Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 651-652 mai-juin 2018

MEXIQUE

Bilan de la campagne zapatiste. Les chemins de Marichuy et la démocratie impossible

Cf. aussi : [Mexique]

Arturo Anguiano

Le 14 octobre 2017 ont commencé, au Chiapas, les tournées de Maria de Jesus Patricicio Martinez, connue comme Marichuy, porte-parole du Conseil indigène de gouvernement (CIG), organisme qui a intégré l’assemblée plénière que le Congrès national indigène a organisée, fin mai, au Centre indigène de formation intégrale (CIDECI)-Université de la Terre de San Cristobal de las Casas. L’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) a clairement laissé entendre qu’elle n’interviendrait pas directement – tout comme lors de la campagne 2006-2007 – dans les travaux préparatoires à la candidature indigène éventuelle pour les élections présidentielles de 2018. Mais dès le démarrage de la campagne nationale, cherchant à pouvoir inscrire la voix des peuples d’origine sur la liste électorale pour la Présidence de la République, les zapatistes ont mis les petits plats dans les grands.

Caravane pour une vie digne

La tournée de la Caravane pour une vie digne à travers les cinq communautés de communes autonomes, construites à l’initiative des zapatistes, dites « caracoles » (escargot), a levé une marée humaine inhabituelle, qui n’a cessé de croître dès ses débuts à Guadalupe Tepeyac, territoire du Caracol de la Realidad, zone forestière frontière, où, symboliquement a été créé le premier Aguascaliente (appelé depuis Caracol) et où s’est tenue en août 1994 la Convention nationale démocratique, rencontre massive de l’EZLN, des communautés indigènes rebelles et d’une société mexicaine large et plurielle, étonnée et enthousiaste. Les bases d’appui zapatistes, les membres des organisations du Congrès national indigène (CNI), adhérents de la Sexta (sixième déclaration de la forêt Lacandone), réseaux d’appui au CIG et médias indépendants, libres, ont reçu et salué Marichuy et les conseillères et conseillers qui l’accompagnaient. Au fur et à mesure de la progression de la Caravane s’y sont ajoutés des habitants de nombreuses communautés, des familles et des personnes pas nécessairement zapatistes.

Les foules se pressaient autour de la Caravane, et les chemins d’accès aux communautés se remplissaient et débordaient de cortèges. Il en fut ainsi dans le Caracol de Morelia dans la zone tzotz-choy, puis dans le Caracol de La Garrucha dans la forêt tzeltal, dans celui de Roberto Barrios au nord du Chiapas et y compris à Palenque gouvernée par le « mauvais gouvernement » (malgobierno).

Le plus significatif, cependant, c’est la prédominance des femmes, venues de toutes parts, les bras chargés de fleurs, dans leurs vêtements richement ornés. Des multitudes ont participé aux fêtes animées par la musique qui se sont, cependant, transformées en rencontres de réflexion.

La porte-parole y est toujours reçue par des commandantes du Comité clandestin révolutionnaire indigène (CCRI) et des femmes des conseils de Bon gouvernement. Les voix qui se succèdent sur les diverses tribunes, montées collectivement, exposent en un concert tonitruant les griefs et les oppressions historiques dont la lutte et l’organisation des femmes et des hommes zapatistes ravivent la mémoire et ne permettent pas l’oubli. L’exploitation, la violence, le racisme et le mépris sont, non seulement dénoncés, mais expliqués en tant qu’expériences vivantes caractérisant le système capitaliste d’exclusion. Le pillage des terres et des territoires, la spoliation, la destruction de la nature à la campagne comme à la ville, les réformes structurelles imposées par le pouvoir, la criminalité et les disparitions forcées, les migrants qui passent du rêve à la séquestration, le trafic de personnes et le vol, le racisme et le machisme sont dénoncés.

Les zapatistes, grâce à la réalité de la Caravane pour une vie digne, avec à sa tête la porte-parole, incarnent la vérité de leur diagnostic sur la situation, celle de la tempête qu’ils ne se lassent pas d’annoncer avec tous ses dangers et ses menaces. Mais ils insistent également sur le fait que devant la modernisation de l’exploitation capitaliste, il faut aussi inventer, rénover la défense de la vie et de l’avenir, l’organisation et les révoltes nécessaires, recréer la résistance de toutes parts et à tous les niveaux. L’Autre politique est l’alternative pour les peuples et les communautés de tous ceux d’en bas qui, tout comme lors de l’Autre campagne, sont appelés à la lutte. À La Garrucha, on parle même d’avancer dans la formulation d’un nouveau plan national de lutte. Les défis qui se profilent sont nombreux.

