Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 587 octobre 2012

PAKISTAN

Baba Jan parle depuis la prison

Cf. aussi : [Pakistan]

Kiran Nazish *

Baba Jan, militant du LPP, a été arrêté avec deux autres camarades pour sa défense des habiatnts sinistrés et révoltés de la vallée de la Hunza. Baba Jan a été torturé. Suite aux mobilisations, il a été libéré sous caution le 17 septembre. Avant sa libération, Kiran Nazish, journaliste et militant, a pu visiter Baba Jan dans sa prison.

Baba Jan lors de sa libération sous caution en septembre 2012. <a href="http://freebabajan.wordpress.com/">© Free Baba Jan</a>

Baba Jan lors de sa libération sous caution en septembre 2012. © Free Baba Jan

En 2011, le secrétaire fédéral du Parti du travail du Pakistan (LPP), organisateur du Front de la jeunesse progressiste et défenseur des droits de l’homme, Baba Jan Hunzai, avait pris la défense des anciens habitants de la vallée de Hunza, dont les habitations ont été emportées par le lac formé après un glissement de terrain en 2010, qui a bloqué l’écoulement de la rivière Hunza.

Pakistan Gilgit
Gilgit Baltistan. © Inprecor/JR

La formation de ce lac, appelé depuis le lac Atabad, a privé environ mille personnes de leurs logements, leurs moyens de subsistance et de l’accès au monde extérieur. Ces personnes déplacées ont été laissées à elles-mêmes par le gouvernement et les autorités pakistanaises ont refusé une offre d’aide de la Chine. Affamées et sans-abris, les victimes de la catastrophe ont envahi les rues pour exiger que l’État les aide.

Finalement, le gouvernement a compensé les familles victimes, à l’exception de 25 d’entre elles. Baba Jan et deux autres militants — Amir Khan et Iftakhar Hussain — qui ont aidé les populations locales à réclamer les mesures d’aide, ont été emprisonnés en août 2011, au nom des lois antiterroriste. Baba Jan a été torturé à plusieurs reprises par les services de sécurités et l’on a pu craindre pour sa vie.

Synthèse actualisée Inprecor

Kiran Nazish, journaliste et militant, a pu visiter Baba Jan dans la prison. Jan apparaissait visiblement sous-alimenté, boitait et avait encore des signes de torture sur les bras et les pieds. Son avocat, Ehsen Ali, a confirmé qu’il avait été torturé : « Ses lobes d’oreilles ont été tirées avec un pince, il a été pendu par les pieds et frappé à coups de bâton. Les geôliers ont également pratiqué des tortures mentales. »

Une campagne de solidarité pour la libération de Baba Jan et de ses camarades — des manifestations à Karachi, Lahore, Islamabad, Rawalpindi et Peshawar, une pétition internationale signée notamment par Noam Chomsky, Tariq Ali et Sadia Toor — a finalement imposé que Baba Jan soit libéré sous caution le 17 septembre 2012. C’est une première victoire, mais Amir Khan et Iftakhar Hussain sont encore emprisonnés. La campagne de solidarité doit se poursuivre pour imposer leur libération !

Nous reproduisons ci-dessous la conversation de Kiran Nazish avec Baba Jan, réalisée en août dans la salle des visites de la prison Sub Jail Jutial et publiée par FP-Foreign Policy. (Réd.)

Kiran Nazish : Que s’est-il passé le jour de votre arrestation ?

Baba Jan Hunzai : Lorsqu’un étudiant âgé de 22 ans, Afzal Baig, a été tué devant son père, ce dernier s’est lamenté et a protesté contre l’assassinat de son fils innocent. La police a tiré sur lui plusieurs balles et l’a tué sur le coup. Le père et le fils étaient des victimes de la catastrophe du lac Attabad et ils manifestaient pacifiquement avec d’autres victimes, demandant au gouvernement de les indemniser.

Comme nous avions protesté sur la route du Karakorum (1), marchant à travers le pays pour sensibiliser la population aux victimes d’Attabad, la police nous a arrêtés sous l’accusation du terrorisme et de tentative de terrorisme. J’ai été accusé en vertu de la loi antiterroriste (ATA).

Voilà comment le gouvernement traite ses citoyens. La plupart des prisonniers retenus ici avec moi n’ont commis aucun crime, sauf si parler est un crime. Les gens se taisent à cause de la peur. Pourquoi ne sommes-nous pas avec tous ceux qui ont été maltraités, battus, tués… car c’est d’un massacre qu’il s’agit.

