Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 649-650 février-mars 2018

ITALIE

Après la défaite du Parti démocrate, l’heure est à la lutte en bas et aux combinaisons au sommet

Cf. aussi : [Italie]

Franco Turigliatto*

Des élections politiques générales ont eu lieu le 4 mars. Il s’agissait de renouveler les deux chambres du Parlement – la Chambre des députés et le Sénat – qui ont des pouvoirs législatifs égaux selon le principe du parfait bicamérisme souhaité par les Constituants de 1948 et confirmés par le référendum constitutionnel de décembre 2016. Aucun parti ou coalition de partis n’a atteint la majorité absolue dans aucune des deux chambres du Parlement, comme c’était prévisible. Pour la formation d’un nouveau gouvernement, des manœuvres et des tractations sont en cours.

La participation (75,17 %) était un peu plus faible que lors des élections politiques précédentes (77,27 %), confirmant la désaffection d’importants secteurs populaires.

Crise politique et sociale profonde

Les résultats illustrent la dramatique situation politique et sociale du pays, après des années de politiques d’austérité agressives ainsi que de défaites et divisions répétées de la classe ouvrière et des mouvements sociaux. Ils mettent en évidence la détérioration des rapports de forces entre les classes, au détriment du prolétariat, ainsi que les grandes difficultés des forces de gauche dans leurs expressions diverses.

Comme le dit la déclaration de Sinistra anticapitalista, ces élections « sont la photographie d’un pays qui a glissé sérieusement vers la droite. Il ne pouvait en être autrement après des années de lourdes défaites de la classe ouvrière, après des années de gouvernements de coalition dirigés par le Parti démocrate (PD), qui ont non seulement aggravé les conditions de vie des masses, mais s’en sont pris à leurs droits et ont massacré l’État social. Les partis qui ont mené des politiques d’austérité au cours des dernières années le payent par leur défaite : le Parti démocrate et son satellite, Libres et Égaux, dont les figures principales ont soutenu tous les gouvernements successifs de 2011 à ce jour, jusqu’à celui de Paolo Gentiloni [président du Conseil des ministres depuis le 12 décembre 2016]. La perspective d’une reconstruction du centre-gauche, annoncée par Pietro Grasso [leader des Libres et Égaux] et les siens, a fait faillite. C’est également une défaite pour Forza Italia [« Allez l’Italie », le parti de Berlusconi], même si elle fait partie de la coalition du centre-droit arrivée en tête, car cette dernière est maintenant guidée par la Lega avec un rôle renforcé des héritiers du MSI [le Mouvement social italien, constitué à l’issue de la Seconde Guerre mondiale après la dissolution du parti fasciste]. »

En effet, en remportant 37 % des suffrages exprimés, la coalition des forces de droite se renforce, mais sa géographie interne a complètement changé avec la prédominance de la Lega (désormais « nationale » et plus « Ligue du Nord »), qui, avec 17,37 % des voix et des millions de votes nouveaux devance largement Forza Italia (14,01 %) de Berlusconi en déclin. Les Fratelli d’Italia (Frères d’Italie), troisième composante de la coalition des droites, obtiennent 4,35 %.

Synthèse

Le Parti démocrate, avec 18,72 %, subit une très grande défaite, perdant des millions de voix ; avec sa coalition il n’atteint que 22,85 %.

Le Mouvement 5 étoiles (M5S) progresse au-delà de toutes les prédictions, devenant le premier parti avec 32,68 % des suffrages exprimés, en bénéficiant principalement des transferts de l’électorat du PD et obtenant des résultats plébiscitaires dans le sud du pays.

Libres et Égaux – la liste créée par l’union entre la Gauche italienne, Possibile et le Mouvement démocratique progressiste (1), dépasse difficilement le seuil minimal permettant d’avoir des élus, avec seulement 3,3 % des votes, moitié moins que ce que ses dirigeants espéraient.

La gauche radicale, regroupée au sein de la coalition Potere al Popolo (le Pouvoir au peuple), constituée seulement trois mois avant les élections, obtient un modeste 1,13 % (environ 370 000 votes), mais exprime la recherche d’une alternative politique et signale la réactivation de secteurs militants, anciens et nouveaux.

Ces scores sont le résultat de la crise des forces organisées de la gauche, de l’effondrement du rôle politique de la classe ouvrière, d’une désorientation généralisée face à la grande crise capitaliste et aux politiques d’austérité qui de plus ont été le fait des forces social-libérales se définissant comme la gauche, de la démoralisation d’un grand nombre de prolétaires, de la prédominance de la colère et du désespoir sur la volonté raisonnée de résister et de se réorganiser dans de vastes secteurs populaires. C’est aussi l’expression – face aux difficultés économiques et sociales – de la recherche d’une solution immédiate, de l’espoir que telle ou telle force politique, différente d’une élection à l’autre, pourra résoudre les problèmes qui affligent les individus et les familles.