Avec son discours clair, sa présence toujours tranquille et fraternelle, Marichuy ne se contente pas de refléter le miroir bâti par les zapatistes, elle contribue à tisser la trame de la résistance avec ses fils fins et multicolores, précisant les raisons de fond de la recherche d’une candidature indépendante à la Présidence de la République, exposées et expliquées par l’EZLN et le CNI. Elle parcourt le pays, toujours accompagnée de nombreux conseillers et conseillères venus de divers endroits du pays, de peuples, de quartiers et de tribus autochtones très diverses, qui renforcent de leurs témoignages et propos une campagne pleine d’entrain, chargée d’idées libertaires et de la compréhension indispensable de la nature de l’ennemi, le système capitaliste mondial et ses gestionnaires.

C’est dans le Caracol d’Oventik, sur les Hauts du Chiapas, le mercredi 19 octobre, qu’a été décidé le démarrage de la tournée initiale pour la collecte des signatures requises pour que Marichuy apparaisse sur la liste électorale comme candidate effectivement indépendante à la Présidence. Au vu de la mobilisation intense et de la multitude de zapatistes femmes et hommes des cinq caracols, un aspect fondamental de la campagne de la porte-parole s’est imposé, ce sera un de ses traits décisifs : l’écrasante majorité de femmes. Cela préfigurait en même temps l’extraordinaire Première rencontre internationale, politique, artistique, sportive et culturelle des femmes en lutte, qui durant trois jours, en mars, a réuni dans le Caracol de Morelia près de 10 000 participant·es venant du monde entier, événement exclusivement organisé par les femmes zapatistes. On y a, de même, combattu le système patriarcal et sexiste qu’est le capitalisme.

La Caravane de Marichuy est revenue au Chiapas, les 7 et 8 novembre sur la Côte avec les victimes des séismes de Cristobal de las Casas et ensuite dans l’Ejido de Tela, qui connaît déjà deux ans d’autonomie, lieux où l’on insiste sur la nécessaire auto-organisation des peuples et qui démontrent que l’on est entré dans le temps des femmes. La mobilisation nationale dirigée par le CIG et une femme indigène, nahua, assume de ce fait non seulement son caractère nettement anticapitaliste, mais se révèle comme un défi au système patriarcal et machiste, comme à la société raciste, dont le déguisement se déchire sans cesse. La tournée n’a donc pas ralenti, elle est devenue infatigable, mais ce n’est pas une course contre la montre, malgré le poids des rythmes que l’Institut électoral national (INE) impose pour les différentes phases du processus électoral, le 19 février 2018 étant la date fatidique de fin de la collecte de signatures pour les candidatures indépendantes à la présidentielle.

Démanteler le pouvoir depuis en bas

En réalité, les peuples originaires, organisés dans le CNI, réaffirment leur propre temporalité et suivent leurs rythmes, collectivement décidés. En janvier 2017, ils ont achevé leur Cinquième congrès national avec la décision de créer le CIG et de nommer une femme indigène comme porte-parole et candidate indépendante pour la présidentielle. Ils ont pris en compte le résultat des consultations effectuées parmi les peuples, communautés, tribus et nations regroupées dans leur organisation, dès le lancement de leur initiative, en octobre de l’année passée. A la fin mai 2017, l’Assemblée constitutive du Conseil indigène de gouvernement s’est tenue en présence de 496 délégués, 296 invités, 56 conseillers de 54 peuples et communautés de 32 État s (avec 58 langues originaires) et des invités de trois pays : la nation apache du Dakota, d’Arizona, des peuples mayas mam et q’anjob’al du Guatémala et du Chili. Maria de Jesus Patricio Martinez a été nommée sur proposition du CG-CCRI et on a décidé d’une campagne pour la vie, l’organisation des peuples et la construction d’un pouvoir à partir d’en bas.

