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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 647 janvier 2018

FRANCE

Après six mois de macronisme

Cf. aussi : [France]

Christine Poupin *

Les six premiers mois de « macronisme » gouvernemental sont marqués par l’adoption de contre-réformes lourdes de conséquences pour les exploités et les opprimés. Les régressions sont tout à la fois antisociales, anti-écologiques et antidémocratiques. Si la mobilisation était à la mesure de la régression, de ses multiples et graves dangers, un tel tsunami néolibéral devrait provoquer une insurrection populaire. Nous n’en sommes pas là, loin s’en faut.

Manifestation contre la politique libérale de Macron Paris 16 Novembre 2017. &copy  Photothèque Rouge/MILO

Manifestation contre la politique libérale de Macron Paris 16 Novembre 2017. © Photothèque Rouge/MILO

La séquence électorale du printemps 2017 révèle et accélère la crise du système politique français. Rien ne s’est passé comme prévu. L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, suivie de celle d’une écrasante majorité de député.es de La République en Marche (LReM), à l’Assemblée nationale, marque un bouleversement inédit du champ politique. La logique de l’alternance aurait voulu que la droite classique, Les Républicains (LR), emporte une victoire écrasante, sanctionnant le Parti socialiste qui détenait depuis cinq ans tous les pouvoirs, présidence de la République, majorité à l’Assemblée nationale et même au Sénat pendant deux ans, dans la quasi-totalité des régions et dans la plupart des grandes villes et métropoles. Le PS a bien été balayé, mais LR aussi.

Un champ politique bouleversé

Tous les partis dominants en Europe sont percutés par les transformations imposées par la mondialisation capitaliste et les contre-réformes néolibérales. La France est atteinte à son tour par cette crise d’hégémonie, cette incapacité croissante des partis et des classes dominantes à obtenir le consentement des populations à leurs politiques.

Dans ce contexte, Macron a surjoué le candidat hors parti, s’exonérant du bilan du quinquennat, alors qu’il restait le seul candidat à porter l’essentiel du bilan des gouvernements Ayrault et Valls (les deux Premiers ministres successifs de F. Hollande). Il a été secrétaire général adjoint de la Présidence dès 2012, à l’origine du CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, un cadeau fiscal de 20 milliards d’euros par an aux entreprises sans contrôle ni contrepartie) et du Pacte de responsabilité, puis ministre de l’Économie, il a porté les deux lois les plus rejetées par les classes populaires (celle qui porte son nom et la loi travail dite El Khomeri du nom de la ministre du Travail). Champion des sondages et des médias, faisant salle comble pour ses meetings, il a engrangé les ralliements de transfuges tant du PS que de la droite. La campagne électorale a été menée avec l’efficacité des méthodes de communication d’entreprise, marketing, éléments de langage, plan médias... d’un parti-entreprise sélectionnant ses candidats pour les législatives comme un cabinet de « chasseurs de têtes ». Macron et LReM ont offert une issue à la crise de représentation des classes dominantes et constituent, au moins à ce stade, l’outil politique pour prendre le relais du PS et de la droite afin de poursuivre le travail entamé par les gouvernements précédents dont la brutalité avait précisément provoqué l’usure du personnel et des appareils en place. Emmanuel Macron, candidat imprévu, sans troupes ni parti, l’a emporté et sa formation, à peine créée, s’est imposée. Cependant sa légitimité est faible, il n’a recueilli lors du premier tour de la présidentielle que 18 % des voix des électeurs et électrices inscrits, et 43 % au second tour face à Marine Le Pen.