Dans le Sud – mais pas seulement – où le chômage et la paupérisation sont encore plus dramatiques, cette recherche du changement s’est traduite par une avalanche de votes en faveur de M5S. Au nord – mais pas seulement – de larges secteurs de la petite et moyenne bourgeoisie, des commerçants et artisans, en difficulté face à la concurrence économique et défendant leurs acquis, ont nourri le vote en faveur de la Lega en tant que réponse à l’incertitude de leur avenir et aux peurs alimentées par les pulsions racistes et xénophobes. Et de larges secteurs de travailleuses et de travailleurs les ont rejoints.

Dans l’incapacité d’imaginer une issue collective à cette situation de crise, le sens commun a été envahi par les fausses solutions de ceux qui pointent le doigt sur l’ennemi encore plus malheureux que vous : l’immigrant, le réfugié, le plus pauvre… et la gauche qui les défend, c’est-à-dire les associations et les ONG.

Les forces de la droite ont imposé leur agenda et leur contenu – sur les migrants, sur l’ordre public, sur les impôts. Elles rivalisent entre elles pour s’affirmer comme la plus ignoble et proposant les mesures les plus infâmes contre ceux qui sont les plus démunis, en particulier les migrants.

Le rôle de la Lega de Matteo Salvini était particulièrement néfaste, du fait des messages mis en avant, de sa capacité de s’adresser aux secteurs populaires et d’empoisonner profondément leur conscience et leurs sentiments quotidiens d’une manière raciste, voire même fasciste. Il faudra du temps pour guérir les cœurs et les esprits. Il faudra une forte reprise des mouvements sociaux de classe, démocratiques et solidaires, autour des objectifs de défense des conditions de vie et de travail des travailleurs pour remonter la pente.

Résistances, luttes sociales sans convergence et mobilisations unitaires

Une clarification s’impose : au cours des dernières années l’Italie a connu des luttes et des mobilisations – par exemple contre les contre-réformes néolibérales du gouvernement concernant les retraites, la précarité du travail, les écoles publiques – mais elles étaient le plus souvent limitées dans le temps et isolées les unes des autres. Leurs défaites étaient aussi le fruit de la complicité des bureaucraties de la CGIL (2) avec les gouvernements du PD, renonçant à développer une bataille conséquente même lorsqu’une catégorie, comme les salariés de l’enseignement, s’était mobilisée massivement pendant plusieurs mois. Sur le terrain crucial de la défense de l’emploi, les directions syndicales ont laissé les travailleurs combattre usine par usine, sans construire de plateforme commune et encore moins un conflit national.

Les renouvellements des accords collectifs des différentes catégories de salariés ont été plus limités, tant en ce qui concerne les revenus qu’en ce qui concerne leurs droits, à tel point que le terme d’accords « de restitution » a fait son apparition, les salariés y « restituant » aux patrons ce qu’ils avaient obtenu au cours des années 1970.

Signé à la veille du 4 mars entre les dirigeants des trois confédérations syndicales – CGIL, CISL et UIL – et la Confindustria (3), l’accord sur « le contenu et les orientations des relations industrielles et des conventions collectives », s’il préserve les rôles de l’appareil et de la représentation syndicale et institutionnelle des signataires, introduit une série de règles qui sont une véritable cage pour les salariés et pour leur lutte en défense des salaires et des conditions de travail. La situation sur les lieux de travail s’est détériorée de manière significative en termes de capacité des patrons d’exercer un chantage, d’augmentation des cadences de travail, de gestion des horaires et d’action syndicale collective. De nombreux travailleurs ont dit aux militants défendant les propositions de la gauche radicale : « vous avez raison, mais je voterai pour le M5S car c’est le dernier et le seul espoir… »

Course à la gestion du capitalisme italien, racisme et xénophobie

Les trois principales forces politiques – le PD, la coalition des droites et le M5S – sont en concurrence entre elles pour la gestion des affaires de la bourgeoisie ; au-delà des polémiques et de la propagande électorale spécifique, elles proposent à la classe dominante des choix libéraux fonctionnels.

Le caractère droitier de la coalition réunissant Forza Italia, la Lega et les Fratelli d’Italia est évident. Elle combine la xénophobie, le nationalisme et des suggestions fascisantes avec comme proposition économique centrale la réduction des impôts pour les riches par l’instauration d’un impôt à taux unique (dit Flat tax).

