Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 641 juillet 2017

INDE

L'insupportable fardeau du paysan

Cf. aussi : [Inde]

Sushovan Dhar*

Les protestations populaires de la paysannerie éclatent dans différentes régions du pays, alors que le pays connaît une détresse agraire aiguë.

© Yann

© Yann

Un district inconnu au centre de ce vaste pays est soudainement devenu la destination la plus recherchée des politiciens et des médias. Lamentablement, cette évolution a pour prix la vie humaine. Exigeant des prix plus élevés de leurs produits agricoles et l’allégement de leurs dettes, les agriculteurs de l’État indien de Madhya Pradesh ont débuté leurs protestations le 1er juin 2017.

Ce n’était pas une nouveauté : les protestations populaires de la paysannerie pour exiger que leurs récoltes leur soient correctement payées ainsi qu’un allégement de leurs dettes ont éclaté à maintes reprises dans différentes régions du pays, alors que le pays connaît une détresse agraire aiguë et que plus de 300 000 (1) agriculteurs se sont déjà suicidés à cause du fardeau de la dette. Ce qui a rendu ce cas différent, c’est que l’administration a proclamé le couvre-feu pour mettre fin à leur mobilisation lorsque l’agitation paysanne devenait militante. Incapable de l’imposer, la police a tiré sur les paysans en lutte, en tuant cinq d’entre eux. Un autre est mort à la suite d’une charge avec des lathi (matraques). En outre, le fait qu’il y a eu 45 enquêtes ouvertes par la police contre les paysans et pas une contre ceux qui ont assassiné de sang-froid six agriculteurs, témoigne de la brutalité de la répression. Les médias ont également révélé que des instructions claires ont été émises pour l’emploi de toutes les mesures de répression contre les agitateurs paysans.

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Cet événement indique un malaise plus profond qui affecte l’agriculture indienne. Entre 2001 et 2011, neuf millions d’agriculteurs ont quitté leurs maisons ancestrales et ont migré vers les villes. Une étude suggère que plus de 2 000 agriculteurs se dirigent quotidiennement vers les villes pour gagner leur vie (2). Et cela pour chercher le travail le plus précaire dans le secteur informel.

C'est une honte qu’un pays à grande majorité agricole comme l’Inde n’ait pas de politique agricole nationale appropriée. Les politiques néolibérales adoptées par les gouvernements indiens successifs au cours des vingt-cinq dernières années ont favorisé la marchandisation d’une manière inégalée. Elles ont imposé la commercialisation de l’agriculture domestique et l’ont intégrée dans le marché mondial. Les conséquences ont été épouvantables : les paysans se sont embourbés dans un énorme endettement et devaient faire face à des situations qui ont posé des problèmes à différents niveaux.

Effondrement des prix des récoltes et détresse

La région de Mandsaur, comme d’autres régions de l’ouest du Madhya Pradesh, a vu les prix des cultures diminuer de 60 % par rapport à l’année dernière. Plus tôt cette année, dans l’État du Maharashtra « une campagne gouvernementale visant à stimuler la production a été victime de son propre succès : des millions de paysans indiens, qui ont remplacé leurs cultures de légumineuses par celle des graines oléagineuses, ont inondé les marchés avec leurs récoltes » (3). Cela a également été le cas avec la plupart des cultures qui ont connu une récolte exceptionnelle. Les prix locaux des graines oléagineuses ont plongé d’environ 40 % entre octobre 2016 et mars 2017, tandis que ceux des lentilles ont diminué de près d’un tiers. La quasi-suppression des prix minimaux de soutien (MSP) a été catastrophique. Le gouvernement prévoit d’acheter seulement 2 millions de tonnes de lentilles au prix MSP, alors que dans cette région la récolte de la campagne agricole 2016/2017 (juillet-juin) a été exceptionnelle : près de 22 millions de tonnes, en hausse de 35 % par rapport à l’année précédente (4). De plus, ces prix offerts par le gouvernement sont de 50 500 roupies, à comparer aux prix moyens de l’année précédente de 110 000 roupies.

Traditionnellement, la crise agricole a été attribuée à des sécheresses, des inondations ou d’autres catastrophes naturelles, réduisant les récoltes. On s’aperçoit de plus en plus que les récoltes importantes engendrent également la crise.

La mise en œuvre des plans d’ajustement structurel a provoqué d’une part une hausse des coûts des intrants et une diminution de la performance des prix des récoltes d’autre part. La crise a commencé à surgir après que le gouvernement a commencé à démanteler les mesures construites, par étapes, de 1947 à 1992-1993, pour protéger les paysans indiens des fluctuations du marché. Cela a également été fait sans accorder un temps d’ajustement aux agriculteurs.