Un changement de société à marche forcée

Sur le fond, sa politique n’est pas sensiblement différente de celle de ses prédécesseurs, de droite, Nicolas Sarkozy, ou du PS, François Hollande. Elle marque même une remarquable continuité pour en finir avec ce qui reste du compromis social imposé par le rapport de force au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais dans la forme, il choisit d’aller vite, très vite même, afin de réussir là où les gouvernements précédents ne sont pas allés assez loin, pour rattraper ce que les capitalistes considèrent comme le « retard de la France », et vaincre les « résistances au changement ». Macron l’exprime très clairement quand il déclare en août 2017 : « Les Françaises et les Français détestent les réformes, c’est un peuple qui déteste ça » et ajoute « il faut donc lui expliquer où on va, lui proposer de se transformer en profondeur » ponctuant le tout d’un geste méprisant de la main. Pour ce faire il utilise l’un des outils antidémocratiques de la Ve République. Dès le début août, il obtient l’habilitation du Parlement pour prendre les ordonnances sur le droit du travail, qu’il signe en septembre et qui sont ratifiées le 28 novembre par les députés.

À bas le code du travail !

Le premier chantier est la destruction du code du travail, avec une nouvelle loi travail « XXL », qui répond toujours plus aux demandes du Medef (l’organisation patronale). La précarisation des salarié.es est au centre et leur mise en concurrence accrue en est l’instrument.

Cette précarisation se décline de plusieurs façons. D’abord, licencier sans risque. Ce que le gouvernement et le patronat appellent la « sécurisation » ou la fin de « l’insécurité juridique » concerne les dédommagements accordés par le tribunal des prud’hommes (compétents pour juger du respect du contrat de travail) pour les salarié.es victimes de licenciements abusifs, donc illégaux. La loi travail fixe un barème pour ces dommages permettant aux patrons délinquants de budgétiser le coût d’un licenciement illégal, s’y ajoute la réduction drastique des délais pendant lesquels les salariés pourront faire appel à ce tribunal. La précédente loi travail a déjà sensiblement fait baisser le nombre de plaintes de salarié.es. Ensuite, les conditions des contrats précaires, à durée déterminée (CDD) pourront désormais être dégradées au niveau de l’entreprise. Pire encore, le contrat à durée indéterminée de mission : le contrat à durée indéterminée (CDI) signifiait contrat sans fin, mais avec ce nouveau contrat (il existait déjà dans le bâtiment) durée indéterminée signifie contrat dont le salarié.e ne connaît pas la date de fin, et pour cause, elle est à la discrétion exclusive de l’employeur qui décide de la mission, de ses contours et donc de sa durée.

À la rubrique facilitation des licenciements, s’ajoute la rupture conventionnelle collective qui permet au patronat de s’affranchir des « contraintes » d’un plan de licenciements en obtenant des départs « volontaires » et la restriction du périmètre, qui deviendrait national y compris dans le cas d’un groupe international, pour juger des « difficultés » économiques d’une entreprise justifiant les licenciements économiques.

L’inversion de la « hiérarchie des normes » a pour objectif de détruire le code du travail tel qu’il s’est construit depuis 1945. Selon cette hiérarchie, tout accord de branche, ou convention collective, ne pouvait déroger à la loi, c’est-à-dire au code du travail, que pour améliorer la situation des salarié.es. Une convention collective pouvait prévoir plus de jours de congé, des minima supérieurs au SMIC... De même, un accord d’entreprise ne pouvait qu’améliorer un accord de branche. La loi travail casse cette hiérarchie (déjà malmenée par diverses contre-réformes par exemple sur le temps de travail), elle l’inverse même en donnant la priorité à l’accord d’entreprise sur l’accord de branche et à l’accord de branche sur la loi. La « négociation » au niveau de l’entreprise, là où le rapport de forces est le plus défavorable, permet aux employeurs d’imposer réduction de salaires ou d’avantages acquis, augmentation du temps de travail, dégradation des conditions de travail... au nom du sauvetage de l’entreprise, donc des emplois, face aux concurrents... concurrents qui à leur tour imposeront les mêmes reculs pour... être compétitifs. C’est une redoutable machine à détruire les droits et protections des salarié.es. Les bas salaires et mauvaises conditions de travail deviennent un paramètre essentiel de la concurrence entre les capitalistes.