Kiran Nazish : La police dit que vous avez entrainer les prisonniers à mener une « activité terroriste »…

Baba Jan Hunzai : Tout ce que j’ai fait c’est de rassembler les gens des sectes sunnites et chiites qui sont dans la prison en un seul groupes et de les convaincre de s’asseoir côte à côte pour respirer ensemble. J’ai essayé de leur faire comprendre les problèmes des uns et des autres au lieu de se combattre au nom des sectes. Et je suis heureux qu’actuellement dans la prison ils sont capables de se livrer à de longues conversations, ce qui était impossible lorsqu’on m’a amené ici il y a un an. Certains d’entre eux partagent même les repas les uns avec les autres, ce qui était avant considéré comme un péché.

La police et le gouvernement ont longtemps tiré profit des tensions entre les chiites et les sunnites dans la région Gilgit-Baltistan. Des conflits étaient délibérément provoqués afin que la région soit aussi instable que possible. Les voir maintenant vivre en harmonie les uns avec les autres dans la prison gène les autorités. Tout ce qui pourrait faciliter la protestation, permettre aux gens d’élever la voix, est considéré comme une activité terroriste par ce gouvernement. Ils n’ont pas honte de maltraiter les citoyens, ils osent même les accuser de faux cas de terrorisme et les torturer s’ils font le crime de prendre la parole.

Kiran Nazish  Ils disent aussi que vous avez créé au sein de la prison un système d’entraide, ce qui explique pourquoi les enquêteurs ont été obligés de vous transférer à plusieurs reprises. Combien de sympathisants avez-vous ?

Baba Jan Hunzai : Bien, tout d’abord les enquêteurs ont enlevé mon camarade détenu Iftekhar Hussein et le 20 juillet, moi-même, pour la même raison. C’est arrivé à plusieurs reprises. Ils nous amènent encore à la torture à chaque fois que nos camarades prisonniers commencent à me soutenir. Permettez-moi de vous l’assurer, ils n’ont jamais eu à nous transférer parce que nous aurions provoqué des nuisances dans la prison, mais simplement parce qu’ils ne pouvaient pas faire face à nos demandes.

C’est drôle ce qu’ils disent chaque fois qu’ils nous prennent pour nous torturer. Cela doit vraiment les frustrer de nous voir encore en vie après toutes ces tortures que mes camarades prisonniers ont vécues à mes côtés. J’ai des sympathisants. Ils soutiennent mon idée qu’il faut oser parler lorsque les droits de l’homme sont bafoués. Chaque prisonnier me soutient.

Kiran Nazish : N’avez vous pas organisé les révoltes des prisonniers ?

Baba Jan Hunzai : Ils ne nous donnent pas de repas pendant plusieurs jours. La plupart des prisonniers ont des familles qui leurs amènent de la nourriture à cuire, mais il n’y a pas de réchauds. Après une semaine de protestations des prisonniers, ils ont fourni un réchaud unique. Puis pendant deux jours il n’y avait pas de gaz. Les prisonniers élèvent la voix car ils ont faim.

Nombre de prisonniers ont besoin de soins médicaux urgents. En dépit des ordonnances judiciaires, l’administration ne leur permet pas d’être soignés. Pas plus qu’elle ne leur fournit les médicaments. Un de mes amis ici est atteint de cancer et il a une ordonnance du Tribunal pour la chimiothérapie, mais ils dénient aussi ce droit. Il est littéralement sur le sol, car ils ne fournissent pas de lits, même pas aux détenus malades, même pas à ceux dont l’état est grave. Pensez-vous qu’être témoins de tout cela ne provoque pas l’indignation ?

Kiran Nazish : Certaines personnalités officielles ont visité la prison de Gilgit, y compris le Premier ministre Yusuf Raza Gilani. Ces visites ont elles été fructueuses ?

Baba Jan Hunzai :: La visite du Premier ministre était intéressante. Elle a été très mise en avant dans les médias et ce fut son unique intérêt : la couverture médiatique. Rien n’a été fait par le gouvernement pour changer la situation. Pour l’essentiel donc, la visite été inutile, car outre la couverture médiatique elle n’a servi à rien.

