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N° 677-678

MARXISME

Léon Trotsky, prophète de la révolution d’Octobre

Michael Löwy*

Léon Trotsky a été un des rares sinon le seul marxiste russe à avoir prévu dès 1905, dans ses grandes lignes – la « révolution permanente » –, le cours des événements d’Octobre 1917. Mais il ne s’est pas contenté de prévoir : comme « prophète armé », il a activement contribué à la réalisation de ses prédictions.

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Mais ce ne fut pas la seule « prophétie » du jeune Trotsky. Dans un pamphlet de 1904, Nos tâches politiques, il critique – de façon analogue à Rosa Luxemburg – le jacobinisme des bolchéviques et leur tendance au substitutisme. Après son adhésion au parti bolchévique en 1917, Trotsky n’échappera pas à cette logique « substitutiste », surtout pendant les années 1920-22 – avant de devenir, à partir de 1923, le principal critique du stalinisme.

Théorie de la révolution permanente

La théorie de la révolution permanente de Trotsky – d’abord uniquement rattachée à la problématique russe, sans aspirer à une signification universelle – est née dans la tourmente révolutionnaire de 1905-1906 en Russie. Les thèses de Trotsky sur la nature de cette révolution constituaient une rupture radicale avec les idées dominantes dans la Deuxième Internationale au sujet de l’avenir de la Russie. Marx et Engels n’avaient pas hésité à suggérer, dans leur préface à l’édition russe du Manifeste communiste (1882), que « si la révolution russe donne le signal d’une révolution prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste » (1). Cependant, après leur mort, cette piste – suspecte d’affinité avec le populisme russe – fut abandonnée. Bientôt il est devenu une prémisse universelle – presque un acte de foi – chez les marxistes « orthodoxes », russes ou européens, que la future révolution russe aurait nécessairement, inévitablement, un caractère strictement démocratique bourgeois : abolition du tsarisme, établissement d’une république démocratique, suppression des vestiges féodaux dans les campagnes, distribution des terres aux paysans. Toutes les fractions de la social-démocratie russe prenaient cette présupposition comme leur point de départ incontroversé ; si elles se disputaient entre elles, c’était sur les différentes interprétations du rôle du prolétariat dans cette révolution bourgeoise, et de ses alliances de classe : fallait-il privilégier la bourgeoise libérale (menchéviques) ou la paysannerie (bolchéviques) ?

Trotsky a été le premier et pour beaucoup d’années le seul marxiste à mettre en question ce dogme sacro-saint. Il fut, avant 1917, le seul à envisager non seulement le rôle hégémonique du mouvement ouvrier dans la révolution russe – thèse partagée aussi par Parvus, Rosa Luxemburg et, dans certains textes, Lénine – mais aussi la possibilité d’une transcroissance de la révolution démocratique en révolution socialiste.

C’est au cours de l’année 1905, dans divers articles pour la presse révolutionnaire, que Trotsky va formuler pour la première fois sa nouvelle doctrine – systématisée plus tard dans le célèbre essai, écrit en prison en 1906, Bilans et Perspectives. Il a été sans doute influencé par Parvus, mais celui-ci n’a jamais dépassé l’idée d’un gouvernement ouvrier accomplissant un programme strictement démocratique (bourgeois) : il voulait bien changer la locomotive de l’histoire mais par ses rails… (2)

Le terme « révolution permanente » semble avoir été inspiré à Trotsky par un article de Franz Mehring dans la Neue Zeit en novembre 1905 ; mais le sens que lui attribuait l’écrivain socialiste allemand était beaucoup moins radical et plus vague que celui qu’il recevra dans les écrits du révolutionnaire russe. Trotsky a été le seul à oser suggérer, dès 1905, la possibilité d’une révolution accomplissant des « tâches socialistes » – c’est-à-dire l’expropriation des grands capitalistes en Russie – hypothèse unanimement rejetée par les autres marxistes russes comme utopique et aventurière.