Enfin, la loi supprime les institutions représentatives des personnels (IRP) existantes : délégué.es du personnel (DP), comité d’entreprise (CE) et comité hygiène sécurité et conditions de travail (CHSCT) et leur substitue une instance unique, le comité social et économique (CSE) dans toutes les entreprises (l’instance unique existait déjà dans les petites entreprises). Chacune de ces instances a sa spécificité, ses élu.es qui acquièrent une formation, un savoir-faire : gérer les activités sociales et culturelles, comprendre les informations économiques, porter les revendications quotidiennes ou veiller à l’application de la réglementation en matière de santé et de sécurité des salarié.es... Une instance unique signifie des élu.es multifonction, professionnalisé.es, plus éloigné.es de leurs collègues. Surtout le CSE signe la mise à mort du CHSCT qui était devenu un outil relativement efficace dans les mains de syndicalistes qui ont appris à défendre de manière intransigeante la santé et la sécurité des salarié.es.

Ces mesures affaiblissent et mettent en danger toutes et tous les salariés, mais elles viseront d’abord celles et ceux des petites entreprises, dans les secteurs avec une présence syndicale plus faible, là où les femmes sont majoritairement cantonnées, elles sont donc encore une fois les premières concernées.

Une radicalisation de la politique néolibérale tout terrain

Macron s’est présenté comme candidat « et de droite et de gauche », il est un président « et de droite et de droite ». Président « pour les riches » totalement décomplexé, il pratique la politique du choc. Il baisse les Aides personnalisées au logement (APL) qui concernent les plus modestes ou les étudiants, supprime des dizaines de milliers d’emplois aidés, certes précaires et sous-payés mais indispensables, au moment même où il démantèle l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) au profit des plus riches. Dans la même semaine de novembre, le lundi, les députés restaurent le jour de carence pour les fonctionnaires (non-paiement de la première journée d’un arrêt maladie) et le mercredi, est présenté en conseil des ministres un projet de sélection qui exclura des études supérieures les lycéen.es issus des quartiers et milieux populaires.

L’augmentation de la CSG (contribution sociale généralisée) de 1,7 % constitue une perte sèche de revenu pour les retraité.es (au-dessus de 1200 euros/mois). Les fonctionnaires verront une simple compensation de cette hausse, sans qu’elle soit assortie d’une augmentation des salaires après des années de blocage. Pour les salarié.es du secteur privé, elle sera en partie « compensée » par la baisse des cotisations sociales maladie et chômage. La CSG créée par un gouvernement de gauche est le cheval de Troie pour la fiscalisation de la protection sociale. En effet les cotisations sociales sont la partie socialisée du salaire, mise en commun pour financer la protection sociale (maladie, retraite...) L’objectif du patronat est la suppression totale des cotisations sociales par la fiscalisation de la Sécu qui à terme n’assurerait plus qu’une couverture minimale pour les plus pauvres, le reste étant confié aux assurances privées.

Les chômeurs et chômeuses sont les prochains visés. L’assurance chômage basée sur les cotisations laisserait place à un régime financé par la CSG. Macron présente ce nouveau régime chômage comme un « droit universel, pour plus d’équité et de fluidité sur le marché du travail ». Sous l’apparente générosité de l’élargissement aux démissionnaires (une fois tous les 5 ans après cinq ans d’ancienneté dans une entreprise) et aux indépendant.es (artisans, commerçants, professions libérales, agriculteurs...), son modèle est le forfait minimal pour le plus grand nombre et les assurances privées pour ceux qui peuvent. Concrètement, ce seront des montants plus faibles pour une durée plus courte et plus de flicage pour combattre non pas le chômage mais les chômeurs et chômeuses eux-mêmes. Un projet qui augmentera la pauvreté et stigmatisera les plus pauvres !

