Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 642-643 août-septembre 2017

VENEZUELA

Régression « nationale-stalinienne »

Cf. aussi : [Venezuela]

Pablo Stefanoni*

Affiche de Nicolás Maduro pour la campagne présidentielle de de 2013. © The Photographer

Affiche de Nicolás Maduro pour la campagne présidentielle de de 2013. © The Photographer

Après un voyage en 1920 dans la Russie révolutionnaire avec un groupe de syndicalistes travaillistes, le penseur britannique Bertrand Russell écrivit un petit livre, Pratique et théorie du bolchevisme (1), où il concrétisait ses impressions sur la récente révolution bolchevique. Il y posait avec simplicité et une vision anticipatrice quelques problèmes à propos de la concentration du pouvoir et des risques de construire une nouvelle religion d’État. Dans un texte fortement empathique envers la tâche titanesque que menaient les bolcheviks, il affirma que le prix de leurs méthodes était très élevé et que même en payant ce prix le résultat était incertain. Dans ce raisonnement simple, résident les nombreuses difficultés du socialisme soviétique et de son évolution ultérieure au cours du XXe siècle.

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Cent ans après, il n’est pas mauvais de revenir sur ces problèmes. Surtout parce que la tension entre démocratie et révolution reste en vigueur. Même si, généralement, cette vigueur se manifeste souvent davantage comme farce que comme tragédie – il suffit pour le voir de lire quelques analyses sur la conjoncture actuelle de l’Amérique latine. Le cas vénézuélien est le plus dramatique, puisqu’il s’agit de la première expérience se qualifiant de socialiste ayant triomphé depuis la Révolution sandiniste en 1979. Par ce seul fait, il mérite l’attention. Mais il est possible que sa déroute ait des conséquences similaires ou pires que la défaite électorale sandiniste en 1990. Néanmoins, les analyses manquent et sont habituellement remplacées par des discours pamphlétaires qui ne sont que le reflet inversé de ceux tenus par la droite locale.

La convocation d’une Assemblée constituante incertaine paraît une fuite en avant d’un gouvernement, celui de Nicolás Maduro, qui a perdu l’appui populaire tant dans les urnes que dans les rues. Certes, les protestations sont plus intenses dans certains territoires que dans d’autres : mais l’affirmation que seuls les riches d’Altamira ou de l’est de Caracas s’opposent au gouvernement est démentie par la déroute écrasante du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), lors des élections de 2015 (2). C’est la raison pour laquelle il n’y a pas eu depuis d’élections régionales (ni syndicales dans le cas de la stratégie pétrolière de PDVSA). Et c’est pour cela que la Constituante a été conçue de telle sorte que le vote citoyen soit combiné avec les votes des territoires et des corporations, selon un réalisme créole habillé en principe révolutionnaire. Que ce dimanche soient allés voter – ce qui équivaut à voter pour la liste gouvernementale – plus d’électeurs qu’aux meilleurs moments de la Révolution bolivarienne, cela aurait été, en effet, un « miracle », comme l’a appelé Nicolás Maduro, y compris en considérant l’énorme pression étatique sur les employés de la fonction publique et sur ceux qui reçoivent diverses aides grâce au « carnet de la patrie » (3).

Si le populisme a un noyau démocratique irréductible, bien qu’en tension avec les institutions, il se réfère à un appui plébiscitaire de l’électorat. Sans cela, le pouvoir dépend toujours plus de l’appareil militaire, comme cela arrive aujourd’hui au Venezuela (si Maduro avait la majorité, il pourrait convoquer un référendum révocatoire et clore, au moins de manière transitoire, la crise politique, comme le firent à l’époque Hugo Chávez et Evo Morales). Au Venezuela, ce qui aggrave le pouvoir militaire c’est que les militaires font partie des schémas de corruption institutionnalisés, incluant l’accès aux dollars selon le change officiel (pour les changer ensuite sur le marché parallèle avec de gigantesques bénéfices), la contrebande de l’essence ou d’autres produits licites et possiblement illicites.