Une étude attentive des racines de l’audace politique de Trotsky et de sa théorie de la révolution permanente montre que ses positions étaient fondées sur une interprétation du marxisme et de la méthode dialectique très distincte de l’orthodoxie régnant dans la Deuxième Internationale. Cela peut s’expliquer, au moins en partie, par l’influence de Labriola, le premier philosophe marxiste étudié par le jeune Trotsky, dont la démarche, d’inspiration hégélo-marxiste, était aux antipodes du positivisme et du matérialisme vulgaires si influents à l’époque. Voici quelques-unes des caractéristiques distinctives de la méthodologie marxiste à l’œuvre dans les écrits du jeune Trotsky et dans sa théorie de la révolution russe :

1. Partisan d’une conception dialectique de l’unité des contraires, Trotsky critique la séparation rigide pratiquée par les bolchéviques entre le pouvoir socialiste du prolétariat et la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » comme une « opération logique, purement formelle ». De même, dans un passage étonnant d’une polémique contre le menchévique Tcherevanine, il condamne le caractère analytique – c’est-à-dire abstrait, formel, pré-dialectique – de sa démarche politique : « Tcherevanine met sur pied une tactique comme Spinoza construisait son éthique : par la méthode géométrique » (3).

2. Trotsky rejette explicitement l’économisme, un des traits essentiels du marxisme de Plekhanov. Cette rupture est une des présuppositions méthodologiques fondamentales de la théorie de la révolution permanente, comme l’atteste ce passage bien connu de Bilan et Perspectives : « Imaginer que la dictature du prolétariat dépende en quelque sorte automatiquement du développement et des ressources techniques d’un pays, c’est tirer une conclusion fausse d’un matérialisme “économique” simplifié jusqu’à l’absurde. Ce point de vue n’a rien à voir avec le marxisme » (4).

3. La conception de l’histoire chez Trotsky n’est pas fataliste mais ouverte : la tâche du marxisme, écrit-il, c’est de « découvrir, en analysant le mécanisme interne de la révolution, les possibilités qu’elle présente dans son développement » (5). La révolution permanente n’est pas un résultat déterminé d’avance, mais une possibilité objective, légitime et réaliste, dont l’accomplissement dépend d’innombrables facteurs subjectifs et événements imprévisibles.

4. Tandis que la plupart des marxistes russes tendent, à cause de leur polémique avec le populisme, à nier toute spécificité à la formation sociale russe, et insistent sur la similarité inévitable entre le développement socio-économique de l’Europe occidentale et l’avenir de la Russie, Trotsky formule une position dialectique nouvelle. Critiquant aussi bien le particularisme slavophile des Narodniks et l’universalisme abstrait des menchéviques, il développe une analyse concrète qui rend compte simultanément des spécificités de la formation russe et de l’impact des tendances générales du développement capitaliste sur le pays.

C’est la combinaison de toutes ces innovations méthodologiques qui fait de Bilans et Perspectives un texte unique. À partir d’une l’étude du développement inégal et combiné en Russie – qui a pour résultat une bourgeoisie faible à moitié étrangère, et un prolétariat moderne et exceptionnellement concentré – il aboutit à la conclusion que seul le mouvement ouvrier, soutenu par la paysannerie, peut accomplir la révolution démocratique en Russie, en renversant l’autocratie et le pouvoir des propriétaires fonciers. En réalité, cette perspective d’un gouvernement ouvrier en Russie était partagée par d’autres marxistes russes – notamment Parvus. La nouveauté radicale de la théorie de la révolution permanente est située moins dans sa définition de la nature de classe de la future révolution russe que dans sa conception de ses tâches historiques. La contribution décisive de Trotsky, c’est l’idée que la révolution russe pouvait dépasser les limites d’une profonde transformation démocratique et commencer à prendre des mesures anticapitalistes à contenu clairement socialiste. Son principal argument pour justifier cette hypothèse iconoclaste était tout simplement que « la domination politique du prolétariat est incompatible avec son esclavage économique ». Pourquoi le prolétariat, une fois au pouvoir et contrôlant les moyens de coercition, devrait-il continuer à tolérer l’exploitation capitaliste ? Même s’il voulait se limiter d’abord à un programme minimum, il serait conduit, par la logique même de sa position, à prendre des mesures collectivistes. Cela dit, Trotsky était aussi convaincu que, sans l’extension de la révolution en Europe occidentale, le prolétariat russe pourrait difficilement se maintenir longtemps au pouvoir.