Macron lave plus vert

Comme pour Hollande, qui posait en champion de la lutte contre le changement climatique à l’occasion de la COP21, pour Macron l’écologie est sujet d’affichage. L’élection du climato-négationniste Trump lui offre l’occasion de fanfaronner à bon compte « Make our planet great again ». La nomination de Nicolas Hulot, présentateur vedette de la télévision et incarnation de l’écologie de marché, courtisé par Hollande et Sarkozy, comme ministre de l’Écologie, est un trophée.

Annoncée comme « la première loi climat », la loi dite « d’interdiction de l’exploitation des hydrocarbures » n’en prévoit que la « fin progressive », n’actant ni le non-renouvellement des concessions, ni l’interdiction immédiate des hydrocarbures non conventionnels. Exploiter des hydrocarbures en France restera possible au-delà de 2040 « en vue d’atteindre l’équilibre économique ».

Alors que la pourtant timide réduction à 50 % de la part d’électricité d’origine nucléaire d’ici 2025 a été actée en 2015 dans la loi de transition énergétique, début novembre, Hulot a annoncé le report de l’échéance. En conséquence EDF pourra poursuivre l’exploitation des centrales vieillissantes. Il a en plus le culot de justifier son recul par la défense du climat et sa volonté de ne pas ouvrir la porte à un retour du charbon. Comble de cynisme, le gouvernement a tenté de supprimer dans la prochaine loi de finances une enveloppe de 22 millions d’euros destinée à financer des projets luttant contre les effets du changement climatique dans les îles du Pacifique (panneaux solaires, abris anti-inondation…). Il aura fallu un vote des députés pour rétablir cet « équivalent Fonds vert » malgré un avis défavorable du gouvernement comme de la cheffe de file de La République en marche à l’Assemblée !

Le 12 décembre (anniversaire de l’accord de Paris), Macron a organisé le One Planet Summit, un sommet climat-finance avec beaucoup de finance et peu de climat, AXA, HSBC… sont à l’honneur, place à la sacro-sainte initiative privée. Exit la dette écologique et climatique, et vive la finance et le marché !

Grandes déclarations et maigres décisions (glyphosate) ne peuvent masquer la politique profondément productiviste et destructrice du duo Macron-Hulot : poursuite des projets autoroutiers et autres grandes projets destructeurs (à cette heure on ne connaît pas encore la décision concernant le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes), soutien à l’agriculture industrielle…

État d’exception permanent : le tout-libéral est aussi tout-répressif

La France est le seul pays d’Europe à avoir instauré l’état d’urgence en réponse aux attentats. Bien qu’inefficace contre les attentats, il a été renouvelé à six reprises en 22 mois. Des centaines d’interdictions de manifester ont été délivrées. Les discriminations et contrôles au faciès se sont multipliés et avec eux, des violences policières.

Au prétexte de mettre fin à l’état d’urgence, le gouvernement Macron fait passer en accéléré un texte « renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » qui fait entrer dans le droit commun les principales dispositions dérogatoires aux droits fondamentaux et aux libertés essentielles qui caractérisaient l’état d’urgence. C’est la douzième loi sécuritaire en quinze ans. Elle autorise l’administration et la police, en dehors de tout contrôle judiciaire, à imposer des assignations à résidence ou « interdictions de paraître » dans un lieu précis, des perquisitions permettant des saisies, l’extension des contrôles d’identité, fouilles de bagages et de véhicules sur de vastes « périmètres de protection », la fermeture d’un lieu de culte au seul motif des « idées et théories » qui y seraient diffusées… La police s’affranchit du contrôle du juge et le soupçon remplace la preuve.