Mais il en va de même en ce qui concerne le PD qui, au cours des dernières années, a contribué de manière décisive à octroyer aux patrons 40 milliards d’allégements fiscaux, qui a encouragé la précarité et le démantèlement des conventions collectives, dénaturant le Statut des travailleurs (code du travail). En même temps il a encore augmenté les dépenses militaires (+3 %), décidant sous le gouvernement de Paolo Gentiloni et Marco Minniti (4) d’envoyer les troupes en Afrique pour y gérer de nouveaux projets coloniaux.

Enfin, cette caractéristique s’applique également au Mouvement 5 étoiles, qui s’est présenté comme une alternative au système, mais qui, aujourd’hui, est accrédité par les grandes forces économiques en tant que gérant loyal du système. Il a assuré la bourgeoisie de ses « bonnes intentions », déclarant respecter « le pacte budgétaire européen » et n’a pas hésité à proclamer des intentions clairement réactionnaires contre les migrants, pour gagner ainsi des électeurs de droite.

Mais on a vu pire encore dans cette campagne électorale. Après des années de dédouanement continu des forces de l’extrême droite, les fascistes ont été pleinement légitimés et leur viabilité absolue a été garantie, tant par l’action du ministre de l’Intérieur qui a réprimé les manifestations antifascistes, que par la politique des médias et les nombreuses déclarations sur la prétendue disparition du fascisme et sur l’absence de danger.

La principale force d’extrême droite, Casa Pound, approche les 1 % ; si on ajoute les suffrages obtenus par Forza Nuova, l’extrême droite atteint 1,3 % des suffrages exprimés, soit près de 440 000 voix. Ce sont encore des résultats limités, mais néanmoins préoccupants du fait de leurs actions sociales et surtout de leurs hommes de main, bien présents au cours des mois précédant les élections.

C’est dans ce climat de racisme et de haine envers les migrants que les agressions ont pris la forme d’assassinats (à Florence) ou de fusillades contre ceux qui avaient une couleur de peau différente de la sienne, durant deux heures dans les rues de Macerata, par un fasciste qui avait été candidat municipal de la Ligue du Nord en 2017.

Ce virage politique négatif et inhumain date de l’été 2017, lorsque le nouveau ministre de l’Intérieur, l’ancien « communiste » Marco Minniti, après avoir exacerbé la répression contre les militants des mouvements sociaux radicaux, a mis en place une politique d’immigration qui peut être caractérisée comme un véritable racisme d’État. Les fragiles passages entre l’Afrique et l’Europe – déjà très réduits après l’arrêt de l’opération Mare Nostrum (5) et son remplacement par l’opération de Frontex, mais restant encore entrouverts grâce à l’action des organisations humanitaires en Méditerranée – ont alors été définitivement fermés. Depuis, les migrants doivent être renvoyés dans les camps de concentration libyens et la présumée « invasion » doit être bloquée dans les déserts. Ceux qui fuient une situation insoutenable peuvent mourir – mais aussi loin que possible, sans être vus. Les gouvernements français et italien sont en compétition dans le domaine de la définition du « crime de solidarité » pour poursuivre ceux qui tentent de sauver les migrants, en mer ou sur les cols alpins enneigés. Le 4 mars, nombre d’électeurs n’ont pas hésité à choisir le racisme et la xénophobie, originelles, dont la Ligue et les fascistes ont toujours été les dépositaires.

La Confindustria glorifiée…

En présence de 7 000 participants lors de ses assises de Vérone, le 16 février dernier, la Confindustria pouvait se vanter d’une situation très positive pour ses membres et pour la bourgeoisie en général : la production industrielle s’est accrue de 7 % l’année dernière, les exportations ont connu une croissance similaire, l’Italie a confirmé pleinement sa place de second pays industriel en Europe, derrière l’Allemagne, un cinquième de ses entreprises ont déjà réalisé la « quatrième révolution industrielle » et une autre partie importante est au stade de l’équipement. Ses profits se portent bien, tout comme les dividendes des actionnaires. Bien sûr, la production industrielle n’a pas encore récupéré son niveau d’avant la plongée –27 %) qui a suivi la crise de 2007, sans parler du million d’emplois perdus, mais ces dix années ont servi au patronat pour mener à bien une restructuration industrielle majeure, modifier radicalement les rapports capital-travail, créer une grande armée industrielle de réserve – le chômage massif (6) – et une vaste gamme d’emplois précaires et sous-payés.

Les capitalistes italiens ont bénéficié d’un énorme cadeau : de nombreuses « réformes » du travail des gouvernements Renzi et Gentiloni, à commencer par le Jobs Act (7), qui a introduit la liberté totale de licenciement, ainsi que celle de la « Bonne école » imposant l’alternance école-travail, l’ensemble combiné avec l’impressionnant allégement fiscal et les nouvelles règles sur l’amortissement (et le super-amortissement) a rempli les comptes des entreprises de milliards d’euros.