Dans leur déclaration finale, le CNI et l’EZLN insistent : « aucune revendication de nos peuples, aucune détermination ni exercice d’autonomie, aucun des espoirs réalisés n’ont trouvé place dans les rythmes et les formes électorales que les puissants appellent démocratie » et ils réaffirment leur décision de passer à l’offensive « dans un moment grave de violence, de peur et de rage, du fait de l’aggravation de la guerre capitaliste contre toutes et tous sur le territoire national ». Ils créent donc un Congrès indigène de gouvernement pour le Mexique, de caractère collectif, qui « parie sur la vie d’en bas et la gauche anticapitaliste, qui soit laïc et qui réponde aux sept principes de diriger en obéissant comme notre garantie morale ». Ils soulignent « nous ne cherchons pas à administrer le pouvoir, nous voulons le démanteler depuis en bas à partir des brèches que nous lui connaissons, nous sommes capables d’y parvenir grâce à notre résistance et notre révolte ».

Finalement, il s’agit d’un appel à la société à rester éveillée, d’une invitation à s’organiser aux opprimés, exploités, exclus, à ceux qui sont différents, à ceux qui résistent en bas, qui élaborent des approches critiques sur des conditions et réalités adverses et cherchent à lutter pour la vie et la défense de la planète que le capitalisme menace de mort. Le CNI et l’EZLN les invitent à unir leurs efforts pour tendre à aboutir à une candidature indigène à la présidentielle et affronter le pouvoir et ses oligarques pour ainsi « leur gâcher leur fête basée sur notre mort et en construire une, appropriée, basée sur la dignité, l’organisation et la construction d’un nouveau pays et d’un nouveau monde. »

En août ils ont annoncé la création de l’association civique Llego la hora del florecimiento de los pueblos (« L’heure de la floraison du peuple est arrivée »), qui comprend des personnalités, des intellectuels, des artistes et des universitaires, hommes et femmes. C’est un pré-requis légal indispensable pour l’enregistrement de la candidature de la porte-parole du CIG-CNI. Rapidement aguerrie sous la conduite de Marichuy, elle a commencé à suivre les tortueuses procédures légales, à accompagner la collecte des signatures de soutiens citoyens. Agissant sans relâche elle a articulé une bonne part de la mobilisation. L’ont soutenue également les réseaux de la Sexta, de nombreux collectifs de tous types et jusqu’à des organisations comme le Syndicat mexicain des électriciens, qui tous s’unissent au fur et à mesure de l’avancée, dans tout le Mexique, de la Caravane pour la vie digne. En quelques jours, un bon nombre de volontaires se sont enregistrés comme auxiliaires de Marichuy, mais leur activité a tardé à se concrétiser, inégale de par le manque de téléphones adéquats, de problèmes de compréhension de la app (application) de l’INE, de difficultés effectives et de failles de leur fonctionnement, qui devront être surmontées.

Les débats et les divergences ne manquent pas, sur le sens de l’initiative, entre les partisans du CNI et de l’EZLN, ce qui restreint ou retarde dans une certaine mesure et pour un temps la collecte de signatures. Lors de quelques étapes de la Caravane, personne n’a été d’accord pour solliciter ou recueillir des appuis. C’est pratiquement au début janvier que la porte-parole a commencé dans ses interventions à insister davantage sur l’importance de l’obtention des signatures pour enregistrer sa candidature indépendante. Les dernières semaines, seulement, des tables de signatures permanentes réussirent à se tenir, dans les rues et les places, toutes sortes de lieux publics d’une bonne partie des villes du pays, permettant une collecte significative. Donc, c’est presque à la fin de la période légale décrétée que s’est réalisée une organisation systématique avec des bénévoles soutenant de façon régulière la mobilisation, essayant de convaincre des citoyens sceptiques, mais de mieux en mieux disposés.

Le CIG n’arrête pas d’intégrer de nouvelles conseillères et conseillers des communautés et des peuples, qui renforcent la mobilisation. Il s’ensuit donc un processus de rencontres, de consultations, de partages, d’organisation et de résistance qui – quels qu’en soient les résultats – vont certainement réaffirmer, fortifier et projeter à un niveau global le Congrès national indigène, que l’EZLN considère, avec raison « l’initiative la plus solide depuis que nous sommes sortis publiquement à la lumière ».

