Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 664-665 juin-juillet 2019

GRÈCE

Retour de la droite et ses contradictions

Cf. aussi : [Grece]

Andreas Sartzekis*

La Grèce a connu en un mois et demi quatre élections importantes : en mai, européennes, municipales et régionales, en juillet, législatives anticipées (elles étaient prévues pour l’automne) décidées par le Premier ministre Alexis Tsipras après la défaite de Syriza en mai.

Avant de revenir rapidement sur quelques premières leçons qu’on peut tirer de cette période (1), on peut faire deux observations générales :

Synthèse

• Si la droite gagne haut la main toutes ces élections, c’est bien sûr une défaite pour Syriza, mais plus profondément pour toute la gauche, en particulier pour la gauche anticapitaliste. Par ailleurs, un chiffre parlant est celui de l’abstention : aux législatives de juillet, présentées comme « la mère des batailles » par la droite comme par Syriza, la participation n’a été que de 57,92 %, avec 2 % de blancs et nuls (2). On le verra : cette grosse abstention a eu le 7 juillet un fort caractère de classe, traduisant non seulement la déception immense par rapport à Syriza, mais aussi le sentiment d’une absence d’alternative crédible à gauche, constats incontournables pour réfléchir à la relance d’une voix forte et convaincante pour les travailleurs et les jeunes face à la droite qui se voudrait triomphante.

• Cela dit, elle marque aussi en partie les limites de la victoire de la Nouvelle Démocratie (ND) dirigée par Kyriakos Mitsotakis, fils, frère et oncle d’une dynastie fortunée de la droite libérale et réactionnaire.

Les résultats des élections législatives du 7 juillet (voir les chiffres dans le tableau) pourraient sembler sans appel : la droite a infligé une défaite à Syriza, avec 8,3 points d’écart. Seules quelques régions voient Syriza en tête (3). La ND semble avoir désormais toute licence pour appliquer son programme ultra-libéral et sécuritaire, après avoir remporté en mai la plupart des mairies de grandes villes (mais ni Patras, conservé par le KKE, PC grec, ni les grandes villes de Crète) et gagné presque toutes les régions (sauf la Crète, terre de résistance !). On peut penser qu’avec de tels leviers entre les mains, le nouveau gouvernement ne tardera pas à vouloir faire passer de premières mesures : le Parlement siégera pendant l’été, et on peut imaginer sans risque d’erreurs que de premiers sales coups vont intervenir pendant les vacances.

Même si la ND n’a pas obtenu par exemple le score du Pasok en 2009 (43,9 %), l’étendue de sa victoire montre qu’elle a parfaitement mobilisé ses électeurs, avec une très forte participation dans les riches banlieues bourgeoises du nord et du sud d’Athènes (4). La gauche toutes tendances confondues ne totalise qu’environ 40 %, le vote de classe se traduisant précisément par de fortes résistances dans les villes ouvrières et populaires, et cela se passe avant tout sinon exclusivement au profit de Syriza.

Car si nous avons de nouveau à la tête du gouvernement une droite dure, ouvertement ultra-libérale, on est frappé par ses multiples contradictions, qui ne manqueront pas de produire leurs effets. La plus visible étant depuis mardi 9 juillet, jour de formation du nouveau gouvernement, l’écart entre le discours « moderniste » et l’aspect réactionnaire de la nouvelle équipe : tous les ministres ont prêté serment religieux (on avait eu une bouffée d’oxygène avec les ministres Syriza), et on ne compte que 5 femmes sur les 51 ministres et secrétaires d’État ! Et en fait de nouveauté, on retrouve surtout de vieux chevaux réacs de retour, dont beaucoup ont trempé dans l’application des premiers mémorandums, et on réserve une mention spéciale au ministre de l’économie, Christos Staïkouras, l’un des acteurs du trucage des comptes financiers du pays sous Kostas Karamanlis avant 2009.

Du coup, les propos lénifiants de Mitsotakis, fade tâcheron des écoles de politiciens bourgeois, sur sa volonté d’une politique unifiant les Grecs (les seuls Grecs…) ne feront pas longtemps illusion : ce gouvernement est là pour servir ses amis du grand patronat, et la baisse d’impôts annoncée est destinée avant tout à ces gens-là. La déception des classes moyennes risque d’être d’autant plus forte que dès mardi, la Commission européenne a rappelé face à la démagogie de la ND voulant ramener l’objectif de l’excédent primaire de 3,5 % à 3 % que c’est exclu, ce qui amènera sûrement la ND à revoir à la baisse ses promesses fiscales pour les classes moyennes ! De même, les mesures sur l’éducation, prévues comme une priorité, vont peut-être souder le camp conservateur par rapport à l’aspect répressif : fin de l’asile universitaire, managers à la direction des facs, évaluation des personnels (par les familles, a même proposé un cadre de la ND !). Mais l’aspect de sélection sociale accrue qui devrait passer par des encouragements à l’école privée risque là aussi de mécontenter les classes moyennes, qui n’auront pas accès aux écoles et facs de luxe dans le système concurrentiel du marché éducatif rêvé par la bourgeoisie grecque.