La situation des banques est un peu plus difficile, mais même dans ce cas le gouvernement et l’État ont joué le rôle d’investisseurs providentiels. Il y a quelques années encore, les établissements italiens de crédit semblaient avoir échappé à la crise qui avait frappé de nombreuses banques européennes. Mais finalement des centaines de milliards d’euros de prêts douteux ont fait leur apparition, dont seule une petite part a été amortie grâce à l’intervention de la Banque centrale européenne (BCE). Pour le moment les faillites bancaires ont touché sept institutions, révélant leur gestion corrompue et très privative, basée sur une loi introduite en 1990 par le premier des gouvernements socio-libéraux de centre-gauche, ainsi que le peu de contrôle exercé par la Banque d’Italie. La faillite de Monte dei Paschi di Siena, la banque de référence du Parti démocrate, n’a pu être évitée que grâce à une intervention gouvernementale de 12 milliards d’euros à peu près. Et l’État a dû débourser un montant supérieur à 15 milliards d’euros pour sauver deux banques vénitiennes, Popolare di Vicenza et Veneta Banca, pour les vendre au prix d’un euro symbolique au second groupe bancaire italien, Banca Intesa Sanpaolo !

… car la classe ouvrière a sombré

Après les grandes luttes des années 1960 et 1970, la force du mouvement ouvrier et de la classe ouvrière italienne reposait sur les piliers suivants :

• Les conventions collectives nationales de branche garantissant une homogénéité des salaires et une législation nationale qui favorisait l’unité des travailleuses et des travailleurs et la participation aux luttes ;

• Le Statut des travailleurs (code du travail) qui ratifiait les droits syndicaux collectifs et individuels, en particulier son article 18 qui exigeait la réintégration sur le lieu de travail en cas de licenciement illégal ;

• Un système de sécurité sociale garantissant la possibilité de prendre sa retraite à un âge convenable et dont le montant permettait de vivre ;

• Un système de plans sociaux qui rendait possible la restructuration industrielle patronale sous des formes moins conflictuelles, tout en maintenant la relation entre l’entreprise et le salarié, lui garantissant un revenu de survie pendant de longues années.

Toutes ces conquêtes ont été érodées et même effacées par l’offensive patronale allant de pair avec les politiques d’austérité des gouvernements au sein desquels le PD a joué un rôle décisif. Mais les décisions des directions syndicales, qui ont approuvé les politiques gouvernementales au nom des intérêts des entreprises et pour « les rendre plus compétitives », n’ont pas été moins préjudiciables. C’est le cas des trois confédérations syndicales qui, à la différence d’autres pays, peuvent encore se vanter de regrouper 12 millions de membres, même si la moitié d’entre eux sont retraités : la CGIL avec environ 5,5 millions de membres, le CISL avec 4,4 millions et l’UIL avec 2,2 millions. Elles se sont bien gardées de les mobiliser sérieusement.

Les salaires des fonctionnaires ont été gelés par le gouvernement Berlusconi en 2010. Depuis, tous les gouvernements ont reconduit ce gel et ce n’est qu’à la veille de ces élections qu’une augmentation modeste – 80 euros alors que la perte mensuelle moyenne depuis 2010 est estimée à 300 euros – leur a été octroyée.

L’article 18 du Statut des travailleurs a été abrogé et une totale liberté de licenciements a été accordée aux patrons. Les lois du gouvernement Berlusconi généralisant la précarité ont été confirmées et perfectionnées par les normes introduites par les gouvernements successifs.

20 milliards d’euros ont été coupés dans les budgets des collectivités locales, c’est-à-dire des services publics ; autant a été pris aux écoles, accélérant la privatisation de cette conquête démocratique et sociale fondamentale ; il en a été de même en ce qui concerne la santé publique.

L’environnement a été également affecté de diverses manières par les politiques gouvernementales. Ce dernier a même fait approuver une loi permettant aux entreprises de construction de contourner les normes de protection de l’environnement.

Inégalité sociale et résistances dispersées

Le résultat c’est un pays où les inégalités sociales sont aujourd’hui parmi les pires du continent, où la pauvreté s’est élargie, où les salaires et les revenus de la classe ouvrière ont été pillés, où le droit du travail a été écrasé et où règne l’injustice sociale.