Commentant les idées avancées par Trotsky dans Bilans et Perspectives, Isaac Deutscher écrivait, dans un des plus beaux passages de sa biographie du fondateur de l’Armée rouge : « Que son message suscite l’horreur ou l’espoir, que l’on tienne son auteur pour le héros inspiré d’une ère nouvelle unique dans l’histoire par sa grandeur et ses réalisations, ou comme le prophète de la catastrophe et du malheur, on ne peut qu’être impressionné par l’ampleur et l’audace de la vision. Il embrassait l’avenir comme, du sommet d’une haute montagne, on découvre un immense territoire inconnu dont on distingue, dans le lointain, les grands axes d’orientation. […] Il se méprit sur la direction exacte d’une grande route; plusieurs jalons distincts lui apparurent comme s’ils n’en faisaient qu’un ; et il n’aperçut pas l’un des dangereux ravins escarpés où il devait un jour faire une chute fatale. Mais la compensation fut l’ampleur unique du panorama qu’il avait sous les yeux. Comparées au tableau que Trotsky esquissa dans sa cellule de la forteresse, les prédictions politiques des plus illustres et plus avisés de ses contemporains, sans excepter Lénine et Plekhanov, apparaissent timides et confuses » (6).

En effet, les événements de 1917 ont dramatiquement confirmé les prévisions fondamentales de Trotsky douze années plus tôt. L’incapacité des partis bourgeois et de leurs alliés dans l’aile modérée du mouvement ouvrier à répondre aux aspirations révolutionnaires de la paysannerie, et au désir de paix de la population, a créé les conditions pour une radicalisation du mouvement révolutionnaire de février à octobre. Ce qu’on appelait « les tâches démocratiques » n’a été réalisé, en ce qui concerne la paysannerie, qu’après la victoire des soviets (7). Mais une fois au pouvoir, les révolutionnaires d’octobre n’ont pas pu se limiter à des réformes uniquement démocratiques ; la dynamique de la lutte de classe les a obligés à prendre des mesures explicitement socialistes. En effet, confrontés au boycott économique des classes possédantes et à la menace croissante d’une paralysie générale de la production, les bolchéviques et leurs alliés ont été conduits – bien plus tôt que prévu – à exproprier le capital : en juin 1918, le Conseil des Commissaires du peuple décrétait la socialisation des principales branches de l’industrie.

En d’autres termes, la révolution de 1917 a connu un processus de développement révolutionnaire ininterrompu depuis sa phase « bourgeoise-démocratique » (inachevée) de février jusqu’à sa phase « prolétarienne-socialiste » qui commence en octobre. Avec le soutien de la paysannerie, les Soviets ont combiné les mesures démocratiques (la révolution agraire) avec les mesures socialistes (l’expropriation de la bourgeoisie), ouvrant une « voie non capitaliste », une période de transition au socialisme. Mais le parti bolchévique n’a pu prendre la direction de ce gigantesque mouvement social qui a « ébranlé le monde » que grâce à la réorientation stratégique radicale initiée par Lénine en avril 1917, selon une perspective assez proche de la révolution permanente. Inutile d’ajouter que Trotsky, en tant que président du soviet de Petrograd, dirigeant du parti bolchévique et fondateur de l’Armée rouge, a lui-même joué un rôle déterminant dans la « transcroissance » socialiste de la révolution d’Octobre.

Dangers menaçant de l’intérieur la démocratie ouvrière

Reste la question controversée de l’extension internationale de la révolution : les événements ont-ils confirmé la prévision conditionnelle de Trotsky – sans révolution en Europe, le pouvoir prolétarien en Russie est condamné ? Oui et non.

La démocratie ouvrière en Russie n’a pas survécu à la défaite de la révolution européenne (en 1919-23) ; mais son déclin n’a pas produit, comme le pensait Trotsky en 1906, une restauration du capitalisme – celle-ci n’aura lieu que bien plus tard, après 1991 – mais un développement imprévu : le remplacement du pouvoir ouvrier par la dictature d’une couche bureaucratique issue du mouvement ouvrier lui-même.