Chasse aux migrants et racisme d’État

Quand Macron a fait le vœu, en juillet dernier, de n’avoir « plus personne dans les rues, dans les bois » d’ici la fin de l’année, il fallait évidemment comprendre que son gouvernement allait accentuer la chasse aux migrants, démanteler systématiquement tous les lieux où ils et elles pourraient tenter de se poser, pourchasser et criminaliser leurs soutiens. Le ministre de l’Intérieur prépare un projet de loi « pour un droit d’asile garanti et une immigration maîtrisée » pour 2018, son but avait été annoncé par Macron début septembre devant les préfets : « Nous reconduisons beaucoup trop peu », il avait promis des mesures « pour permettre d’améliorer les retours vers les pays d’origine » ! Une promesse qui sera sans doute tenue !

Mais le racisme institutionnel s’étend bien au-delà du mal-traitement scandaleux réservé aux migrant.es. Un épisode récent en est l’illustration. Reprenant une campagne initiée par l’extrême droite, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a attaqué publiquement (twitter) et devant l’Assemblée nationale le syndicat SUD Éducation 93 pour un stage de formation syndicale sur l’antiracisme à l’école. Le motif : deux ateliers (sur 9) en non-mixité afin de déconstruire des mécanismes d’oppressions racistes. Le ministre menace en outre d’attaquer en diffamation le syndicat SUD Éducation 93 pour l’usage des mots « racisme d’État »… comme si son intervention n’en était pas une illustration !

Le racisme en général, l’islamophobie en particulier occupent une place déterminante dans la stratégie visant à légitimer l’état d’exception ultra-sécuritaire. Les classes populaires et parmi elles la jeunesse racialisée en sont les premières victimes.

Une offensive réactionnaire globale

Le PS s’est fracturé aussi sur les libertés et l’antiracisme.

La reprise par Hollande de la déchéance de nationalité, véritable marqueur de l’extrême droite, les déclarations rromophobes de Valls, son soutien à la très islamophobe campagne contre le burkini menée par des maires issus de la droite dure, les violences policières, ont provoqué un choc chez beaucoup de celles et ceux pour lesquels, au moins sur le terrain démocratique, il restait une différence entre le PS et la droite. Valls, désormais rallié à Macron, se fait une spécialité des prises de position les plus rétrogrades, d’une laïcité de combat qui n’est le plus souvent que le masque d’une islamophobie à peine voilée. Plus globalement, on ne compte plus les campagnes comme celle menée contre Mediapart (presse indépendante sur internet) et son animateur Edwy Plenel qui a le tort aux yeux de ses détracteurs de ne jamais rien céder au climat nauséabond ambiant.

Au sein de la droite, François Fillon avait emporté la primaire en mobilisant le secteur le plus réactionnaire de l’électorat de droite, celui de « la Manif pour Tous » (contre le mariage homosexuel), de Sens Commun (qui a structuré ces manifestations réactionnaires), de la droite catholique, traditionaliste, homophobe, raciste. La puissance de cette fraction et l’absence de solution de rechange, lui ont permis de rester candidat alors même qu’il était carbonisé par les affaires d’emplois fictifs et de détournement de fonds publics. Ses 20 % à la présidentielle, malgré le scandale et les nombreux lâchages dans son propre camp, montrent le poids de ce pôle ultraréactionnaire. Après la défaite électorale, avec Laurent Wauquiez cette fraction met la main sur ce qui reste du parti.

« Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde »<§p>

Certes les 21,3 % des voix recueillies par Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle sont inférieurs aux prévisions, mais avec 7,6 millions de voix, l’extrême droite a obtenu en 2017 le meilleur résultat de son histoire au premier tour d’une présidentielle. De même au second tour, elle engrange plus de 10,6 millions de voix. Les scores des législatives, qui peuvent apparaître comme un relatif échec, donnent malgré tout huit député.es FN, dont quatre dans l’ancien bassin minier du Nord de la France, où il se construit une réelle implantation et un fief électoral.

Avec cette séquence électorale, le FN a encore amélioré son enracinement et surtout réussi son opération de banalisation. Sa présence au second tour n’a pas suscité de manifestations d’ampleur. Cette normalisation est bien davantage le fait d’un déplacement global du discours politique, d’une contagion par les propos et mesures ultra-sécuritaires, racistes, islamophobes, anti-égalitaires... jusqu’alors marqueurs de l’extrême droite, de la quasi-totalité du discours politique, que d’une inflexion du profil du FN qui de par son histoire, ses références et la composition de sa direction, demeure fasciste.