Il y a dix millions de pauvres. L’Institut national des statistiques (ISTAT) parle de 30 % de la population menacée par la pauvreté et la marginalisation. Il y a plus de trois millions de chômeurs et trois millions d’autres qui, désespérés, ne cherchent même plus un emploi. Confindustria elle-même admet qu’il y a sept millions et demi de personnes qui ne trouvent pas du tout ou partiellement du travail. Par manque de moyens et parce que le système public de santé prend l’eau de partout, dix millions de personnes renoncent aux soins. L’école, cet élément démocratique de formation et d’accès à la culture, devient la source de main-d’œuvre gratuite pour les entreprises, qui modèlent les jeunes pour qu’ils acceptent leur rôle de marchandise subalterne et flexible, soumise au profit des entreprises, en tant qu’une « loi naturelle ».

Les nouvelles formes de contrats de travail que Renzi a imposées n’ont pas éliminé le fléau du travail non déclaré, mais sont allées de pair avec un développement supplémentaire du travail au noir, qui s’ajoute au travail « régulier » précaire et temporaire. En ce qui concerne l’emploi, depuis des années les gouvernements n’ont appliqué qu’une seule recette : offrir aux patrons toujours plus d’argent ainsi que la liberté de licencier, en disant qu’ils vont ainsi embaucher des jeunes. En termes d’emploi, le résultat de ces mesures est proche de zéro, mais il est très positif en ce qui concerne les profits : les millions de personnes qui cherchent désespérément un emploi sont obligées d’accepter n’importe quel travail dans les pires conditions.

La croissance de la richesse et celle de la productivité ont repris, mais l’accroissement de la durée du travail et de l’exploitation, combinées à la précarité et à la réduction des salaires ainsi qu’à la réduction des dépenses publiques pour payer le service de la dette ont déterminé le cadre de l’injustice sociale, identifié par divers instituts de recherche, y compris l’Instituto Cattaneo, qui fait l’autorité, et même la Banque d’Italie : les 20 % d’Italiens les plus riches détiennent plus de 66 % de la richesse nationale nette, 60 % en ont seulement 14,8 %. La richesse détenue par la tranche de super privilégiés (1 %, la grande bourgeoisie) est 240 fois supérieure à celle détenue par les 20 % de la population les plus pauvres. De 2008 à 2014, les groupes les plus faibles ont perdu 24 % de leurs revenus.

Se rebeller est juste, nécessaire et possible

Des minorités politiques et sociales qui n’acceptent pas ces injustices et qui veulent réagir existent pourtant. Il y a aussi des luttes très dures pour défendre le lieu de travail. Il y a des mouvements de syndicalisation de nouveaux secteurs et des initiatives pour reconquérir des droits et un salaire décent. Il y a des initiatives de solidarité envers les plus faibles et les migrants. Il y a encore ceux qui veulent unifier les luttes dispersées des classes subalternes. Certes, ces tentatives sont encore fragmentées et trop faibles face à la puissance de l’adversaire de classe et face à l’hégémonie des forces politiques patronales, mais c’est précisément le drame de la situation qui pousse et oblige les syndicats de classe et les forces politiques antilibérales et anticapitalistes à rechercher l’unité d’action. Car l’enjeu c’est de recomposer cette mosaïque de résistances et de luttes potentielles, c’est de rendre possibles et crédibles des luttes, des contenus et des objectifs de la mobilisation.

Pour obtenir des améliorations significatives des conditions de vie des masses, tout comme pour arrêter la vague continue des licenciements, la classe ouvrière doit redevenir le sujet du conflit sur les lieux de travail et dans les territoires. La première tâche est plus que jamais celle de la reconstruction des structures organisationnelles essentielles de la classe ouvrière, en d’autres termes la dimension syndicale, quelle qu’en soit la forme. Dans de nombreux cas il s’agit de les reconstruire de zéro, dans d’autres de les renouveler en profondeur, de les rendre indépendantes de ces appareils qui ne savent que perdre et d’en faire les nouveaux protagonistes d’une polarisation nouvelle qui pèsera sur les rapports de forces globaux dans le pays. Ainsi que nous l’avons écrit dans la résolution de notre organisation :

« Les résistances sociales, aujourd’hui nombreuses, mais isolées et donc perdantes, doivent se généraliser, se reconnaître et s’unir pour faire front commun. Les divers secteurs du prolétariat – les Italiens et les migrants, les jeunes et les anciens, le public et le privé, les précaires et ceux qui ne le sont pas, les hommes et les femmes – doivent être capables de redécouvrir l’unité de leurs intérêts de classe et renforcer mutuellement leurs propres luttes. Relancer le syndicalisme conflictuel et de classe, l’unité syndicale des exploités, mettre fin à la compétition entre les sigles du syndicalisme de base et avec ceux qui construisent les courants classistes au sein de la CGIL, est la condition préalable pour que des luttes efficaces se développent dans le futur prochain.