Pire, la gestion de l’État dévie vers un autoritarisme chaotique, avec des pénuries, coupures d’électricité, violence urbaine incontrôlée et dégradation morale du processus bolivarien. Tout attribuer à la « guerre économique » est absurde. Ou alors comment expliquer que la Bolivie ou l’Équateur ont pu gérer leurs économies de manière assez raisonnable ?

Néanmoins, une partie de la gauche dans la région défend le madurisme au nom de la révolution et de la lutte de classes. L’analyse empirique a disparu, elle est remplacée par des appels au peuple, à l’anti-impérialisme et contre la droite putschiste. Pour reprendre Russell : disons que nous sommes prêts à payer le prix des méthodes répressives de Maduro… Mais quel résultat en attendons-nous ? Qu’attendent ceux qui, prenant des positions grandiloquentes, annoncent que le dimanche 30 juillet fut un jour historique où le peuple a triomphé de la contre-révolution ? Quel ciel voulons-nous prendre d’assaut ? Il est significatif que la Constituante ne soit pas accompagnée d’un horizon minimum de réformes et qu’elle soit justifiée uniquement au nom de la paix, démontrant ainsi à l’évidence qu’il s’agit d’une manœuvre et non d’une nécessité de la « révolution ».

Il est difficile de croire qu’après l’échec ou la marginalité des différentes expériences « anticapitalistes » essayées depuis 2004 (quand Chávez embrassa le socialisme du XXIe siècle), un quelconque horizon nouveau de changement social puisse être envisagé. Ce n’est pas la première fois – et ce ne sera pas la dernière – que, au nom du dépassement de la « démocratie libérale », la démocratie est annulée avec le libéralisme. Ce n’est non plus pas un hasard qu’une grande partie de la gauche sortie fêter la « mère de toutes les batailles » vénézuélienne admire Khadafi et son Livre vert. En Libye, le « dirigeant spirituel » mena à l’extrême le remplacement de la démocratie libérale par un « État des masses » (Jamahiriya), basé sur son pouvoir personnel – alors que formellement il n’avait pas de fonction – et sur une police secrète efficace pour résoudre le problème de la dissidence.

Il s’agit d’une gauche que nous pourrions dénommer « nationale-stalinienne ». Cela permet de définir un espace plus ou moins diffus qui rassemble un peu de populisme latino-américain et une dose de nostalgie stalinienne (des choses qui, par le passé, se conjuguaient mal). Ce mélange produit une espèce de « structure sentimentale », combinant une rhétorique enflée, une analyse politique et sociale très faible, une vision binaire appauvrie et une sorte de néoréalisme face à l’empire (plus que des analyses marxistes de l’impérialisme, il s’agit souvent d’un prêchi-prêcha, menant à s’enthousiasmer pour les bontés de nouvelles puissances comme la Chine ou pour le retour sur scène de la Russie, sans parler des sympathies pour Bachar Al-Assad et d’autres personnalités illustres de « l’anti-impérialisme »). Dans la mesure où la marée rose latino-américaine se retire, le populisme démocratique qui a expliqué la vague de gauche dans la région s’affaiblit et cette sensibilité nationale-stalinienne, contenant quelques intellectuels dans ses rangs – certains d’entre eux ont trouvé refuge dans le Réseau des intellectuels et des artistes en défense de l’humanité –, gagne visibilité et influence auprès des gouvernements en recul ou des gauches affaiblies. Le national-stalinisme est une sorte de populisme minoritaire, gouvernant comme s’il résistait dans l’opposition. Raison pour laquelle il gouverne mal.

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Aujourd’hui, on compare habituellement le Venezuela de 2017 au Chili de 1973. Effectivement, des gouvernements démocratico-populaires affrontent les réactions antidémocratiques des droites conservatrices, souvent appuyées par les États-Unis, et il est nécessaire de les affronter, ce qui peut inclure des états d’exception ponctuels. Mais la comparaison laisse de côté quelques « détails ». Premièrement, Salvador Allende affronta des forces armées supposées institutionnelles, mais hostiles, dont était issu Augusto Pinochet. Au Venezuela, il y a bien des secteurs antidémocratiques dans l’opposition (il faut rappeler le coup d’État manqué de 2002), mais les forces de sécurité sont jusqu’ici du côté du gouvernement. Et leur capacité de feu reste intacte.