Or, si Trotsky n’avait pas prévu, en 1905-1906, cette issue, il n’en a pas moins eu l’intuition, vers la même époque, des dangers qui menaçaient, de l’intérieur, la démocratie ouvrière.

Peu après le Congrès de 1903 de la social-démocratie russe, qui a vu la scission entre menchéviques et bolchéviques, Trotsky a publié un pamphlet intitulé Nos tâches politiques (1904). Comme Rosa Luxemburg vers la même époque (voir son article « Questions d’organisation de la social-démocratie russe », publié dans la revue des socialistes allemands Neue Zeit et dans l’Iskra russe en juillet 1904) il critique Lénine et ses camarades pour leurs conceptions « centralistes » et autoritaires, d’inspiration jacobine. Lénine n’avait pas hésité à écrire dans Un pas en avant, deux pas en arrière (1904) que le social-démocrate révolutionnaire n’était autre chose qu’un « jacobin lié indissolublement à l’organisation du prolétariat » (8). Or, selon le jeune Trotsky, il faut choisir entre le jacobinisme et le marxisme, parce que le social-démocrate révolutionnaire et le jacobin représentent « deux mondes, deux doctrines, deux tactiques et deux mentalités, séparés par un abîme » (9).

Le leitmotiv du pamphlet était le danger de « substitutisme » représenté par les méthodes prônées par Lénine : selon Trotsky, les conceptions de l’auteur de Que faire ? conduisent à ce que le parti se substitue à la classe ouvrière, tandis que, à l’intérieur du parti lui-même, « l’organisation du parti – un petit comité – commence par se substituer à l’ensemble du parti ; puis le comité central se substitue à l’organisation et finalement un “dictateur” se substitue au comité central » (10). On peut considérer ces critiques injustes envers Lénine, mais elles ne constituent pas moins – avec une intuition visionnaire – un miroir fidèle de l’avenir stalinien de l’URSS (11). Rejetant ce type de démarche, Trotsky lance deux mots d’ordre alternatifs : « Vive l’auto-activité du prolétariat ! À bas le substitutisme politique ! ».

Plus encore que contre Lénine, Trotsky s’insurge contre les inquiétantes doctrines exposées par certains comités bolchéviques, comme par exemple ceux de l’Oural, dans un texte publié en supplément de l’Iskra : « les auteurs de ce document ont le courage d’affirmer tout haut que la dictature du prolétariat leur apparaît sous les traits de la dictature sur le prolétariat : ce n’est pas la classe ouvrière qui, par son action autonome, a pris dans ses mains le destin de la société, mais une “organisation forte et puissante” qui, régnant sur le prolétariat et à travers lui sur la société, assure le passage au socialisme » (12). Dictature sur le prolétariat : en peu de mots l’enjeu central du débat était posé.

Face à ce « Manifeste ouralien » qui « n’est pas une curiosité, mais le symptôme d’un danger beaucoup plus grave, menaçant notre Parti », et dont les conclusions « font froid dans le dos même à ceux qui ne sont pas particulièrement peureux », Trotsky insiste sur la nécessité d’une démocratie pluraliste dans l’exercice du pouvoir révolutionnaire : « Les tâches du nouveau régime sont si complexes qu’elles ne pourront être résolues que par la compétition entre différentes méthodes de construction économique et politique, que par de longues “discussions”, que par la lutte systématique, lutte non seulement du monde socialiste avec le monde capitaliste, mais aussi lutte des divers courants et des diverses tendances à l’intérieur du socialisme : courants qui ne manqueront pas d’apparaître inévitablement dès que la dictature du prolétariat posera par dizaines, par centaines, de nouveaux problèmes, insolubles à l’avance. Et aucune “organisation forte et puissante” ne pourra, pour accélérer et simplifier le processus, écraser ces tendances et ces divergences : il est bien trop clair qu’un prolétariat capable d’exercer sa dictature sur la société ne souffrira aucune dictature sur lui-même » (13).