Synthèse

Un élément crucial dans le succès de la droite pourrait demain lui faire en partie défaut : dès l’arrivée au pouvoir de Syriza, les médias privés se sont déchaînés contre le gouvernement, accumulant les mensonges, exploitant bien sûr toutes les erreurs et les abandons programmatiques de Syriza et offrant une tribune permanente à la démagogie de la droite. Le lien entre la ND et les médias privés est tellement fort qu’elle a fait élire deux des plus tristement célèbres de ces journalistes de caniveau, anticommunistes primitifs plutôt que primaires, racistes et nationalistes ! Par ailleurs, même si Mitsotakis était tellement peu assuré du sérieux de son programme qu’il a refusé un débat télévisé avec Tsipras, ce dernier s’est rendu seul sur le plateau de Skaï, pour être interrogé par deux journalistes… dont l’une est l’épouse du nouveau maire d’Athènes, neveu de Mitsotakis ! Cette chaîne, propriété de l’armateur Alafouzos, la première en audience, a été le porte-voix principal de la ND pendant toutes ces années (5). Mais il ne faut pas oublier à côté d’elle le groupe de presse ex-DOL (avec des journaux comme Ta Nea ou To Vima), aux mains d’un autre très riche armateur, Marinakis, soupçonné de convoyage de drogue et président de l’équipe de foot Olympiakos.

Or, tous ces porte-voix de la réaction, disposant de moyens gigantesques et pour lesquels on pourrait parler de dictature de l’information, risquent d’être moins crus quand il leur faudra demain justifier toutes les mesures antisociales de leur champion, et cet aspect n’est pas à négliger. De son côté, le grand démocrate Mitsotakis ne le néglige pas en tout cas et prépare les jours difficiles : son premier geste de Premier ministre a été de mettre sous son propre contrôle l’agence publique de presse et la télé publique (ainsi que les services secrets !), dont on se souvient que le Premier ministre de la ND, le nationaliste Samaras, l’avait fait fermer sauvagement en 2013, avant que Syriza la rouvre en 2015.

Enfin il y aurait sûrement d’autres éléments à considérer. Devant les difficultés sociales à venir, la direction de la ND n’aura pas de difficultés avec les groupes centristes : ils feront certes connaître des protestations, mais évidemment sans oser rejoindre les protestations de gauche. Et cela est valable pour le Pasok, dont toute la campagne était clairement un soutien à la ND : certes, la direction du « parti socialiste » a été obligée d’exclure mardi deux de ses cadres qui ont été nommés ministres, Chryssochoïdis, redevenant ministre de la police, poste où il s’était illustré contre les manifestations sociales lors des premiers mémorandums, et Lina Mendoni à la Culture, ex-secrétaire générale de ce ministère jusqu’en 2015, célèbre pour avoir « couvert » les délires nationalistes de Samaras qui voulait faire croire avant les élections de 2015 qu’on avait découvert le tombeau de l’empereur Alexandre… en Macédoine grecque ! Il n’empêche : le seul ennemi du Pasok aujourd’hui, c’est Syriza, pour la simple raison qu’il occupe la place qu’avait le Pasok autrefois. Dans un contexte où le Pasok n’a plus de relais de masse dans les syndicats ouvriers (la confédération unique, GSEE, est bien toujours dirigée par le Pasok, mais elle se réduit actuellement à un ramassis de bureaucrates depuis longtemps coupés des luttes), le problème pour le Pasok, sous la dénomination actuelle de Kinal, soi-disant élargissement du Pasok, n’est plus de retrouver une vraie place à gauche. C’est seulement de faire croire qu’ils la revendiquent (sa campagne avait pour slogan de voter pour Kinal, le parti du centre gauche et de progrès…) pour mieux servir d’idiot utile à la droite.

