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Une de Rouge

Controverse / Rétroviseur

Rouge1907, 25/01/2001

La semaine

Le droit des peuples bafoué
Indépendances et diktats mondialistes


En Europe, en ex-Urss ou dans les pays anciennement colonisés, les frontières craquent de tous côtés. Mais l'Onu et les Etats qu'elle réunit s'acharnent à refuser toute modification. Notre ami Michel Lequenne s'interroge: comment peuples et nations pourraient-ils prendre leur destin en main, avant que ne surviennent de dramatiques conflits?

Dans l'article "La droite intellectuelle et le fascisme libéral" ("Le Monde diplomatique", août 2000), le sous-commandant Marcos s'adressait à tous les "intellectuels", compris comme tous ceux qui s'efforcent de penser librement. L'approuvant pour l'essentiel, je n'en retiendrai pourtant ici qu'un point, tout juste effleuré, mais qui ne me semble pas juste: à partir du constat que "la seule chose réellement mondialisée est l'hétérogénéité", il en déduit, plus loin, que ""l'intégration" mondiale multiplie les frontières".
Est-ce exact? Si l'on parle des frontières d'Etats, c'est le statu quo qui semble l'exigence mondialiste. Unanimement - Etats-Unis compris -, les Etats rassemblés à l'Onu s'opposent à toute modification de frontières, que ce soit les frontières taillées à la baïonnette, puis au crayon sur la carte, par les colonisateurs de l'Afrique ou celles résultant de siècles de guerres dynastiques, puis impérialistes, en Europe, en passant par celles des guerres d'indépendance en Amérique latine. Pourtant, ces frontières craquent de tous côtés. Et pour des raisons diverses, dont le rapport à la mondialisation n'est pas direct, par des réactions profondes, inattendues par les "décideurs" et incontrôlées par eux, même s'ils y interviennent après coup pour des raisons tactiques, voire stratégiques.

Intégrations forcées ou nouvelles

L'Europe et l'ex-Urss, à elles seules, offrent une série de cas qui ne peuvent être considérés comme identiques. En gros, d'un côté, on a l'implosion de l'Urss qui a fait ressurgir le refoulé d'anciens Etats ou peuples mal soudés par la Révolution, et que le stalinisme a privés non seulement de leur droit à la séparation, mais même de toute autonomie; de l'autre on a la nouvelle Europe qui tente de s'unifier sans renoncer aux frontières anciennes, fussent-elles les plus artificielles, et sans avoir réglé les problèmes historiques d'intégrations forcées: les deux cas les plus graves étant ceux de l'Irlande du Nord et du Pays basque. Une diversification seconde est donnée par le fait qu'il y a des deux côtés des peuples intégrés qui n'étaient auparavant que des colonies...
La logique politique voudrait que la tendance aux intégrations nouvelles, dont l'Europe est l'exemple le plus net, remette en question les vieilles structures nationales au profit d'autonomies larges. Mais cela supposerait l'unité politique démocratique de l'ensemble. Celle-ci, d'ailleurs, qui est l'exigence de la gauche critique de l'Europe, rendrait même souhaitable que les parties de cet ensemble soient des secteurs autonomes dont la démocratie effective serait plus aisée et autocontrôlable.
C'est le déficit démocratique général qui est la cause des exigences d'indépendance des nationalités ou groupes ethniques dominés dans le cadre des grandes nations. De ce fait, et paradoxalement, la revendication maximale d'indépendance devient le recours à l'autonomie refusée. Le refus du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes entraîne partout le cycle infernal de manifestations réprimées, d'actions terroristes, puis de guérillas, enfin de guerres.

Le cas de l'ex-Yougoslavie

Plus tragique encore que les cas du Pays basque et de l'Irlande du Nord est, en Europe, celui de l'ex-Yougoslavie. Cet Etat artificiel, bricolé par les vainqueurs de la première guerre mondiale, était d'emblée gros d'explosions... qui eurent lieu, illustrées des pires atrocités, au cours de la seconde guerre mondiale. La révolution "titiste", victorieuse non seulement contre les envahisseurs mais contre les nationalistes oustachis croates et tchetniks serbes, parut un temps avoir donné une unité sociale à cet ensemble hétérogène. La dégénérescence bureaucratique du système redonna base et vie aux féroces rivalités ancestrales. La guerre à épisodes entre Croatie, Serbie, puis Bosnie, a trouvé, au moyen des classiques marchandages et découpages diplomatiques - encore plus absurdes que ceux du passé - un règlement qui sera nécessairement éphémère, et que les récentes élections viennent de sanctionner en redonnant partout des majorités aux nationalistes extrémistes. La guerre du Kosovo, de très loin annoncée, sans réactions internationales avant la brutale et aveugle intervention de l'Otan, laisse ce pauvre pays en suspens de statut. Véritable "cas d'école", comme on dit.
En effet, c'est en lui enlevant l'autonomie acquise dans la Yougoslavie titiste, puis en durcissant sans cesse le régime d'apartheid de sa population majoritaire albanaise avant de commencer une violente "épuration ethnique", que le pouvoir nationaliste serbe a provoqué la résistance armée, portant la revendication d'indépendance. Il est saisissant de voir que cette revendication s'est vue imposer un refus quasi universel, non seulement des grandes puissances, mais aussi de la quasi-totalité de la gauche européenne!
Principe du refus de nouveaux Etats par peur des réactions en chaîne de la part des premiers; mélange confus des autres entre craintes d'Etats "monoethniques" et rêves de réconciliations idylliques sur les innombrables tombes des suppliciés: l'irréalisme abstrait des diplomates comme des idéologues l'emporte en préparant les futures catastrophes.
A peine élu le nationaliste néolibéral Kostunica, à la place du nationaliste stalino-mafieux Milosevic, la "communauté internationale" mondialiste s'est hâtée d'accueillir ce vainqueur selon son coeur et d'accepter en même temps son escroquerie: être l'élu de la défunte Yougoslavie et non de la seule Serbie, ce qu'il est en fait. Du coup, la minorité albanaise de Serbie qui lutte en armes contre l'apartheid est redevenue "des bandes terroristes", on rappelle haut et fort que les résolutions de l'Onu excluent l'indépendance du Kosovo exigée par sa population majoritaire unanime, et le successeur de Kouchner, Hans Haekkerup, se donne comme tâche prioritaire non pas de faire libérer les otages kosovars que retient Kostunica, mais le retour des Serbes "réfugiés" en Serbie, victimes en boomerang de leur épuration ethnique.
Rien ne peut mieux éclairer la politique fondamentale de mondialisation impérialiste, contre le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Comment en sortir?

Un principe ne devrait-il pas être mis en avant avec force? Celui que toute nation ou peuple refusant une intégration nationale, aussi ancienne soit-elle, et quelle que soit la manière dont elle la refuse, doit se voir reconnaître internationalement le droit de le manifester par un référendum.
S'il en était ainsi, ceux de ces peuples ou nations qui décideraient de modifier leur rapport à l'Etat dominant ou oppresseur, avant que leur conflit soit arrivé au pire, pourraient alors dans le plus grand nombre de cas parvenir à des solutions d'autonomie négociée. Mais dans la situation inverse, où le pire est arrivé, comme c'est le cas au Kosovo, l'indépendance est la seule solution humainement possible, en attente de modification des conditions sociales et politiques de la rupture. De tels principes généraux ne sont-ils pas ceux que devrait porter une véritable gauche radicale contre toutes les combines diplomatiques menées au mépris des peuples?

Michel Lequenne

Rouge1907, 25/01/2001

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