Si la conclusion est bien trop optimiste, on ne peut qu’être frappé par le caractère prémonitoire, prophétique même, de ce texte de Trotsky, de sa capacité à percevoir les dangereuses tendances – autoritaires et antidémocratiques, « à donner froid dans le dos » – à l’œuvre au sein de certains courants du mouvement bolchévique.

En juillet 1917, Trotsky va adhérer au parti bolchévique. Cette décision découle d’une part de sa rupture définitive avec les menchéviques (avec lesquels il avait constitué en 1912 une alliance, le « bloc d’Août ») depuis 1915, et d’autre part des transformations profondes qu’avait connues le bolchévisme. Non seulement il était devenu un parti inséré dans le mouvement des masses, mais il avait fait, sous l’impulsion des Thèses d’avril de Lénine, un tournant à gauche qui incorporait l’essentiel de la stratégie de la révolution permanente (certains « vieux bolchéviques » accuseront même Lénine d’être devenu « trotskyste » en avril 1917…). Cette adhésion de Trotsky au bolchévisme était durable : à partir de cette époque, et jusqu’à sa mort en 1940, la référence au léninisme et la conviction de l’importance cruciale du parti en tant que direction révolutionnaire deviennent des axes centraux de sa réflexion politique.

Errements substitutistes et tournant de 1923

Les premières années du pouvoir soviétique (1917-1923) se caractérisent par des restrictions croissantes des libertés démocratiques – même si on est encore loin du système totalitaire stalinien. Tout en se solidarisant avec les bolchéviques, Rosa Luxemburg ne critiquait pas moins dans sa célèbre brochure sur La révolution russe (1918) les mesures autoritaires prises par le nouveau régime révolutionnaire : dissolution de l’Assemblée constituante, interdiction des partis et de la presse d’opposition, etc.

Léon Trotsky partage, avec Lénine et ses camarades, la responsabilité pour cette orientation. Elle va même prendre chez lui, entre 1920 et 1922, une forme assez outrancière, caractérisée par un centralisme extrême, dont les propositions de militarisation du travail et d’étatisation des syndicats – d’ailleurs refusées par Lénine et la majorité du parti – sont l’expression la plus évidente. Il va, pour ainsi dire, tenter de mettre lui-même en pratique certaines des thèses substitutistes dont il avait dénoncé le danger en 1904.

D’une façon générale, Trotsky va développer pendant cette période des idées et des arguments fortement marqués par un autoritarisme d’inspiration « jacobine ». C’est le cas de brochures comme Terrorisme et Communisme (1920, une réponse aux critiques de Kautsky) ou Entre l’impérialisme et la révolution (1922, une tentative de légitimation de l’invasion soviétique de la Géorgie) mais aussi d’autres interventions dans les débats politiques de l’époque. Par exemple, dans ses discours au Xe Congrès du PCUS (mars 1921), il avance ouvertement la thèse que le parti doit maintenir sa dictature « sans tenir compte des flottements provisoires dans la réaction spontanée des masses, ni même des hésitations momentanées de la classe ouvrière ». Et dans une intervention au deuxième congrès mondial du Komintern (juillet 1920) il développe ce magnifique morceau d’idéologie substitutiste : « Aujourd’hui nous avons reçu une proposition du gouvernement polonais pour faire la paix. Qui décide de ces questions ? Nous avons le Conseil des commissaires du peuple, mais lui aussi doit être sujet à un certain contrôle. Contrôle par qui ? Contrôle par la classe ouvrière comme une masse informe, chaotique ? Non. Le comité central du parti est rassemblé pour discuter la proposition et décider quelle doit être la réponse. Et quand nous devons conduire la guerre, organiser des nouvelles divisions, trouver les meilleurs éléments pour elles – vers qui nous nous tournons ? Vers le parti. Vers le comité central » (14).