Son électorat est un conglomérat. Il réunit un bloc électoral allant d’une fraction des classes populaires frappées par les ravages de la mondialisation néolibérale, « interdites de futur », jusqu’à des fractions de la bourgeoisie avec des intérêts de classe contradictoires. Le résultat des élections ravive le débat interne entre les tenants d’une ligne d’alliance avec la droite la plus réactionnaire et ceux d’une ligne « ni droite ni gauche » de sortie de l’euro ciblant les classes populaires. Son discours peut donc subir des inflexions réelles, par exemple sur l’Europe, comme il en a connu par le passé (d’un ultralibéralisme à la Reagan à une rhétorique pseudo-antilibérale). Rien ne serait plus dangereux que de sous-estimer le danger qu’il représente d’autant que les causes profondes de son ascension sont toujours présentes. Ces causes tiennent à la fois aux effets destructeurs des politiques néolibérales et à l’effondrement du mouvement ouvrier, de ses outils collectifs d’organisation, de ses références, de sa culture... Or, la politique mise en œuvre par Macron ne fait que radicaliser et systématiser celle menée par les gouvernements précédents, elle ne fera qu’accroître encore la précarité, la concurrence entre salariés, l’individualisation.

Les six premiers mois de « macronisme » gouvernemental sont marqués par l’adoption de contre-réformes lourdes de conséquences pour les exploités et les opprimés. Les régressions sont tout à la fois antisociales, anti-écologiques et antidémocratiques. Si la mobilisation était à la mesure de la régression, de ses multiples et graves dangers, un tel tsunami néolibéral devrait provoquer une insurrection populaire. Nous n’en sommes pas là, loin s’en faut.

Une riposte à la peine

Des résistances existent, mais les ordonnances sur la loi travail XXL sont passées. Paradoxalement, ces mesures sont massivement impopulaires et Macron lui-même a chuté très rapidement dans les sondages d’opinion mais la riposte est relativement faible.

Le front syndical est réduit par rapport à celui de 2016 contre la précédente loi travail. Avec la désertion de la confédération Force ouvrière, dont un responsable est directement membre du cabinet de la ministre du Travail, il est réduit à la CGT et à Solidaires, la FSU (très majoritairement enseignante) est peu présente. Dans un premier temps, avant l’été, les organisations syndicales ont tardé à réagir, laissant le champ libre à une caricature de concertation : syndicats reçus séparément, textes à peine ébauchés… Cependant, une journée de grève et de manifestation le 12 septembre a été annoncée avant les congés d’été, laissant aux équipes syndicales le temps de la préparer. Elle a été plutôt réussie, en particulier avec une bonne mobilisation dans le secteur privé y compris dans de petites entreprises. Mais l’absence des gros bataillons de la fonction publique a réduit la taille des manifestations. Une nouvelle date de mobilisation a été fixée assez rapidement le 21 septembre, mais l’amplification espérée n’a pas été au rendez-vous, au contraire, les chiffres ont été divisés par deux voire trois selon les villes. Avec 60 000 participant.es, la manifestation nationale appelée par la seule France insoumise de Jean-Luc Mélenchon a été un succès sans être le raz-de-marée annoncé. Le 10 octobre, l’appel intersyndical ne concernait que les fonctionnaires qui se sont plutôt massivement mobilisés. En revanche les quelques secteurs (fédérations du privé ou unions départementales) qui ont appelé à élargir n’ont pas réussi à en faire une journée interprofessionnelle. La dernière journée le 16 novembre a été de manière prévisible un échec.