« Pour cela nous pensons que la prochaine bataille de l’aire oppositionnelle au sein de la CGIL sera centrale. Pas tant et pas seulement pour peser sur l’équilibre interne des organes dirigeants de cette confédération, mais en tant que fait politique plus général : la question de la construction des organisations de base de la classe ouvrière, d’un syndicalisme de classe qui doit s’adresser à toute la classe ouvrière, en interaction également avec les syndicats de base.

« La lutte de ces dernières années du mouvement féministe, en faveur d’un plan contre la violence masculine contre les femmes, est de ce point de vue exemplaire. C’est un mouvement qui a commencé à dialoguer avec des secteurs importants des travailleuses (et des travailleurs) en appelant à la grève le 8 mars deux années de suite. Il faut un nouveau mouvement ouvrier, féministe, antiraciste, antibureaucratique, internationaliste. Oui, internationaliste également, car il faut construire la solidarité en premier lieu avec les travailleuses et les travailleurs en Europe, qui luttent pour les mêmes intérêts que ceux d’Italie, contre les politiques néolibérales d’austérité économique, dictées au niveau continental par les institutions de l’Union européenne. Rompre avec l’Union européenne cela signifie pour nous retourner contre elle les travailleuses et les travailleurs européens, qui reconstruisent par en bas et dans les luttes le sens de leur nouvelle solidarité. »

Naissance de Potere al Popolo

Les vicissitudes électorales ont conduit à la formation d’une entité politique nouvelle – une coalition des diverses organisations ainsi que de militants politiques et sociaux individuels – qui a assumé un programme radicalement antilibéral (avec quelques suggestions anticapitalistes). Elle a pris, non sans débats, le nom de Potere al Popolo (le Pouvoir au peuple). « Un mouvement des travailleuses et des travailleurs, des jeunes, des chômeurs et des retraités, des compétences mises au service de la communauté, des personnes engagées dans les associations, des comités locaux, des expériences civiques, des militantes et des militants, impliquant des partis, des réseaux et des organisations de la gauche sociale et politique, antilibérale et anticapitaliste, communiste, socialiste, écologiste, féministe, laïque, pacifiste, libertaire, méridionaliste qui, ces dernières années, était dans l’opposition et n’a pas abandonné » – telle est sa définition présentée dans le manifeste qui a permis de lancer cette initiative en novembre 2017.

Début 2017, alors que la gauche radicale était plus fragmentée que jamais, à la gauche du PD existaient deux forces principales :

• D’une part, la Gauche écologie et liberté – qui s’est ensuite transformée en Gauche italienne – disposant d’un grand nombre de députés élus en alliance avec le PD dirigé par Pier Luigi Bersani lors des élections de 2013, puis passés dans l’opposition face aux gouvernements de coalition autour du PD conduits par Enrico Letta, puis par Matteo Renzi. Cette force modérée a maintenu et maintient encore l’alliance avec le PD dans les gouvernements régionaux.

• D’autre part, le Parti de refondation communiste (sans représentation parlementaire, mais avec une députée européenne, Eleonora Forenza), qui fait partie de la Gauche européenne et est toujours lié à Syriza, réduit par rapport au passé mais restant l’organisation avec le plus grand nombre de militant·es. Au sein du PRC coexistent différents courants internes avec des positions plus ou moins radicales.

La crise du PD a poussé certains de ses dirigeants qui ont conduit durant des années des politiques d’austérité mais ont été marginalisés par le nouveau chef Matteo Renzi – tels Bersani ou D’Alema – à fonder un nouveau parti, le Mouvement démocratique et progressiste (Mdp), tentant de se présenter comme une nouvelle alternative valable de gauche… mais sans grande crédibilité.

En vue des élections de 2018, deux intellectuels, Anna Falcone et Tomaso Montanari, soutenus par la Gauche italienne et Refondation communiste, ont tenté de construire à l’issue d’une assemblée de 1 500 personnes au théâtre Brancaccio de Rome le 18 juin 2017, une large coalition antilibérale. Mais la tentative a rapidement tourné court, car la Gauche italienne a été attirée par Bersani, avec qui elle a constitué en octobre la coalition « Libres et égaux », dirigée par le président du Sénat, Pietro Grasso, avec l’objectif déclaré d’obtenir un bon succès électoral pour peser sur le PD et reconstruire « un véritable centre-gauche ».