Les circuits de la Caravane pour la vie, avec à sa tête Maria de Jesus Patricio ne se déroulent pas comme la marche de la Couleur de la terre ou l’Autre campagne, strictement planifiées par la commission Sexta de l’EZLN comme d’amples traversées du territoire national, mais comme des tournées qui se mettent sur pied en fonction des invitations des peuples, communautés et collectifs. Elles semblent donc comme très segmentées et épuisantes, apparemment sans logique. Mais, en une sorte d’improvisation quotidienne, Marichuy a parcouru pratiquement tout le pays, du Chiapas à la ville de Mexico, à nouveau le Chiapas, Querétaro, San Luis Potosi, Oaxaca, Veracruz, Puebla, Morelos, Hidalgo, à nouveau la ville de Mexico, Colima, Jalisco, Aguascalientes, Quintana Roo, Yucatan, Campeche, Sonora, Sinaloa, Michoacan. De fait, la boussole de ces tournées a une orientation dictée, avant tout, par l’intérêt de la rencontre avec les communautés et les peuples originaires. Il ne s’agit nullement de destinations favorisant une possible récupération massive de signatures de soutien à la candidature de Marichuy, mais bien plutôt d’un cheminement toujours tranquille qui relie les révoltes, stimule l’organisation, crée des liens dans les réseaux de la résistance et ne se contente pas seulement de refléter en miroir les douleurs et les griefs.

Les priorités de la campagne

Ce ne sont pas la collecte des signatures ni les votes possibles qui étaient la priorité, c’est pourquoi les mobilisations ont paru prendre un autre cours, tardant – parfois trop – à comprendre le sens profond d’un réseau du CNI et l’importance inéluctable du recueil de signatures de soutien, qui de plus, doit passer par les mécanismes imposés par l’INE avec un parti pris d’exclusion, discriminatoire pour une société appauvrie par une politique salariale confiscatoire et la précarisation générale des conditions de vie. Pire encore, un objectif, un seuil de signatures obligatoires, décidé arbitrairement par le pouvoir contrarie et ralentit, lorsqu’il ne l’empêche pas, la concrétisation de candidatures réellement indépendantes.

Dans un communiqué commun le CNI, l’association civique Llego la hora del florecimiento de los pueblos et l’EZLN, reconnaissent, le 16 mars : « Ainsi qu’il est évident, nous n’avons pas réussi à obtenir le nombre de signatures nécessaires pour que Mariachuy soit enregistrée comme candidate à la présidentielle » et ils abordent dans un premier bilan les résultats effectifs : « Les signatures reçues par l’Institut national électoral (INE) : 281 955. Parmi lesquelles 10 624 furent envoyées sur papier, et pas sur informatique. L’immense majorité de celles-là proviennent d’assemblées communautaires. Selon les critères de l’INE lui-même, 94,5 % des signatures recueillies paraissent sur la liste nominative. Auxiliaires [pour la recherche des signatures] enregistrés 14 117, dont actifs 5 704. Au vu de la différence entre enregistrés et actifs soit 8 413, 5 322 courriers ont été envoyés en décembre à ceux qui s’étaient enregistrés comme auxiliaires mais n’ont rapporté aucune signature, 2 137 répondirent par retour. 1 618 d’entre ces derniers expliquaient ne pas disposer d’un téléphone mobile adéquat pour l’application de l’INE ou pour pouvoir photographier les signatures. Moyenne de signatures par auxiliaire actif : 49,43 ».

Les zapatistes soulignent la chose suivante : « Obtenir le nombre de signatures suffisant nous aurait permis de profiter de cet espace pour continuer à rendre visibles les peuples originaires, leurs douleurs et leurs luttes, ni pour souligner le caractère criminel du système, ni pour nous faire les échos des douleurs et des colères qui pullulent sur tout le territoire national, ni pour promouvoir l’organisation, l’autogestion, la résistance et la révolte. Nous n’avons pas réussi, mais nous devons poursuivre notre chemin en recherchant d’autres formes, méthodes et façons avec ingéniosité, créativité et audace, pour obtenir ce que nous voulons. Notre enjeu ne fut jamais la prise du pouvoir, il a été et sera toujours l’organisation de l’autogestion, l’autonomie, la révolte et la résistance, pour la solidarité et le soutien mutuels et pour la construction d’un monde de démocratie, de liberté et de justice pour toutes et tous ». Le plus important c’est que la mobilisation pour la recherche de soutiens citoyens à la porte-parole du CIG « s’est caractérisée par l’implication de davantage de personnes et de secteurs, au-delà des peuples originaires et du CNI, dans une lutte civile et pacifique, sans exclusive, pour une juste cause, avec un horizon de transformation radicale de la réalité dont nous souffrons toutes et tous, par des méthodes légales, légitimes et honnêtes, et cela c’est quelque chose que ne peut dire aucun des membres de la classe politique institutionnelle ».