À l’évidence, il a manqué d’un plan de mobilisation en lieu et place d’une succession de journées sans réelle cohérence, il a manqué l’unité syndicale, l’unité entre les forces syndicales, politiques... l’unité de toutes celles et ceux qui ont des raisons de s’opposer à la politique de Macron et du Medef. Mais rien n’est venu bousculer la frilosité et la routine. Pire, nous n’avons pas réussi à convaincre de l’utilité de se mobiliser, de la possibilité de gagner. Pour beaucoup de salarié.es, la défaite était déjà consommée avant même de livrer le combat. Les échecs précédents sur le code du travail ou les retraites pèsent lourd.

La contrerévolution néolibérale s’est traduite par un chômage de masse, l’éclatement des grosses unités de production, la destruction des collectifs de travail au sein des entreprises, l’instauration de l’intérim et de toutes les formes de précarité, de sous-traitance – autant d’éléments qui rendent la classe ouvrière plus hétérogène et éclatée, sans qu’aucune fraction ne soit en mesure par sa centralité d’agglomérer toutes les autres autour d’elle. La question de l’unité est donc d’abord celle de l’unification de secteurs divisés par les statuts, les conditions d’emploi ou de non-emploi, l’âge, les oppressions de genre ou d’origine... et cette unification ne peut être que politique, contre le gouvernement, ses ordonnances et « leur monde » (expression reprise de la lutte « contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes et son monde » par le mouvement contre la loi travail en 2016). L’unification ne peut pas faire l’impasse sur l’unité des organisations syndicales, politiques, du mouvement social... moins à cause de leurs capacités d’organisation propres que pour le sentiment de force (ou de faiblesse) que leur rassemblement (ou leur division) suscite. Une victoire, même partielle, dépendait de la capacité à faire éclater une crise politique qui empêche Macron d’appliquer son programme. Une telle crise politique ne peut être que le fruit de la convergence de plusieurs facteurs, de grèves évidemment, d’un mouvement puissant de la jeunesse qui a été quasiment absent, de l’irruption de l’aspiration démocratique bafouée par le hold-up électoral de Macron, de toutes les formes d’auto-organisation, de réappropriation de parole et de la politique.

Au cours des derniers mois, des luttes, souvent dures et longues, indiquent une résistance réelle dans des secteurs très précarisés, féminisés, comme le nettoyage, le commerce ou la santé privé... À contre-courant du climat nauséabond, de nombreux groupes militants (associations, parents d’élèves, enseignant.es...) assurent l’accueil et la défense juridique des migrant.es. La manifestation du 16 décembre à Menton est un premier pas pour donner une visibilité nationale à ce combat. Au-delà de la lutte emblématique de Notre-Dame-des-Landes contre le projet d’aéroport (qui attend en janvier la décision du gouvernement) des dizaines de collectifs se mobilisent contre des projets destructeurs, enfouissement des déchets nucléaires, autoroutes, centres commerciaux...

France insoumise occupe l’espace politique, mais la crise d’expression politique des exploités et des opprimés est loin d’être résolue

De la gauche social-démocrate traditionnelle, il ne reste quasiment que le mouvement de Benoît Hamon « Génération.s ». Le PCF poursuit sa crise : déclin électoral (même s’il a réussi à sauver son groupe parlementaire) et tiraillement politique entre une absorption par la FI et un repli identitaire.

Le bon score (plus de 19 %) de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle est le résultat d’un vote de classe contre l’austérité, contre les grands projets productivistes, contre l’état d’urgence et la chasse aux migrant.es ... Mais un succès électoral est une chose, la construction d’une alternative émancipatrice en est une autre.