Synthèse

Autrement problématique est l’évolution possible de l’extrême droite et de la droite extrême (6). On le sait : si le groupe nazi Chryssi Avgi (Aube dorée) est très sérieusement affaibli par son échec (relatif) aux législatives et par son procès, tous résultats obtenus en bonne partie grâce aux mobilisations antifascistes, l’apparition d’un nouveau groupe, Elliniki Lysi, mais surtout le déplacement des votes d’extrême droite après une campagne laissant souvent place au racisme et aux thèmes de l’extrême droite sont un facteur d’autant plus important que tout cela est relayé par des cadres de la ND issus de l’extrême droite, comme le ministre du développement, Adonis Georgiadis, ou de la droite nationaliste, comme Antonis Samaras. Mitsotakis n’aura aucun scrupule à faire appliquer les mesures sécuritaires portées par ces courants racistes et antidémocratiques : on doit se préparer à se mobiliser contre les expulsions d’immeubles occupés par des réfugiés, à des expéditions policières contre les quartiers « rebelles » comme celui d’Exarcheia au centre d’Athènes, contre l’abolition de l’asile universitaire. Mais on peut penser que lorsque des difficultés sociales vont surgir toute cette mouvance tente des diversions en relançant des mobilisations nationalistes, sur la question macédonienne par exemple (7), en voulant peser très fort : le mouvement social doit s’y préparer dans l’unité, ce qui accentuera les contradictions à droite.

L’avenir est donc bien moins bleu pour la droite que ce que tente de poétiser Mitsotakis ! Quoi qu’il en soit, face à toutes ces menaces immédiates mais aussi devant les contradictions possibles, ce sont les luttes qui seront fondamentales pour établir les rapports de forces. Et il n’y a pas une minute à perdre. Or, ce qui est aujourd’hui prioritaire, c’est d’abord d’examiner, dans un contexte de défaite à gauche et de divisions, quelles sont les conditions politiques et sociales à gauche, en ce lendemain d’élections, qui pourront permettre le lancement de ces luttes.

Contrairement à ce qui s’écrit dans la presse étrangère, correspondant aux déclarations de la droite… ou d’une partie de la gauche grecques, Syriza ne subit pas une défaite sévère lors de ces élections législatives. La claque, elle l’a subie lors des élections de mai, avec des pertes et en voix et en pourcentages assez sensibles : aux européennes, 1 343 000 voix et 23,7 %, contre 1 926 000 et 35,46 % en septembre 2015 et surtout 2 245 000 et 36,34 % en janvier 2015. Periodiko 4 explique clairement les raisons de cette défaite et de ce lourd recul : le renoncement à ses annonces programmatiques et l’application par Syriza de la politique voulue par la troïka.

Pour autant, le score, même sévère, et l’étude des résultats, ainsi que ceux des élections municipales et régionales permettaient de dire qu’il ne s’agissait pas d’un effondrement, et on voyait que dans quelques villes ouvrières, le refus de la droite passait par le vote en faveur de Syriza, et non pas des partis se situant sur sa gauche, le KKE en particulier (hormis aux municipales à Patras, où le maire sortant KKE a été réélu confortablement). Ce résultat a donc amené Tsipras à convoquer pour début juillet les élections législatives prévues pour l’automne, mais pendant ce mois, on n’a pas vu se constituer un grand mouvement de refus populaire de la droite. Il était donc évident que le résultat en juillet serait la fin du gouvernement Syriza. Ce fut le cas, mais, annoncé par l’indice d’une forte fréquentation des meetings de Tsipras, les résultats ont fait faire la grimace à droite et aussi à gauche : loin de baisser davantage, Syriza obtient 1 781 000 voix et 31,53 % en captant surtout un vote de classe (8).

La conclusion nous paraît incontestable : Syriza est certes rejeté par une partie des travailleur·es et des jeunes, qui ont choisi l’abstention sans faire confiance pour autant au KKE ou à la gauche anticapitaliste. Mais globalement, il est indéniable qu’une très grande partie d’entre eux a choisi le vote Syriza pour faire entendre un vote de refus de la droite : un sentiment souvent entendu est que « d’accord, Alexis a cédé, mais il ne pouvait pas faire autrement. Et ils ont pris quelques mesures sociales qui nous ont soulagés », comme l’accès de tout le monde aux soins ou une petite augmentation du salaire minimum. On peut regretter ouvertement ce vote populaire hyper majoritaire pour Syriza, comme le fait le KKE, mais l’urgence est d’en tenir compte, et de bâtir les résistances de l’heure en incluant Syriza dans les fronts unitaires. Ce qui n’empêchera pas, au contraire, de mener parallèlement tous les bilans nécessaires et les plus larges possible sur le refus de la direction de Syriza de s’affronter et de lancer l’affrontement contre la troïka et la dictature du marché.