Les mécanismes protectionnistes, fondés essentiellement sur une combinaison de subventions aux prix des intrants et de soutien des prix de sortie, n’avaient pas toujours été parfaitement mis en œuvre. Cependant, ils ont permis à la paysannerie indienne d’entreprendre diverses cultures dans un environnement de prix relativement stable. La mise en œuvre des plans d’ajustement structurel a non seulement vu le gouvernement réduire les subventions sur les intrants majeurs, mais aussi se retirer des achats et de la distribution des produits agricoles. Avec la hausse des prix des intrants agricoles, les intermédiaires privés ont profité de la situation et ont augmenté leurs prix. Cela a été combiné avec une augmentation des taux d’intérêt des crédits institutionnels alors que l’accès étroit à ces crédits se rétrécissait encore, contraignant de larges couches de la paysannerie à se tourner vers les usuriers. Et tout cela a continué avec l’incapacité des agriculteurs de réduire les cultures en absence de sources de subsistance alternatives décentes.

Les impacts de la libéralisation économique avec l’abolition des subventions agricoles et l’ouverture de l’agriculture indienne sur le marché mondial ont été sévères. Les petits et moyens paysans sont fréquemment pris au piège d’un cycle de dette insupportable, qui conduit au désespoir et aux nombreux suicides. C’est actuellement une question majeure de droits humains, qui a pris des proportions épiques dans le pays et a touché profondément la paysannerie. La vie des paysans petits et moyens est entièrement ruinée. Leurs droits à la vie, à l’eau, à la nourriture et à un niveau de vie adéquat sont sous la menace des forces du marché. Il est scandaleux que le gouvernement n’ait pas pris de mesures efficaces et que les quelques secours gravement insuffisants ne permettent pas de régler cette question. Il n’y a pas de tentatives de traiter les problèmes structurels plus vastes, qui sont les racines de cette catastrophe.

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De plus, le nombre officiel de suicides ne saisit pas l’énormité des problèmes : des catégories entières de paysans ne sont pas prises en compte car ils ne possèdent pas de titres fonciers. Il s’agit principalement des femmes, des Dalits (5) et des populations autochtones.

Dans le cas de Mandsaur et d’autres parties occidentales du Madhya Pradesh, la démonétisation (6) et d’autres choix politiques désastreux – telle l’importation de blé et de légumineuses – ont aggravé la baisse des prix des produits agricoles et diminué les ressources des paysans malgré une bonne récolte. Il est rapporté que, après la démonétisation, les commerçants paient en espèces aux paysans 2 % de moins sur les mandis (marchés).

Le saut vers les cultures commerciales

À la suite de ces « réformes », l’agriculture indienne s’est tournée vers des cultures commerciales. Comme sur le marché mondial il y avait une demande pour les cultures commerciales, tel le coton, une partie importante de l’agriculture indienne est passée de la culture alimentaire à la culture commerciale, promue par le gouvernement. Cependant, l’excès de production a rapidement vu les prix s’effondrer, ce qui a entraîné une perte de viabilité de ces cultures. Les coûts des intrants ont considérablement augmenté au cours des années, mais l’augmentation des prix du marché est restée à une longue distance derrière. Au cours de la seconde moitié de la décennie 1990, ces phénomènes ont conduit à une explosion du nombre des suicides de paysans. Un rapport du Centre pour les droits de l’homme et la justice mondiale de New York a fait remarquer que « le gouvernement a été informé depuis longtemps de la crise de suicides des paysans cotonniers, mais il a peu fait pour y répondre adéquatement. Le coton illustre le tournant général de l’Inde vers la culture commerciale, un changement qui a contribué de manière significative à la vulnérabilité des paysans, comme en témoigne le fait que la majorité des suicidés sont des paysans du secteur des cultures commerciales. L’industrie du coton, comme d’autres cultures commerciales en Inde, a également été dominée par des multinationales étrangères qui favorisent les semences génétiquement modifiées et exercent un contrôle croissant sur le coût, la qualité et la disponibilité des intrants agricoles. » (7)

