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CAMBODGE 1975

Les Khmers rouges, un cas unique ?

Rouge2111, 12/05/2005

L'arrivée au pouvoir des Khmers rouges, en avril 1975, fut-elle un terrible accident historique ? Ou nous pose-t-elle un problème plus profond ?L'entrée, le 17 avril 1975, des Khmers rouges à Phnom Penh annonce, aux yeux de la population, la fin de la guerre et d'un régime détesté. Scènes de liesse, vite étouffées : les habitants reçoivent l'ordre de quitter la ville. Les hôpitaux eux-mêmes n'échappent pas à l'ordre d'évacuation immédiate. Spectacle hallucinant, des milliers de malades, parfois sous perfusion, de blessés, d'invalides et de mutilés se traînent sur les routes.

Que se passe-t-il ? On ne savait presque rien des Khmers rouges avant leur arrivée au pouvoir. Par analogie, ils étaient souvent considérés comme un mouvement « cousin » du Parti communiste vietnamien, dans une version certes très secrète (ils se nommaient « l'Organisation ») et fruste (au vu de la pauvreté de leurs publications). La sonnette d'alarme ne s'est déclenchée qu'avec l'évacuation de Phnom Penh.

Une dynamique tuée dans l'œuf

Il n'était pas facile - et il n'est toujours pas facile - de comprendre ce qu'étaient devenus les Khmers rouges, ou du moins la fraction dominante de Pol Pot. La documentation historique faisait défaut, avant le long travail d'interview des réfugiés et rescapés mené par une poignée de chercheurs après 1975. Quant à notre « grille d'analyse », elle était prise en défaut. Comment qualifier l'État khmer rouge ? « Ouvrier », quand il désintègre jusqu'au semi-prolétariat ? « Paysan », quand il impose le travail forcé à la paysannerie ? « Bourgeois », quand il supprime jusqu'à la monnaie ? Analyse de classe oblige, j'ai (brièvement) utilisé la formule d'État « ouvrier mort-né », censée indiquer une dynamique tuée dans l'œuf au moment de la victoire par la politique pol-pottienne. Tout en gardant en mémoire l'adage selon lequel une théorie s'avoue fausse quand elle impose des explications par trop laides.

Pour certains, pas de mystère. Les Khmers rouges ne seraient qu'une expression « ultra » de l'essence du communisme ; ou du « stalinisme », selon une version « trotskysante ». L'histoire, ses contraintes et ses déterminations, ses ruptures et ses carrefours, ne trouve plus place dans l'analyse. La politique mise en œuvre par le nouveau pouvoir cambodgien en 1975 n'est pourtant pas une version radicale de celle du PC chinois trente ans plus tôt : la direction maoïste élargit à partir de 1945 le mouvement de réforme agraire ; promeut une loi progressiste sur le mariage ; renoue une alliance avec la classe ouvrière urbaine en assurant aux travailleurs des nouvelles entreprises d'État un emploi et un revenu garantis. Tout en gardant le contrôle exclusif du pouvoir politique, le PC chinois consolide ses bases sociales. À l'inverse, les Khmers rouges désintègrent (dans les villes) ou fragmentent (dans les campagnes) le tissu social et prétendent reconstituer un « peuple nouveau ». En pratique, la base du régime se réduit rapidement à son armée (et quelques tribus du Nord-Est).

Le projet est fou, en particulier d'un point de vue marxiste. Pourtant, il est mis en œuvre. Comment est-ce possible ? Il est tentant de donner une réponse spécifique à cette question. L'histoire du Cambodge est en effet fort particulière. Le monde urbain était radicalement étranger à la paysannerie. Les polarisations sociales dans les campagnes n'étaient que naissantes. Le régime a perdu toute légitimité après le coup d'État de Lon Nol, fomenté contre Sihanouk par Washington en 1970. Les bombardements étatsuniens de 1973 ont atomisé une partie de la société. Le royaume a été précipité dans la révolution, au moment aussi où les capacités d'auto-activité populaire avaient été détruites dans le cœur du pays par l'intervention étatsunnienne.

