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FLORA TRISTAN (1803-1844)

Paria et pionnière

Rouge2086, 11/11/2004

Fille d'un riche officier péruvien, ouvrière à Paris, Flora Tristan dépasse très tôt les frontières comme les épreuves. De sa vie naîtra son combat de femme et d'opprimée pour « l'union universelle des ouvriers et des ouvrières, union qui aurait pour but de constituer la classe ouvrière » unie face à ses exploiteurs.

Paria, Flora Tristan l'est par sa naissance : fille naturelle, elle n'a pas plus de patrie que d'héritage, juste le souvenir d'un père ami de Bolívar... Paria, elle le deviendra. Obligée de travailler très jeune, elle épouse à 17 ans le peintre Chazal, homme dur et qui boit, dont elle est l'ouvrière coloriste...

En 1825, à 21 ans, alors que le divorce était interdit, Flora, que son mari menace de prostituer, quitte son misérable foyer avec ses enfants et survit en travaillant comme caissière.

En Angleterre où elle est au pair, elle découvre Mary Wollstonecraft, femme libre, contemporaine de la Révolution française, qui a écrit : « J'espère que les femmes m'excuseront si je les traite comme des êtres rationnels au lieu de les entretenir de leurs grâces enchanteresses, comme si elles étaient dans un état perpétuel d'enfance, incapables d'agir pour elles-mêmes. [...] Je désire les persuader de la nécessité de développer leurs forces intellectuelles et physiques. [...] Je désire montrer que le premier objet d'une ambition louable doit être pour tous, sans distinction de sexe, d'être utile à ses semblables. »

Le combat féministe

Revenue au Pérou, curieuse de tout, révoltée par l'exploitation des marins et l'esclavage observés durant son voyage, elle découvre le désarroi de femmes de la haute société enchaînées à des maris bornés.

Elle rentre à Paris avec l'intention de lutter contre la condition féminine telle qu'elle l'a vécue partout. Son livre autobiographique, Pérégrinations d'une paria, signée de son nom de femme, dénonce la condition faite à la femme seule, « qui n'est plus dans cette société qui se vante de sa civilisation qu'une malheureuse paria à laquelle on croit faire grâce lorsqu'on ne lui fait pas d'injure » et la condition féminine en général : « Le degré de civilisation des sociétés humaines a toujours été proportionnel au degré d'indépendance des femmes. »

Comme Fourier, elle dénonce l'hypocrisie de la société contre elles. Mais « quelle erreur était la sienne d'attendre un homme au lieu d'appeler les masses ». De même, Flora regrette que George Sand, femme libre aussi, n'ait jamais signé de son nom de femme ni dénoncé la réalité de l'oppression féminine autrement qu'en l'idéalisant par la fiction : « Que les femmes exposent les malheurs qu'elles ont éprouvés par suite de la position que les lois leur ont faite et des préjugés auxquels elles sont enchaînées, mais surtout, qu'elles nomment ! »

Et elle, la paria, de revendiquer : « Pour la femme, voulant qu'elle soit parfaitement libre en tout, je veux qu'en amour ce soit elle qui prenne l'initiative. Qu'elle dise à celui qu'elle aime : Je vous aime, voulez-vous être à moi ? »

En 1838, Chazal ayant tiré sur elle après avoir enlevé et abusé de sa fille Aline (la future mère de Gauguin), elle dépose à la Chambre des députés une pétition pour l'abolition de la peine de mort. Il écopera de 20 ans de travaux forcés.

Devenue célèbre, Flora retourne en Angle-terre où, avec l'aide de militants chartistes, elle découvre et dénonce la situation misérable du peuple des working houses, des immigrés irlandais, des prisonniers, des prostituées, ainsi que la bonne société réactionnaire, entrant même dans la Chambre des lords, interdite aux femmes, déguisée en homme.

Dans Promenades dans Londres, elle décrira aussi la nouvelle condition ouvrière : « L'esclavage n'est plus, à mes yeux, la plus grande des infortunes humaines depuis que je connais le prolétariat anglaise : l'esclave est sûr de son pain pour toute sa vie et de soins quand il tombe malade, tandis qu'il n'existe aucun lien entre l'ouvrier et le maître anglais. Si celui-ci n'a pas d'ouvrage à donner, l'ouvrier meurt de faim ; est-il malade, il succombe sur la paille de son grabat, à moins que, près de mourir, il ne soit reçu dans un hôpital. »

Elle entrevoit les progrès que les ouvriers pourront imposer : « Si d'abord je ressentis de l'humiliation à voir l'homme annihilé, ne fonctionnant plus lui-même que comme une machine, je vis bientôt l'immense amélioration qui ressortirait un jour de ces découvertes de la science : la force brutale anéantie, le travail manuel exécuté en moins de temps, et plus de loisir laissé à l'homme pour la culture de son intelligence ; mais pour que ces grands bienfaits se réalisent, il faut une révolution sociale. »

Voilà la tâche à laquelle elle va s'atteler, consciente par l'expérience de toute sa vie que « l'homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est la prolétaire du prolétaire même ».

Un combat de classe

Son combat est celui des femmes et des hommes contre la société de classe et la morale qui les écrase : « Le cabaret est le temple de l'ouvrier, c'est le seul lieu où il puisse aller. L'Église, il n'y croit point, le théâtre, il n'y comprend rien. Vous ne voulez pas instruire le peuple, vous lui défendez de se réunir dans la crainte qu'il s'instruise lui-même, qu'il parle de politique ou de doctrines sociales, qu'il lise, qu'il écrive, qu'il occupe sa pensée, dans la crainte qu'il ne se révolte ! En face de pareils faits, il se rencontre des gens dits vertueux, dits religieux, qui confortablement boivent à chaque repas du vin de Bordeaux, et font de belles tartines morales contre l'ivrognerie, la débauche de la classe ouvrière. [...] Il faut se faire une idée du malheur qu'éprouve le mari, de la souffrance qu'éprouve la femme. »

Dans l'œuvre de sa vie, L'Union ouvrière , Flora montre que le temps de la division en corporations de métiers et des conspirations armées est fini. Les ouvriers doivent s'unir ouvertement « contre la propriété et pour le droit au travail » et s'affirmer comme une classe par-delà les sexes, les métiers et les frontières, en faisant construire, signe de ces temps utopistes, des Palais ouvriers - sortes de Bourses du travail pour l'étude, l'action, l'épanouissement des opprimés des deux sexes - car « la loi qui asservit la femme et la prive d'instruction, vous opprime, vous, hommes prolétaires ».

Elle mourra à Bordeaux, épuisée, traquée par la police, en défendant ces idées auprès d'ouvriers de différentes villes, vivant de souscriptions qui ont servi aussi à payer l'édition du livre. Parmi ses donateurs : George Sand, Victor Schœlcher, Lamartine, Louis Blanc, des artistes, des bienfaiteurs et beaucoup d'ouvrières et d'ouvriers...

Sophie Candela

• Pour en savoir plus :

- Léo Gerhard, Flora Tristan, la révolte d'une paria, Le Temps des Cerises.

- Dominique Desanti, Flora Tristan, vie et œuvre mêlées, UGE, « 10/18 ».

- Simon Yoland Flora, L'Harmattan, « Théâtre ».

- Marx et Engels, La Sainte Famille (Défense de Flora Tristan contre Bauer), Éditions Sociales.

Rouge2086, 11/11/2004

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