L’année dernière, une grave crise agricole a eu lieu dans l’État de Karnataka, au sud de l’Inde. Les régions côtières et celle de Malnad ont été des points forts dans l’économie agricole de cet État depuis deux décennies. Cependant, « les agriculteurs ont été ébranlés par une baisse abrupte des prix de trois grandes cultures commerciales – la noix d’arec, la noix de coco et le café – qui ont diminué de 15 % à 50 % par rapport aux sommets historiques des années précédentes. Alors que le Karnataka est le plus grand producteur de noix d’arec et de café en Inde, il se classe troisième dans la production de noix de coco. Les turbulences du marché ont frappé la noix d’arec et la noix de coco juste après la récolte, lorsque les approvisionnements sont les plus abondants et que les prix des céréales sont à des niveaux saisonniers. » (8) Le rapport du Centre pour les droits humains et la justice mondiale a également souligné que « du fait des réformes économiques, les producteurs indiens de coton ont été contraints à entrer en concurrence avec le marché international, ce qui les rend extrêmement vulnérables à la volatilité des prix. Au fur et à mesure que de nouvelles politiques économiques intégraient l’Inde au marché mondial, la dévaluation de la roupie qui en résultait a fait chuter les prix et a augmenté la demande des récoltes indiennes. Pour capitaliser cette source potentielle de revenus, le gouvernement indien a exhorté les agriculteurs à passer à la culture commerciale, et l’Inde a rapidement réaménagé son secteur agricole pour l’orienter l’exportation. Les cultures commerciales, telles que le coton, peuvent entraîner des gains à court terme, mais elles sont finalement soumises à une forte volatilité des prix. Le passage soudain de l’Inde à la culture commerciale a provoqué une saturation du marché mondial de coton et, à son tour, à une dépression des prix du coton pour ces paysans. » Cependant, « malgré ces problèmes, le gouvernement indien a continué à encourager les agriculteurs à passer à des cultures commerciales. Bien que l’Inde soit actuellement l’un des principaux producteurs et exportateurs de coton au monde, le marché du coton – comme la plupart des marchés de produits agricoles – est maintenant dominé par un petit groupe de multinationales qui exercent un contrôle croissant sur le coût, la qualité et la disponibilité des intrants agricoles. De plus, dans un marché du coton où c’est un intermédiaire qui transporte les produits des paysans sur le marché mondial, même les agriculteurs qui voient des rendements élevés ne peuvent pas bénéficier des prix que leurs récoltes finissent par trouver sur le marché. Enfin, il est important de noter que, bien que l’accent soit mis sur le coton, les problèmes généraux décrits ici continuent d’être une préoccupation majeure pour tous les paysans indiens tournés vers les cultures commerciales dont “l’investissement dans l’agriculture s’est effondré”, ce qui a entraîné une augmentation “de la commercialisation prédatrice de la campagne”. » (9)

Il faut une politique agricole

Il est grand temps que le gouvernement commence une politique agricole nationale complète mettant un terme à la commercialisation de l’agriculture. Il doit également mettre en œuvre les recommandations de la Commission nationale des paysans officiellement constituée. La politique agricole du pays devrait être conçue pour garantir, au cœur des politiques et programmes gouvernementaux, les droits des paysans à une vie et à des moyens de subsistance décents. Sinon, la dette des agriculteurs augmentera nettement et sans limites, paupérisant une grande partie de la population.

L’accès au crédit institutionnel pour les paysans doit être priorisé et étendu à tous les paysans y compris les femmes, les Dalits, les peuples autochtones, indépendamment du fait qu’ils aient ou non des titres fonciers. Le droit à l’eau, y compris l’irrigation, reste un autre problème vital. Ces mesures, combinées à d’autres mécanismes de protection sociale, pourraient être le seul moyen de sortir de cette dette insurmontable qui affecte la paysannerie indienne dans des proportions si épiques.  ■

Calcutta, le 19 juin 2017

* Sushovan Dhar est militant de Radical Socialist et syndicaliste de la confédération Nouvelle initiative syndicale (NTUI). (Traduit de l’anglais par JM).

Notes

1. Selon les statistiques du Bureau national d’enregistrement des crimes, 318 528 paysans se sont suicidés entre 1995 et 2015.

2. Shashi Shekhar, « We don’t need more Mandsaurs », LiveMint, 11 juin 2017 : http://www.livemint.com/Opinion/pDcIWpyrV4MdaKYprLQkIN/We-dont-need-more-Mandsaurs.html

3. Rajendra Jadhav and Mayank Bhardwaj, « Off the pulse: India farmers switch crops as lentil prices plunge », Reuters, 21 mars 2017 : http://www.reuters.com/article/us-india-farm-idUSKBN16S0RM

4. Ibidem.

5. Les Dalits, également appelés Intouchables ou Harijans sont considérés, du point de vue du système des castes, comme hors caste et affectés à des fonctions ou métiers jugés impurs. Ils sont victimes de nombreuses discriminations.

6. Le 8 novembre 2016 le gouvernement a annoncé à la télévision la démonétisation des billets de 500 et 1000 roupies de la série Mahatma Ghandi, qui ont perdu leur cours légal le 30 décembre 2016, remplacés par des nouveaux billets de 500 et 2 000 roupies. Les possibilités de changer ces billets ont été limitées à 4 000 roupies par personne entre le 8 et le 13 novembre, puis à 4 500 entre le 14 et le 17 novembre et enfin à 2 000 entre le 18 et le 25 novembre, lorsque l’opération a été brutalement arrêtée. Cette opération a touché 86 % de la masse monétaire du pays. Elle a particulièrement touché l’agriculture, très dépendante des opérations en espèces.

7. NYU School of Law’s Center for Human Rights and Global Justice (CHRGJ), Every Thirty Minutes: Farmer Suicides, Human Rights, and Agrarian Crisis in India (New York 2011, NYU School of Law).

8. Manu Aiyappa, « Steep fall in prices of cash crops to hurt K’taka’s agri economy », The Times of India, 23 août 2016 : http://timesofindia.indiatimes.com/city/bengaluru/Steep-fall-in-prices-of-cash-crops-to-hurt-Ktakas-agri-economy/articleshow/53818183.cms

9. NYU School of Law’s Center for Human Rights and Global Justice (CHRGJ), Every Thirty Minutes: Farmer Suicides, Human Rights, and Agrarian Crisis in India (New York 2011, NYU School of Law).

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