Vision oligarchique de la politique

Depuis le début de la campagne au mois d’octobre 2017, la manière dont l’INE a décidé du processus d’enregistrement des candidatures indépendantes, en particulier à la Présidence de la République, a été dénoncée, y compris juridiquement. L’association Llego la hora del florecimiento de los pueblos, les équipes d’appui au CGI-CNI, et Maria de Jesus Patricio elle-même, se sont concentrées sur la dénonciation de l’obligation de récolter les signatures au moyen d’une application de l’INE qui requière des téléphones de gamme moyenne inaccessibles pour la majorité de la population (son prix est de plus de trois salaires minimums), ses défauts supposés avoir été corrigés et la réalité de l’inexistence de la connexion nécessaire sur internet dans beaucoup de localités mexicaines. Ce fait est reconnu comme classiste et discriminant et l’INE a fini par accepter une collecte moins restrictive des signatures sur papier dans quelques communautés géographiquement isolées et peu habitées.

Mais il n’a pas été vu que le piège n’était pas seulement dans le mécanisme technologique insolite pour trouver des signatures, mais dans la conception même que la classe politique impose aux candidatures indépendantes. Il faut se rappeler que depuis la réforme politique de 1977, les élections et les processus électoraux qui leur sont liés se sont convertis en un monopole constitutionnel des partis politiques, ceux qui, de plus, ont reçu une subvention publique démesurée pour l’ensemble de leurs activités. Ainsi ce qui se présente comme une certaine démocratisation, légalise en pratique et renouvelle une vision oligarchique du pouvoir et de la politique, fermée à la participation effective des citoyens. Au Mexique, en réalité nous sommes seulement citoyens à temps partiel et avec des droits réduits à l’extrême, conditionnels, restreints et toujours sous menace de répression et d’exclusion. Ce qui s’est ensuivi et s’est consolidé est une sorte de démocratie oligarchique dont les seuls acteurs politiques sont les partis et leurs mafias organisées, dotés d’une franchise exclusive devenue mercantile, tandis que la majorité de la société reste spectatrice et parfois – dans ses secteurs organisés et pauvres – clientèle politique potentielle, à acheter et manipuler. La monopolisation et la marchandisation de la politique étatique, institutionnelle, du fait de partis qui dictent les règles et les moyens de leur propre reproduction dans les institutions de l’État – comme le Congrès de l’union, qu’ils ont accaparé – ont précipité en un processus de décomposition et de dégradation. Ses manifestations les plus évidentes sont la corruption généralisée, la judiciarisation de la politique et la criminalisation de tout ce qui est social (droits, mobilisations, formes de travail, etc.) et plus particulièrement la gestion du gouvernement et des processus législatifs invariablement conditionnés par les intérêts des grandes entreprises, c’est-à-dire du capital mondialisé, qui domine non seulement notre pays mais toute la planète. Cette oligarchie étatique avilie a été mise au service de l’oligarchie de l’argent (spécialement du capital financier) dans un pays à vendre (avec les zones minières en cadeau), soumis à la dévastation de l’environnement, à l’exploitation, à la précarisation généralisée du travail et au dépouillement des peuples et des communautés de la campagne et des villes.

Le dégoût de la société a écarté et effrité toute base sociale d’appui à un régime toujours plus autoritaire et anti-démocratique, en particulier à cause du monopole de la politique et du pouvoir désincarné, déjà administré, non seulement comme un commerce, mais comme une entreprise criminelle. La progression du vote nul et les urnes désertées par l’abstention que n’ont pu cacher les fraudes électorales permanentes, obligèrent la classe politique à recourir, sans fin, à des réformes de la loi pour essayer de contenir la décomposition de son régime oligarchique. La réforme politico-électorale de 2014, a inventé une version limitée et très encadrée de candidatures indépendantes aux postes de représentation, avec apparemment pour objectif d’assouplir le monopole politique qui prévaut et donner, ainsi, un certain répit à un système indigne.