Il est vrai que, même pendant cette période, Trotsky avait une attitude beaucoup plus nuancée envers les problèmes qui se posaient à la Troisième Internationale. Sa vision du rapport entre « le parti » et « les masses » en Europe était très différente, sinon contradictoire, de celle qu’il prônait pour l’URSS. Dans un discours à la même époque, il prend soin de souligner, à propos de l’Italie, que « l’idée de remplacer la volonté des masses par la détermination de l’ainsi nommée avant-garde est absolument inadmissible et non marxiste » ; et en novembre 1920, dans une intervention sur l’Allemagne au comité exécutif du Komintern, il défend le principe de la réciprocité dialectique entre les dirigeants et la base du mouvement : « L’éducation des masses et la sélection des dirigeants, le développement de l’action autonome des masses et l’établissement d’un contrôle correspondant sur les dirigeants – ce sont des processus et des phénomènes mutuellement liés et mutuellement conditionnés » (15).

Le grand tournant aura lieu en 1923, quand Trotsky prend conscience de la montée progressive du pouvoir de la bureaucratie au sein du parti et de l’État soviétique. Il va donc dénoncer, dans Cours nouveau, la tendance de l’appareil à « opposer (…) les cadres dirigeants au reste de la masse, qui n’est pour eux qu’un objet d’action », ainsi que le danger de « substitutisme » qui surgit quand les méthodes de l’appareil effacent la démocratie vivante et active à l’intérieur du parti, c’est-à-dire quand « la direction par le parti fait place à l’administration par ses organes exécutifs (comité, bureau, secrétaire, etc.) » (16). Il deviendra bientôt le principal adversaire de la bureaucratie stalinienne, et l’on retrouvera dans ses écrits postérieurs – comme par exemple la Révolution trahie (1936) – presque mot par mot les plaidoyers pour la démocratie socialiste et le pluralisme de Nos tâches politiques.

Peu avant son assassinat, au moment où il rédige sa biographie de Staline, il revient une dernière fois sur cet écrit de jeunesse, qu’il soumet à un jugement nuancé : « Dans une brochure intitulée Nos tâches politiques, que j’écrivais en 1904 et dont les critiques dirigées contre Lénine manquaient souvent de maturité et de justesse, il y a cependant des pages qui donnent une idée tout à fait juste de la façon de penser des “comitards” de ce temps (…). La lutte que Lénine devait soutenir un an plus tard, au congrès [3e Congrès, avril 1905], contre les comitards hautains, confirme pleinement cette critique » (17).

Cela dit, Trotsky écarte comme vide et dépourvue de base historique la thèse selon laquelle « le stalinisme futur était déjà contenu dans la centralisation bolchéviste » ; les racines du stalinisme, il faut les chercher non dans le « principe » abstrait du centralisme, ni dans la hiérarchie clandestine des révolutionnaires professionnels, mais dans les conditions concrètes de la Russie, avant et après 1917. Les purges staliniennes lui semblent paradoxalement apporter la réponse la plus écrasante aux critiques du bolchévisme : Staline n’a pu établir définitivement son pouvoir que par le massacre de toute la vieille garde bolchévique (18).

L’argument est juste, mais on ne peut pas éviter de s’interroger sur le rôle de certaines traditions autoritaires du bolchévisme d’avant 1917, et des pratiques antidémocratiques des années 1918-23 dans l’essor du stalinisme : les révolutionnaires d’octobre n’ont-ils pas, jusqu’à un certain point, contribué – involontairement – à la genèse du Golem bureaucratique qui allait les détruire ?