Le PRC a été exclu de ce regroupement. Un vide politique a été ainsi créé, qui a trouvé une réponse positive sous la forme de l’unité de divers sujets politiques et sociaux à la mi-novembre en vue de former une liste de gauche radicale. C’est le centre social de Naples « Je suis fou » – qui se réunit dans les locaux désaffectés d’un ancien hôpital psychiatrique pénal, et qui est également une force politique avec un écho national – qui a pris l’initiative. Une première réunion nationale réussie a eu lieu en novembre, suivie par de nombreuses réunions locales et une nouvelle rencontre nationale début décembre 2017. Ces réunions ont abouti à l’établissement d’une liste de la gauche alternative qui a pris pour nom Potere al Popolo. Le succès de cette initiative exprimait la recherche d’une alternative politique par les milieux jeunes (mais aussi moins jeunes), ainsi que la volonté d’un engagement militant mettant au centre non seulement le calendrier électoral mais surtout l’intervention sociale dans les quartiers populaires et sur les lieux de travail.

Cinq forces politiques constitutives ont structuré Potere al Popolo et leur engagement a été déterminant pour se présenter sur l’ensemble du territoire national. En plus du centre social de Naples, il s’agit du PRC, du Parti communiste italien (une scission du PRC), de Sinistra anticapitalista et de la Plateforme Eurostop (également composite, mais dont certains courants se réfèrent au plus grand syndicat de base italien, l’USB).

C’est une coalition (pour l’instant d’un front unique) qui, malgré l’extrême diversité des positions politiques et stratégiques (et encore plus idéologiques) de ses composantes, a été capable de réunir des forces politiques et sociales, des organisations et des mouvements tant locaux que nationaux, ainsi que des anciens et des nouveaux militant·es, pour combattre les politiques néolibérales et pour faire avancer un programme de défense des conditions de vie et de travail de la classe ouvrière, des classes populaires dans leur ensemble.

Synthèse

Un programme en 15 points a été formulé, qui résume les revendications des mouvements qui ont lutté ces dernières années dans le but d’éliminer tous les choix politiques, économiques, sociaux, environnementaux adoptés par le capitalisme néolibéral. Face à la barbarie, au racisme, au fascisme, face aux choix économiques qui ont produit la décadence de la société et l’injustice généralisée, cette liste et son programme ont construit un projet honnête et généreux, une bouffée d’espoir. Certes, ce n’est pas un programme de transition vers le socialisme. Mais une lutte cohérente pour ses revendications conduit à une lutte indispensable contre le capitalisme et c’est donc un instrument pour construire la résistance sociale.

Le résultat électoral obtenu est certainement modeste, lié au niveau du rapport de forces entre les classes. Il est loin des espoirs-illusions partagés par un bon nombre de ceux qui s’étaient engagés dans la campagne et comptaient sur des résultats du travail accompli. Mais l’essentiel c’est d’avoir essayé et d’avoir rompu avec l’image d’une gauche politique bloquée. En témoigne le succès de la réunion nationale post-électorale, qui a eu lieu à la mi-mars à Rome – avec une participation plus forte – tout comme celui des réunions locales, impliquant des forces nouvelles qui n’ont appris qu’au dernier moment l’existence de cette coalition politique et sociale.

Maintenant, il s’agit de passer de la campagne électorale à l’activité quotidienne sur les lieux de travail, dans les écoles, les localités, pour reconstruire les mobilisations et la résistance et être capable de repousser les nouvelles attaques du gouvernement et de la bourgeoisie.

Pour Sinistra anticapitalista, l’expérience d’unité et du travail en commun au sein de Potere al Popolo a été positive pour ceux qui veulent reconstruire un mouvement social de lutte, qu’il faut développer plus que jamais. Les difficultés sont grandes et un débat s’est ouvert à l’intérieur de Potere al Popolo sur les choix qu’ils faut faire : plusieurs propositions différentes son avancées.

Nous avons écrit : « Il doit être clair que le rôle de Potere al Popolo se mesure non seulement dans son expression organisationnelle, mais surtout dans sa capacité de répondre politiquement aux dramatiques problèmes de la situation sociale et de l’état de la lutte des classes. Il doit agir comme une force motrice de la dynamique unitaire des luttes, un instrument de reconnaissance mutuelle des différents secteurs de la classe ouvrière et commencer à construire des campagnes et des batailles communes… Pour accomplir ces tâches, Potere al Popolo doit recueillir le meilleur de ce qui a été exprimé durant ses premiers trois mois d’existence, non en se renfermant pour construire un autre parti dans la galaxie de la gauche radicale, mais en s’ouvrant avec un esprit pluraliste aux énergies et aux secteurs qui ont regardé avec intérêt cette coalition durant la campagne électorale tout en étant sceptiques sur la pratique du terrain électoral, à celles et ceux qui ont critiqué notre proposition mais sont prêts à construire ensemble la mobilisation et le conflit, qui nous ont découverts trop tard pour montrer leur approbation par le vote, ou encore qui ne connaissaient personne dans nos assemblées, et surtout aux luttes, territoriales et sur les lieux de travail. Pour ce faire, il faut que Potere al Popolo soit clairement une coalition de mouvements, politiques et sociaaux, un forum social moderne, reprenant l’inspiration originaire du manifeste en s’ouvrant à l’adhésion des organisations et des individus ainsi qu’à la participation la plus large aux débats dans les assemblées et dans les initiatives de discussion. C’est aussi se donner une structure qui sait tirer le meilleur parti des instruments de base mais aussi des formes de coopération et de modalités démocratiques en sachant les gérer réellement et en valorisant la pluralité des sujets politiques et sociaux qui composent ce regroupement. Ces tâches exigent un travail de longue haleine, un esprit unitaire, une volonté et une capacité de discussion et d’approfondissement des questions sur lesquelles il y a des approches différentes – ce qui est naturel dans une période historique comme celle que nous vivons –, mais surtout une volonté de travail en commun sur les nombreux terrains de convergence que nous avons identifiés dans le programme électoral. Tel est l’engagement de Sinistra anticapitalista. »