Mais l’inclusion dans la loi électorale des candidatures indépendantes s’est faite de telle façon qu’elle est pratiquement annulée par les pré-requis, conditions et contrôles qu’aucun citoyen ordinaire n’a la possibilité de suivre et de remplir. De fait, cela exige des partis un appareil juridique pour trouver les appuis citoyens et encore plus pour le développement des campagnes électorales et donc les financements officiels. On impose la création d’une association civique que l’INE soumet à la même surveillance que celle des partis, mais sans les prérogatives, facilités et privilèges octroyés par la loi aux partis politiques. L’exigence d’un chiffre de 1 % de la liste nominale en vigueur des électeurs dans au moins 17 entités fédératives, stipulant également 1 % pour chacune d’entre elles, est en tout point disproportionné, abusif et excluant, c’est-à-dire antidémocratique. Surtout si l’on considère que pour enregistrer un parti politique national on exige seulement 0,26 % du recensement électoral fédéral, répartis dans au moins 20 entités fédératives, comprenant chacune seulement trois mille militants ou 300 membres dans 200 districts électoraux uninominaux. Le seuil pour accéder au registre des partis au niveau national atteint à peine les 60 000 citoyens, quand l’exigence pour les candidatures indépendantes à la présidentielle atteint le chiffre de 866 593 soutiens. Cette disproportion révèle comment la classe politique impose, par sa réforme électorale, des dispositions lui permettant de conserver son monopole. On pourrait argumenter que les partis nationaux doivent réunir 20 assemblées à l’échelon fédéral ou dans 200 districts électoraux, notariés, mais un mécanisme similaire, prenant en compte les conditions concrètes de quelque aspirant indépendant authentique, aurait certainement été plus adéquat et acceptable. Une analyse minutieuse de la législation permet de révéler comment ces pré-requis condamnent les candidatures indépendantes à être annulées : financement, communication, contrôle, etc. Les campagnes électorales des candidats indépendants doivent affronter des conditions d’extrême inégalité à tous les niveaux.

Législation d’exception d’apparence démocratique

C’est vraiment une législation d’exception qui a été établie pour se donner une apparence démocratique. La mobilisation du CIG, du CNI, de l’Association Llego la hora del florecimiento de los pueblos aurait pu débuter en imposant une revendication constitutionnelle à cet égard, car il est évident que l’exercice des droits établis par la Constitution a été violé de façon délibérée, mais on sait bien que la Cour suprême de justice de la nation (SCJN) est une institution purement conservatrice et soumise au pouvoir du président. De plus, les candidatures indépendantes, au lieu d’être conçues pour les citoyens non organisés en partis, apparaissent comme un plan C pour les membres de la classe politique qui ont le choix de changer de parti (ce qui est chose commune) pour postuler à la charge à laquelle ils aspirent ou même, maintenant, de se travestir en indépendants alors qu’ils ne le sont pas.

Les trois candidatures de membres éminents de la classe politique prétendaient dépasser largement le seuil de 1 % : l’ex membre du PAN Margarita Zavala, 1 578 762 ; Jaime Rodiguez Calderon (ex du PRI) 2 034 432 ; et l’ex-partisan de Perreda, Armando Rios Piter 1 765 728. Mais, respectivement, seulement 66 %, 56 % et 13 % des signatures ont été authentifiées. De surcroît, ils ont tous investi de grosses sommes d’argent non justifiées et ont procédé à une fraude avérée, avec dissimulation et falsification sur le vaste marché lié au recensement électoral et invariablement marchandisé par leurs propres partis. La première a été acceptée comme candidate indépendante bien qu’elle ait clairement triché et falsifié une bonne partie de ses signatures – comme les autres pseudo-indépendants – tandis que celle du Bronco (son surnom) Rodriguez Calderon a été rejetée pour quelques milliers de signatures. Mais le Tribunal électoral du pouvoir judiciaire de la Fédération (TRIFE) est accouru à sa rescousse et a ordonné qu’il soit reconnu, nonobstant l’illégalité qu’implique le fait qu’il l’ait imposé sans qu’il atteigne le seuil requis. La Commission de contrôle spécialisée pour la surveillance des délits électoraux (Fiscalia Especialisada para la atencion de delitos electorales (FEPADE) – la troisième institution liée au processus électoral – précisément chargée de poursuivre les délits électoraux, a déjà annoncé que la fraude ouverte des candidats indépendants ne constitue nullement un délit. C’est ainsi que ces délinquants électoraux pourront jouir d’une prime à leur malhonnêteté et à leur cynisme.