D’autre part, le gouvernement chilien n’était pas affecté par l’inefficacité et la corruption interne aux niveaux du chavisme actuel, et qui sont aujourd’hui structurelles. Peut-être la comparaison avec le Nicaragua est-elle plus enrichissante : là, l’ingérence impériale fut sanglante et criminelle, et elle a affaibli très fortement le pouvoir sandiniste. Peut-on comparer avec cette offensive criminelle une sanction économique contre Maduro, qui – nous le suspectons – n’a pas de comptes aux États-Unis, ou la stratégie des « coups d’État de quatrième génération » consistant à appliquer les thèses d’un livre du quasi-nonagénaire Gene Sharp (4), que l’on peut télécharger sur Internet ? L’empire conspire en tous lieux, mais dans d’autres pays de l’Alba (5) plus ou moins bien administrés les aliments ne manquent pas sur les marchés et, si on prend le cas de la Bolivie, ses chiffres macroéconomiques reçoivent les éloges du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Tant que les gouvernements conservent la majorité, le populisme démocratique maintient à distance les nationaux-staliniens, parce qu’il conserve des réflexes hégémoniques et démocratiques actifs et résiste au retranchement autoritaire.

Ce qui permet d’établir des ponts entre le sandinisme tardif et le néochavisme actuel, c’est la corruption comme mécanisme d’érosion interne et de dégradation morale : dans le cas nicaraguayen, cela s’est terminé d’abord par une défaite et ensuite par un retour – contre la majorité de la vieille garde sandiniste – du couple Ortega-Murillo. Celui-ci s’accroche aujourd’hui au pouvoir grâce à sa conversion au catholicisme pro-vie et à une nouvelle et extravagante religiosité étatique, combinée à un pragmatisme surprenant envers des entreprises publiques et privés – extrêmement imbriquées au Nicaragua (6). Le prix à payer pour le Venezuela consisterait-il en une sorte d’ortéguisme pétrolier ? Est-ce en faveur de cette option que quelques intellectuels réclament de Maduro la plus grande fermeté contre l’opposition ?

Clairement, pour la gauche, il est important de se différencier de l’antipopulisme avec ses aspects antipopulaires, revanchards, classistes et aussi autoritaires. Mais mépriser la perspective d’une radicalisation démocratique – en traitant de libéraux ceux qui observent les déficits démocratiques effectifs et en travaillant en faveur d’un néo-autoritarisme décadent – favorise seulement les nouvelles droites régionales. Au lieu d’une bataille sur le sens de la démocratie contre les visions réduisant celle-ci à la liberté du marché, à la post-politique ou à un républicanisme conservateur, les nationaux-staliniens abandonnent ce combat pour se retrancher dans une « résistance » incapable de régénérer l’hégémonie conquise par la gauche dans la « décennie gagnée ». L’argumentaire au nom d’un « socialisme du XXIe siècle » finit sur une parodie des années 1970.

Articuler le socialisme et la démocratie reste à l’ordre du jour pour la gauche. Le risque contraire, que nous vivons déjà, c’est la défense de la démocratie sans contenu égalitaire ni projets de changement, seuls capables d’éroder les processus actuels de dé-démocratisation. Raison pour laquelle, concernant le Venezuela, une partie de la social-démocratie latino-américaine ne peut rien dire qui dépasse son appui à l’opposition rassemblée au sein de la Mesa de Unidad Democratica (MUD). Une sortie négociée de la crise au Venezuela ne peut se baser uniquement sur la normalisation de la démocratie politique ; elle doit inclure aussi une défense des droits économiques populaires (un agenda de démocratie économique) contre les secteurs d’opposition cherchant une issue du type Temer au Brésil (7).

