurs de nuit du secteur hôtelier (Emmanuelle Lada) ;

— Voies de résistance au sein d’une famille sénégalaise (Thomas Rothé) ;

— Sabotages en entreprise (Djordje Kuzmanovic).

S’appuyant sur les travaux de Bernard Friot (au moins sur le projet de salaire universel, non contradictoire avec le projet d’abolition du salariat. La discussion sur ce sujet mériterait d’être reprise et approfondie) et renouant avec les projets d’émancipation radicale, Stephen Bouquin conclut : « Le projet d’un salaire entièrement socialisé permet alors de faire converger la bataille pour l’abolition du chômage avec celle pour la transformation du travail afin qu’elle devienne mouvement conduisant à l’avènement de l’égaliberté (pour utiliser l’expression d’Étienne Balibar) et l’extinction du royaume de la contrainte. » Pour connaître les positions de Bernard Friot : « Puissances du salariat, emploi et protection sociale à la française » et « Et la cotisation sociale créera l’emploi » (La Dispute 1998 et 1999).

Par ce qu’elles n’occultent ni les dominations ni les résistances, ces analyses me semblent plus porteuses de sens que les descriptions des seules souffrances au travail. Les capacités de résistance individuelles et collectives peuvent être émoussées par la précarisation, le chômage, mais derrière les réalités des rapports de force il convient d’« envisager le travail comme irréductible à toute pacification sociale définitive » et « la subjectivité comme consubstantielle à la relation de travail. » Sans oublier que les individu-e-s sont soumis « à des expériences frustrantes, qu’ils perçoivent que le travail ne peut satisfaire les attentes de bonheur placées en lui, la nouvelle mystique du travail s’épuise. C’est pourquoi la valeur travail n’est plus et ne saurait plus représenter la ligne de résistance sur laquelle se construit l’action collective, d’autant qu’elle constituait une culture ouvrière (masculine) aujourd’hui en crise. » Pour se développer le mouvement syndical et les alternatives politiques ne pourront faire l’économie d’une réflexion élargie sur ces sujets. ■