La résolution finale de l’INE, le coup de tonnerre du TRIFE et l’annonce de la FEPADE, ont clairement révélé la fragilité des institutions étatiques chargées d’organiser et de valider les processus électoraux. Ce n’est rien d’autre que la manifestation de la crise de l’État. Elle caractérise un régime autoritaire subissant son interminable déclin. Encore une fois, non seulement les décisions institutionnelles démontrent leur manque d’authentique autonomie, de conscience citoyenne et y compris d’éthique qui, pour changer, sont simulées, mais le comportement erratique de leurs fonctionnaires leur a enlevé toute légitimité. En fin de compte ils sont également membres éminents de la classe politique, y compris d’un de ses segments les plus favorisés bénéficiant de privilèges matériels exorbitants et offensants pour l’ensemble de la société mexicaine.

Processus électoral falsifié

Le processus électoral de 2018 s’annonce falsifié non seulement à cause de votes peut-être très serrés voire frauduleux, mais surtout à cause du manque de choix effectif et de l’absence de crédibilité et de confiance accordées à ceux qui sont chargés d’organiser, surveiller et valider les résultats électoraux. Le calendrier de ceux d’en haut confirme que l’heure n’est pas venue pour une démocratie effective dans notre pays, que quels que soient les résultats rien ne va changer, que quiconque s’impose continuera à administrer un État au service du capital et que le monopole de pouvoir de l’oligarchie étatique continuera sans changements.

Le vent démocratique et autogestionnaire qu’avait soulevé la Caravane pour une vie digne avec Maria de Jesus Patricio Martinez – Mariachuy – a annoncé, de façon juste, qu’il n’y a rien à faire à partir d’en haut, qu’il faut reconstruire le pouvoir d’en bas et pour ceux d’en bas, à partir de la société elle-même. Son parcours a contribué à fissurer les murs des puissants, à démontrer que le poids d’une politique avilie et la pesanteur du capitalisme dévastateur doivent être abattus à partir des couches opprimées, critiques et rebelles de la société – toujours plus nombreuses et plus conscientes – donnant forme au rêve libertaire, émancipateur. L’initiative du CNI et de l’EZLN de porter à la candidature à la Présidence de la République une femme indigène n’a pas réussi à passer à la phase finale, mais a révélé l’absence d’issues institutionnelles à la crise de l’État, la corruption, le manque d’éthique et de principes programmatiques propres à l’ensemble des acteurs politiques, comme la fragilité d’institutions étatiques en décomposition, leur manque de légitimité politico-sociale et l’impossibilité d’engendrer des perspectives de changement par leur intermédiaire.

Ce n’est qu’en bas et à gauche que peuvent être générées de véritables alternatives de réorganisation de la société en défense de la vie du pays et de toute la planète, menacée par l’irrationalité d’un capitalisme qui de longtemps agit en tout contre tous. La résistance et l’organisation ne peuvent ralentir ni se soumettre aux rythmes d’en haut. Quels que soient les résultats électoraux, le cheminement de Marichuy pour la vie digne et contre le capitalisme déshumanisé doit se renforcer, s’élargir, devenir collectif, se démultiplier à travers des tournées innombrables et résolues qui vont relier les solidarités et les luttes. Les résistances doivent se propager de manière élargie dans tous les coins et recoins du Mexique. C’est seulement comme ça que la société et la nation pourront être sauvées de la destruction par la tempête capitaliste qui menace la planète entière et l’humanité.

Mexico, le 30 avril 2018

Arturo Anguiano est professeur-chercheur de l’Universidad Autónoma Metropolitana (UAM). Son dernier livre : José Revueltas, a Melancholic Rebel. Barbarian Democracy, Social Riots and Emancipation, Pensamiento Crítico, Ciudad de México 2017. (Traduit du castillan – Mexique – par Nicole Genest).

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