Michael Löwy, militant de la IVe Internationale, est sociologue et philosophe écosocialiste. Né en 1938 à São Paulo (Brésil), il vit à Paris depuis 1969. Directeur de recherche (émérite) au CNRS et enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales, il est l’auteur de très nombreux livres parus en vingt-neuf langues dont : la Pensée de Che Guevara, un humanisme révolutionnaire, Paris 1970, Maspero et Paris 1997, Syllepse ; la Théorie de la révolution chez le jeune Marx, Paris 1970, Maspero ; Paysages de la vérité – Introduction à une sociologie critique de la connaissance, Paris 1975, Anthropos ; The politics of uneven and combined development, The theory of permanent revolution (les Politiques du développement inégal et combiné, la théorie de la révolution permanente), Londres 1981, Verso ; Patries ou Planète ? Nationalismes et internationalismes de Marx à nos jours, Lausanne 1997, Éditions Page 2 ; Walter Benjamin : Avertissement d’incendie. Une lecture des thèses « Sur le concept d’histoire », Paris 2001, Presses universitaires de France ; Franz Kafka, rêveur insoumis, Paris 2004, Stock ; Écosocialisme – l’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Paris 2011, Mille et une nuits (nouvelle édition augmentée : Paris 2020, Le temps des cerises) ; la Cage d'acier : Max Weber et le marxisme wébérien, Paris 2013, Stock ; Affinités révolutionnaires : Nos étoiles rouges et noires (en collaboration avec Olivier Besancenot), Paris 2014, Mille et une nuits ; le Sacré fictif – Sociologie et religion : approches littéraires, Paris 2017, Éditions de l’éclat (avec Erwan Dianteill) ; Rosa Luxemburg, l'étincelle incendiaire, Paris 2018, Le temps des cerises ; la Lutte des dieux – Christianisme de la libération et politique en Amérique latine, Paris 2019, Van Dieren Éditeur.

Notes

1. K. Marx, F. Engels, le Manifeste du Parti communiste, Préface à l’édition russe de 1882 :

2. À propos des différences entre Parvus et Trotsky, voir Alain Brossat, Aux origines de la révolution permanente : la pensée du jeune Trotsky, Maspéro, Paris 1974. En ce qui concerne les convergences et les divergences entre Lénine, Luxemburg et Trotsky on lira avec intérêt le livre de Norman Geras, The legacy of Rosa Luxemburg, New Left Books, Londres 1976 ou, en français, Norman Geras et Paul Le Blanc, Marxisme et parti 1903-1917 (Lénine, Luxemburg, Trotsky), Cahiers d’Étude et de recherche n° 14, 1990 <:a>

3. L. Trotsky, 1905, éditions du Minuit, Paris 1969, pp. 374 et 383.

4. L. Trotsky, « Bilan et perspectives », dans 1905, op. cit. p. 420.

5. Ibid., p. 397.

6. Isaac Deutscher, Trotsky, le prophète armé (Julliard 1962) UGE 10/18, Paris 1972, t. 1, p. 290. Deutscher ajoute : « Cette brochure de quatre-vingts pages comprend toute la substance de sa pensée. Pendant tout le reste de sa vie, comme dirigeant de la révolution, comme créateur et chef de l’armée, comme animateur de la nouvelle Internationale et enfin comme exilé pourchassé, il défendra et explicitera les thèses qui se trouvent ramassées dans son ouvrage de 1906. » (p. 291)

7. Comme Lénine l’écrivit plus tard : « Mais en 1917, dès le mois d’avril, bien avant la Révolution d’Octobre et la prise du pouvoir par nous, nous disions ouvertement et expliquions au peuple : maintenant la révolution ne pourra s’arrêter là […] la faillite qui atteint des proportions inouïes exigera (qu’on le veuille ou non) la marche en avant, vers le socialisme. » (V. Lénine, Œuvres, vol. 28, Éditions sociales & Éditions en langues étrangères, Paris-Moscou 1961, p. 310.

8. V. Lénine, « Un pas en avant, deux pas en arrière. (La crise dans notre parti) », Œuvres, t. 7, Éditions Sociales-Éditions du Progrès, Moscou-Paris 1966, pp. 401.

9. L. Trotsky, Nos tâches politiques, Belfond, Paris 1970, p. 187.

10. Ibid. p. 132-135.

11. Isaac Deutscher, Trotsky, op. cit. p. 138-140.

12. L. Trotsky, Nos tâches politiques, op. cit., p. 198.

13. Ibid., p. 201-202.

14. Isaac Deutscher, Trotsky, op. cit. p. 669 et L. Trotsky, The first five years of the Communist International, Pioneer Publishers, New York 1945, vol. 1, pp. 99-100.

15. L. Trotsky, The first five years…, op. cit., pp. 301 et 149. (souligné par moi).

16. L. Trotsky, Cours Nouveau (1923) in Les bolchévicks contre Staline (1923-1928), IVe Internationale, Paris 1957, p. 13.

17. L. Trotsky, Staline, Grasset, Paris 1948.

18. Ibid.