Mais, face aux dangers de « temerisation » du Venezuela, les nationaux-staliniens peuvent s’avérer contre-productifs : la perte croissante de prestige du socialisme, grâce au mauvais gouvernement de Maduro, et le retour de l’association entre socialisme, pénurie et queues font que les solutions promarché gagnent du terrain et un appui social. Néanmoins, la tentation de construire le socialisme à coups de trique – « si ce n’est pas par les votes, ce sera par les armes » (Maduro dixit), ou « à coups de marteau », comme Diosdado Cabello (8) a appelé son programme de télévision – au nom d’un peuple abstrait ou contre un peuple manipulé, continue à capter l’imaginaire et l’enthousiasme d’une partie de la gauche militante continentale. Par-dessus le marché, il n’y a aucun socialisme. Mais les « filtres effervescents » des réseaux sociaux confirment les convictions et les post-vérités, de manière assez similaire à celles des espaces antipopulistes (violents) de sociabilité.

Malheureusement, sans une gauche plus active et créative vis-à-vis du Venezuela (9), l’initiative régionale reste aux mains de la droite. Analysons ces processus de manière critique et faisons tout notre possible pour que Caracas ne devienne pas notre mur de Berlin du XXIe siècle. ■

* Pablo Stefanoni, économiste et journaliste, est rédacteur en chef de Nueva Sociedad, ancien directeur du Monde diplomatique-edición boliviana et membre du conseil éditorial d’Alternatives Sud (CETRI). Cet article a d’abord paru dans Nueva Sociedad, agosto 2017 (http://nuso.org/articulo/el-retroceso-nacional-estalinista/). Traduit de l’espagnol par Hans-Peter Renk.

Notes

1. Bertrand Russell, The Practice and Theory of Bolshevism. London, Allen & Unwin, 1920. Édition française : Pratique et théorie du bolchevisme. Paris, Editions du Croquant, 2014.

2. L’opposition réactionnaire – la Table d’unité démocratique (MUD) – a remporté 56,2 % des suffrages exprimés et 112 députés, contre 40,9 % et 55 députés pour le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), gouvernemental. La participation a atteint 70 % des inscrits (3,6 % de mieux que lors de la précédente élection). Le PSUV était hégémonique au Parlement depuis 1999…

3. Officiellement 8 089 230 personnes (41,53 % des inscrits) ont pris part au vote du 30 juillet 2017. Le MUD avait appelé au boycott de ce scrutin. Le 2 août la multinationale SmartMatic, en charge des machines de vote électronique au Venezuela, a annoncé que la participation avait été manipulée et augmentée d’au moins un million de votes. La procureure générale du Venezuela, Luisa Ortega Diaz (élue par l’Assemblée nationale à majorité chaviste), a décidé d’ouvrir une enquête sur les suspicions de fraude et a demandé le 4 août aux tribunaux de bloquer l’installation de l’Assemblée constituante. Le lendemain elle a été destituée de son poste par cette Assemblée constituante.

4. Cf. Gene Sharp, Bruce Jenkins, l’Anti-coup d’État, L’Harmattan, 2009 (en anglais : http://www.aeinstein.org/wp-content/uploads/2013/09/TAC-1.pdf)

5. ALBA : Alliance bolivarienne des peuples de notre Amérique (fondée à l’initiative du Venezuela, durant la présidence de Hugo Chávez).

6. Cf. le dossier sur le Nicaragua paru dans Inprecor, n° 635/636 (janvier-février 2017).

7. Cf. Ana Cristina Carvalhaes et José Correia Leito, « La nature et les issues de la crise brésilienne », Inprecor, n° 641, juillet 2017.

8. Diosdado Cabello Rondón, député du PSUV, ancien oficier, gouverneur de l’État de Miranda (2004-2008), ancien vice-président du Venezuela (2000-2001), a été président de l’Assemblée nationale vénézuélienne de 2012 à 2016.

9. Voir le dossier sur le Venezuela paru dans Inprecor n° 639/640 de mai-juin 2017.

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