* Franco Turigliatto, ancien sénateur, est membre de la direction de Sinistra anticapitalista (Gauche anticapitaliste), une des deux organisations de la IVe Internationale en Italie, issues de la séparation de Sinistra critica (Gauche critique ; l’autre organisation étant Communia).

Notes

1. Ces trois partis ont été fondés à l’issue de scissions successives du Parti démocrate. La Gauche italienne (dont le nom complet est Gauche italienne – Gauche écologie et liberté) est apparue en novembre 2015 lors d’un rassemblement de près de 3 000 personnes à Rome, à l’initiative notamment de scissionnistes du PD. Possibile (C’est possible) a été fondé en juin 2015 par Pippo Civati, qui auparavant souhaitait devenir secrétaire du PD et se réclame de la gauche libérale. « Article 1er – Mouvement démocratique progressiste » (Mdp) a été fondé en janvier 2017, à la suite de l’échec du référendum constitutionnel voulu par Matteo Renzi, par plusieurs dirigeants connus qui ont quitté le Parti démocrate (entre autres : Pier Luigi Bersani, Massimo D’Alema, Roberto Speranza, Enrico Rossi, Guglielmo Epifani, Vasco Errani, Enrico Rossi et Pietro Grasso). Le nom « Article 1er » renvoie au premier article de la Constitution italienne qui définit l’Italie en tant que « République démocratique, fondée sur le travail ».

2. CGIL, CISL et UIL

3. La Confindustria est l’association patronale qui regroupe la majorité des entreprises italiennes, mais plus Fiat-Chrysler (FCA). Fiat, alors premier employeur privé en Italie, a quitté la Confindustria le 1er janvier 2012, refusant d’appliquer les accords collectifs du secteur automobile, qu’il jugeait incompatibles avec « la concurrence internationale ».

4. Marco Minniti, ancien membre du PCI, a été chargé de la Sécurité de la République de mai 2013 à décembre 2016 (dans les gouvernements d’Enrico Letta et de Matteo Renzi). Il est devenu ministre de l’Intérieur dans le gouvernement de Paolo Gentiloni (depuis 12 décembre 2016).

5. L’Opération Mare Nostrum a été lancée dans la foulée du drame de Lampedusa – naufrage du 3 octobre 2013 qui a coûté la vie à environ 500 migrants africains et celui du 11 octobre 2013 qui a coûté la vie à 268 personnes, dont 60 enfants – par le gouvernement d’Enrico Letta, visant à secourir en mer les migrants par la marine italienne. En moins d’un an elle a permis de repêcher près de 100 000 migrants. Elle a pris fin le 1er novembre 2014, partiellement remplacée par l’opération de l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures, Frontex.

6. Le taux de chômage s’élevait en janvier 2018 à 11,1 % selon des données provisoires publiées par l’Institut national des statistiques (le Figaro du 1er mars 2018). Selon un rapport de la Commission européenne, le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans était de 37 %, contre une moyenne de 18,6 % dans l’UE (les Échos du 30 août 2017).

7. Promue par le gouvernement Renzi, la loi nommée « Jobs Act » visait à détruire les normes et les droits que les salarié·e·s avaient conquis à travers les luttes des années 1960 et qui s’étaient concrétisés sous la forme du Statut des travailleurs de 1970. Autrement dit, les entreprises peuvent dorénavant bénéficier d’une liberté totale de licenciement et leur capacité de chantage et d’exploitation des salarié·e·s est renforcée. Cf. F. Turigliatto, « Le “Jobs Act”, réalité et métaphore d’une victoire des dominants », À L’encontre du 11 mai 2015 (http://alencontre.org/europe/italie/italie-le-jobs-act-realite-et-metaphore-dune-victoire-des-dominants.html).

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