Ces facteurs, et quelques autres, expliquent pourquoi les Khmers rouges ont pu conquérir le pouvoir : les États-Unis ont enfanté la victoire de Pol Pot. Mais le Laos, qui a occupé une place similaire dans les guerres d'Indochine, n'est pas devenu un second Cambodge. Le courant incarné par Pol Pot a commencé à prendre le contrôle du PCK bien avant l'intervention US (en tuant les cadres liés aux Vietnamiens). Enfin, le cas khmer n'est pas unique. Il y a, par exemple, le Sentier lumineux au Pérou, ou ce que devient le PC aux Philippines : deux pays bien différents du Cambodge.

Dégénérescence

Reposons le problème en partant du cas philippin. Le PCP a été seul capable de donner une ossature à la résistance démocratique et sociale à la dictature Marcos. Il a organisé l'essentiel d'une génération militante. Mais il a été politiquement déstabilisé au moment de la chute du régime, en 1986 ; traumatisé et vidé de forces vives par des purges paranoïaques avant d'exclure de ses rangs les courants « dissidents ». Après avoir incarné le combat révolutionnaire, il a dégénéré au point de menacer d'élimination les cadres des autres organisations de gauche. Cependant, il n'a pas pour autant sombré dans le banditisme ou n'est pas devenu le porte-flingue de propriétaires fonciers. L'idéologie continue à jouer un rôle de ciment pour justifier l'affirmation d'un pouvoir de plus en plus totalitaire.

L'histoire du PCP n'a pas été univoque. La majorité des membres des années 1970-1980 n'a pas suivi ce cours mortuaire. Diverses scissions sont engagées dans une évolution démocratique et pluraliste. Mais la question reste posée. Le parti a été construit par des militants qui ont tout sacrifié (carrière, famille, etc.) pour la « cause du peuple ». Or, ceux d'entre eux qui aujourd'hui gardent le nom de PCP sacrifient tout à leur pouvoir. On doit certes toujours revenir sur le contexte : la militarisation de la société sous la dictature, la violence des rapports sociaux (en certains lieux, les propriétaires fonciers peuvent émasculer les dirigeants paysans qu'ils ont assassinés et donner leur cerveau à manger aux cochons)... Mais là encore, cela n'explique pas tout.

Nous avons eu avant-hier à comprendre ce qu'est devenu la social-démocratie (après la trahison de 1914 en particulier). Sur le fond, il n'y a pas de mystère : cooptation d'un appareil dans les élites bourgeoisies. Nous avons eu hier à comprendre le stalinisme. C'était plus compliqué et renvoie à ce qu'est une société de transition où aucun mode de production ne domine « naturellement ». Nous devons aujourd'hui comprendre comment des structures à caractère totalitaire peuvent naître au sein même du mouvement révolutionnaire (réellement existant) dès avant la conquête du pouvoir.

Ces processus de dégénérescence extrême sont conditionnés par la violence des rapports de classes (nationaux et internationaux) sur des mouvements armés (la possession d'armes et d'argent facilitant l'autonomisation d'une organisation). La clef du phénomène reste (comme par le passé) le déracinement social. Mais pourquoi ces mouvements « déracinés » ne deviennent-ils pas de simples bandes armées ? Pour le saisir, il faut probablement faire appel à des éléments qui empruntent à une sociologie plus fine (déracinement de l'intelligentsia militante...), à la psychologie (déracinement des individus) et à l'analyse de genres des rapports de pouvoir.

Il ne s'agit pas seulement de comprendre, mais aussi d'être mieux à même de combattre une menace qui surgit de l'intérieur d'une lutte d'émancipation sociale.

Pierre Rousset

Rouge2111, 12/05/2005

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