La première échéance interne de La France insoumise s’est tenue les 25 et 26 novembre. Elle montre à la fois la force potentielle du mouvement avec 69 000 votes via la plateforme Internet pour choisir les campagnes nationales à mener, les préoccupations sociales et écologiques des participants qui classent en tête la lutte contre la pauvreté, l’arrêt des centrales en fin de vie et la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale. Mais, et c’est là une des contradictions majeures de la FI, cette convention est bien loin du « passage officiel, incontestable au collectif » revendiqué par Jean-Luc Mélenchon. Alors que les Principes de FI affichent « un mouvement collectif et transparent », ils actent la « consultation en ligne des insoumis » pour solde de tout débat pour déterminer « ses principales orientations et campagnes ». Exit l’échange d’arguments, la conviction mutuelle et l’élaboration collective… pour ne laisser place qu’à l’approbation (ou non) des propositions de la direction. L’organisation des « groupes d’action » (qui remplacent les groupes d’appui de la campagne) est loin de l’autonomie promise avec des règles qui les privent de tout pouvoir réel. Le nombre de participants ne peut excéder quinze membres, « aucun groupe ou rassemblement de groupes ne peut constituer de structures intermédiaires permanentes », enfin ils ne disposent d’aucune autonomie financière… Une réalité verticale et descendante loin de la « révolution citoyenne ». Ce fonctionnement rend impossible les indispensables débats de fond, sur le plan de relance keynésienne par la demande qui fait office de remède magique, sur les positionnements internationaux, sur l’Union européenne… Le manque de solidarité à l’égard de Danièle Obono, députée de la FI et cible d’une campagne raciste révoltante, est l’illustration de ces clivages profonds non discutables.

Pourtant la lutte contre le racisme et l’islamophobie, l’intransigeance sur l’égalité des droits, l’internationalisme, la lutte contre l’impérialisme français et le droit à l’autodétermination des colonies... ne sont pas des suppléments d’âme dans la reconstruction d’une alternative à gauche, ces délimitations sont au contraire incontournables.

Enfin, la conception même de FI comme un mouvement devant se substituer aux autres formes vouées à disparaître, inspirée par l’idée d’un « peuple » réalisé derrière le Chef, justifie l’absence de toute démarche unitaire. Ce fut le cas pour la manifestation du 23 septembre contre le « coup d’État social » de Macron. L’appel délibérément solitaire et identitaire de la FI a gâché une bonne idée. Le mouvement social dans son ensemble avait besoin d’une démonstration de force réussie. Une manifestation nationale contre Macron et sa politique était une bonne idée, si elle avait été préparée unitairement, à la base, avec détermination, comme un point de départ d’une reconstruction des outils collectifs de lutte, d’organisation et de solidarité.

Une hégémonie politique écosocialiste à reconquérir

Macron met en œuvre un projet de société global, celui d’un « pur capitalisme ». Pour briser le cercle infernal des défaites, il est indispensable de construire du local au national un front commun de résistance sociale et démocratique, de reconstruire les outils de mobilisation unitaires et fédérateurs, de faire vivre un projet radicalement alternatif, un projet de société de « bien vivre » qui allie salaire à vie, gratuité pour la satisfaction des besoins sociaux fondamentaux, réduction du temps de travail et contrôle sur son contenu, son organisation et sa finalité, démocratie réelle et égalité des droits...

Ce projet émancipateur ne s’élaborera pas en chambre close hors d’un creuset où les germes qui existent dans des mobilisations, des expériences, des alternatives partielles, pourront se confronter et s’enrichir. Il s’agit de reconnaître et respecter ces différentes formes d’agir mais aussi de comprendre comment elles sont indispensables à une critique globale d’un capitalisme global qui ne se résume pas à l’exploitation du travail salarié, mais réorganise et renforce à son profit l’exploitation et la destruction de la nature, toutes les formes d’oppressions et de discriminations... C’est toute une hégémonie politique écosocialiste à reconquérir par la réanimation du désir d’égalité à partir des aspirations individuelles, par la capacité à dessiner un monde commun où vivre bien, par l’articulation entre la stratégie d’affrontement avec le pouvoir et l’organisation de la vie elle-même. ■

* Christine Poupin, militante syndicale dans la chimie, est porte-parole du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France) et militante de la IVe Internationale.

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