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Kiran Nazish : Mais n’a-t-il pas fourni quelques donations importantes, y compris les dons distribués par Benazir Langar (2) ?

Baba Jan Hunzai : Au cours des protestations, la Croix-Rouge et la Fondation Agha Khan ont mis en place des camps pour les personnes déplacées et avaient pris des dispositions pour aider en nourriture et fournitures les victimes de la catastrophe du lac Attabad. Le Premier ministre Gilani a utilisé ces aides pour inaugurer et populariser son initiative appelée « Benazir Langar ». La population locale a observé tout cela et comme elle avait repris confiance aux cours des mobilisations, elle décida de réagir (3). Ces manifestations comprenaient à la fois des hommes et des femmes, qui ont marché sur la route de Karakorum. Finalement les manifestants ont été battus et, comme les journalistes ont été également pris par les forces de la police et menacés, les médias n’ont pas rendu compte de ces événements. En réalité, Benazir Langar, malgré son nom, fut une simple distribution d’aides.

Kiran Nazish : Est-ce que les reportages étaient corrects sur la série d’événements qui ont eu lieu jusqu’à ce jour ?

Baba Jan Hunzai : Cela est aussi très intéressant. Dans les principaux médias il y a toujours une absence de couverture sur ce qui se passe dans la région Gilgit-Baltistan. Nous avons un journal local qui en parle, en fonction de son propre parti-pris. Mais le fossé sectaire dans le Gilgit-Baltistan s’impose lors de la couverture des événements. Nos protestations n’ont pas été traitées dans les grands médias nationaux, seulement les journaux locaux et la presse électronique — tel Paamir Times — ont fait des reportages appropriés. Cela coupe réellement Gilgit-Baltistan du reste du Pakistan.

Kiran Nazish : Que voudriez vous que le gouvernement fasse ?

Baba Jan Hunzai : C’est très simple. Le gouvernement doit donner aux gens ce qu’ils méritent, leur rembourser les pertes provoquées par sa négligence. Car, même si certains avaient prédit le glissement du terrain et que les gens ont été avertis plusieurs mois avant, l’État n’a pris aucune précaution.

La route Sahra-e-Karakorum, qui relie les petites villes et les villages aux villes principales, est hors service. Et comme toutes les banques, les entreprises et les hôpitaux sont situés dans les grandes villes, les citoyens de ces petites villes et villages doivent faire face à de grandes difficultés pour franchir les montagnes. Les patients devant se rendre d’urgence à l’hôpital ne peuvent le faire. Le gouvernement devrait s’en préoccuper.

Synthèse actualisée Inprecor

Kiran Nazish : Qu’allez vous faire lorsque vous sortirez de prison ?

Baba Jan Hunzai : Je vais continuer à travailleur pour la cause du peuple. Je vais faire en sorte que ses problèmes soient entendus par le gouvernement et tenter d'aider le peuple à rester uni contre la violence et les négligences des autorités. ■

* Kiran Nazish est journaliste et militant. Cet entretien a d’abord été publié le 28 août 2012 par le site web du magazine FP-Foreign Policy.

Traduction : J.M

Notes

1. Il s’agit d’une route stratégique, KKH en abrégé, construite de 1966 à 1978 par les armées pakistanaise et chinoise à travers le massif montagneux du Karakorum, longue de 1.300 km, franchissant des cols jusqu’à 4 693 mètres, entre Havelian, dans le district d’Abbottabad (Pakistan) et Kashgar, dans le Xinjiang (Chine), qui emprunte un des itinéraires de l’historique Route de la soie.

2. Langar est un terme employé par la religion sikh et plus généralement dans la région du Pendjab (partagée actuellement entre l’Inde et le Pakistan) pour des repas communs servis gratuitement. C’est aussi un terme pour la nourriture, en particulier sucrée, offerte gratuitement lors des cérémonies religieuses du soufisme musulman. Le gouvernement pakistanais actuel, conduit par le PPP, s’est approprié les distributions de l’aide humanitaire, qu’il a appelé « Benazir Langar » (du nom de Benazir Bhutto, sa dirigeante assassinée en 2007.)

3. Estimant que les distributions des aides ainsi organisées étaient injustes et qu’ils avaient droit à des aides en dehors des services gouvernementaux, ils ont « exercé des représailles », s’en prenant aux policiers et attaquant les fourgons de police et autres véhicules gouvernementaux (note de Kiran Nazish).

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