Synthèse

Une question qui n’est pas simplement d’orientation se pose aujourd’hui : encore plus parti institutionnel qu’il y a dix ans, comment Syriza va-t-il évoluer ? On se souvient des débats des années 2000 : à plusieurs reprises avant 2012 puis 2015, Syriza, regroupement fort fragile de gauche réformiste et radicale, avait failli éclater. Son passage au pouvoir l’a évidemment transformé, avec toute une série de cadres technocratiques assez jeunes, mais toujours avec les caractéristiques décrites dans l’édito de la revue Periodiko 4. Il reste donc un parti assez restreint et très fragile, et ses choix politiques à venir, visiblement la définition d’une ligne social-démocrate qui n’en porterait pas le nom, seront aussi définis par cette caractéristique. Un congrès doit avoir lieu en automne et tranchera, mais d’ici là, vu la position centrale de Syriza dans le paysage politique à gauche, il sera d’autant plus important d’avoir pu commencer à lancer des fronts uniques de résistance sociale contre les attaques de la droite!

C’est la tâche de l’heure d’une gauche anticapitaliste digne de ce nom, qui reste à construire !

Athènes, le 11/7/2019

* Andreas Sartzekis est militant la Tendance Programmatique IVe Internationale (TPT) au sein de l’OKDE-Spartakos (section grecque de la IVe Internationale).

Notes

1. Voir une analyse de fond dans l’éditorial de la revue Periodiko 4 publié dans ce numéro d’Inprecor.

2. Hormis lors des législatives de septembre 2015 (participation de 56,6 %, et 2,4 % de blancs et nuls), qui faisaient suite à la capitulation de Tsipras par rapport à la troïka, jamais la participation n’avait été aussi basse, le vote restant par ailleurs en principe obligatoire : même aux européennes, ce sont 58,7 % des électeurs qui ont participé (avec 4,5 % de blancs et nuls), tandis qu’aux législatives de janvier 2015, qui ont vu l’arrivée au pouvoir de Syriza, c’était 63,9 %, soit 600 000 de plus, avec 2,3 % de blancs et nuls. Rappelons aussi les législatives de 2009 : participation de 71 %, avec 2,6 % de blancs et nuls…

3. Les 4 régions électorales de la grande île de Crète, ex-fief du Pasok, l’Achaïe, ex-fief du Pasok et de la famille Papandreou (Syriza y obtient 40,3 % des voix, pour 61,9 % de participation), la région de Xanthi au nord et différentes régions électorales dans les parties populaires de l’Attique.

4. La capitale étant un cas différent : certes c’est le neveu de Mitsotakis qui y a été élu en mai face à un candidat de Syriza, et reprenant la mairie des mains du Pasok devenu Kinal, mais la participation aux législatives est loin d’y avoir atteint les records de Kifissia (68,8 % de participation, avec 62,5 % pour la ND), Glyfada (64,2 % avec 51 % pour la ND) ou autres Papagos (72,1 %, avec 53,2 % pour la ND). Néanmoins, on pourrait avoir l’impression à première vue d’une emprise sans appel de la « pieuvre bleue » (couleur de ce parti) sur le pays, et c’est le sens des commentaires qu’on a pu voir dans pas mal de médias internationaux.

5. Le journal Kathimerini (du même groupe), conservateur mais sérieux, est devenu peu à peu lui aussi un journal relais de fake news.

6. Cf. l’article en p. ….

7. Or, on peut être sûr que Mitsotakis, même s’il a démagogiquement crié à la trahison nationale après les accords de Prespès, tient d’autant moins à soulever encore cette question que l’on sait que la droite était prête en son temps à signer à peu près le même traité que celui signé par Zaev et Tsipras, mais n’en avait pas eu le courage !

8. L’étude des résultats montre une participation dans les villes ouvrières bien moindre que dans les villes bourgeoises… et qu’en janvier 2015. Exemples dans des banlieues ouvrières d’Athènes : à Keratsini, 67,5 % de participation en janvier 2015, 55 % en juillet 2019 ; à Nikaia, 63 % et 53 % ; à Perama, 65,6 % contre 51,5 %… Mais dans toutes ces villes, Syriza arrive largement en tête : 38,6 % contre 28,7 % à la ND à Keratsini, 39,9 % contre 27,7 % à Nikaia, 37,2 % contre 32,1 % à Perama. Et Syriza retrouve la tête dans des mairies perdues en mai par la gauche : Haïdari (34 %), Egaleo (39,9 %), Kaisariani (36,5 %)… On mentionnera aussi un fait mineur en nombre de voix, mais politiquement instructif : dans quelques villes fortement peuplées de Roms, en butte à un fort racisme, Syriza dépasse les 60 %, et on voit la même chose dans quelques villages de Macédoine grecque où est parlée la langue macédonienne, concept diabolique (et pourchassé) pour la droite.

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