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Rouge2028, 31/07/2003

Voyages d'été

Il était une fois
Histoire d'un refus, histoire d'une conquête


Jusqu'à nos jours, malgré les reculs et les changements d'époque, la grève est restée l'arme de ceux qui n'avaient que ce moyen de s'opposer au despotisme patronal ou à l'Etat-patron. Madeleine Rebérioux revient sur son histoire.

La grève a une histoire. Elle est née du refus de l'humiliation comme de la conscience égalitaire. " Messieurs les ouvriers ", ceux qui produisent, s'opposent à " messieurs les maîtres ", ceux qui ont l'argent même s'ils participent à la production. Voici, à Lyon, au début du XVIe siècle, les " griffarins ", ces ouvriers imprimeurs qui utilisent l'arrêt du travail, au cri de " Trique, trique ", pour vider l'atelier du maître récalcitrant et " jeter l'interdit " sur ceux qui songeraient à les remplacer. Pas de révolte " pure ", pas de perspective révolutionnaire, pas de grève pour le plaisir, même s'il peut y avoir plaisir à faire grève. Escortée de l'interdit, la grève s'insère dans les " cabales " de l'Ancien Régime et déborde en tous sens ceux qui font grève : s'opposer aux maîtres, ce n'est pas seulement rompre le contrat de travail, c'est interdire à d'autres (par quels moyens ?) de le renouer à notre place, c'est s'opposer à ce qu'on a, plus tard, appelé les " jaunes " ou les briseurs de grève, c'est imposer la négociation en créant un rapport de forces favorable.

L'arme des producteurs

D'où la grève tire-t-elle ce pouvoir ? De l'essentiel. Elle est l'arme suprême des producteurs dont la catégorie n'a cessé de s'accroître (compétence professionnelle, formation de base, formation continue et continuité de formation) par rapport à ceux qui tirent bénéfice et pouvoir de la production, même si les astuces de la loi les désignent comme producteurs : le patronat, privé ou non, voire l'Etat-patron. Telle est la force du rapport de classes. Telle est aussi sa faiblesse : les acteurs de grève ont appris à la découvrir et ont tenté de la combler. On n'en est pas là au tournant du siècle : Michèle Perrot a parlé, pour la période comprise entre 1864 et 1914, de la jeunesse de la grève. Elle règne alors sur l'action ouvrière, elle en porte les couleurs. En 1906, on compte plus de 13 000 grèves recensées pour 440 000 grévistes. La campagne du 1er Mai pour les " 3/8 ", initiée par la jeune et vivace CGT, porte ses fruits. La grandeur du syndicalisme s'impose en quelques signes :

- les grévistes appartiennent à l'industrie, quasi totalement privée. Les fonctionnaires sont privés du droit de grève, mais le mouvement de 1906 les incite à le revendiquer ;
- malgré quelques Carmen (l'industrie du tabac recrute essentiellement dans le deuxième sexe) et les grèves des tisseuses de soie, à Lyon, Voiron, Vizille, les grèves de femmes restent rares ;
- les manières de grève sont fort diverses. Chaque profession, chaque métier parfois, a ses atouts. Le sexe aussi discrimine. Les grèves de femmes passent pour plus folkloriques, voire plus joyeuses, sauf à chercher, si la grève dure, comment prendre en charge la survie du ménage : elles jouent alors un rôle dans l'invention des " soupes communistes ", nées au cours de la Commune de Paris. Chez les hommes, les grèves sont plus politiques. La mine, les chemins de fer regardent vers l'Etat et vers la loi républicaine. Il leur arrive aussi d'être plus violentes, de Decazeville (1886) à Cluzes (1904) et à Villeneuve-Saint-Georges (1908). De cette violence, Jaurès, qui refuse toujours de la condamner, ressent et analyse les dangers : elle divise les travailleurs, elle risque d'affaiblir la solidarité sociale, sans laquelle la défaite menace. On peut se complaire dans la minorité, on ne peut vaincre sans l'assentiment de la majorité.

Ainsi va la grève. Ainsi va le mouvement social. Espoir majeur de la CGT à son âge syndicaliste révolutionnaire, la grève générale, la grève des bras croisés, ce mythe magnifique au sens que Georges Sorel donne à ce mot, n'est qu'un mythe, un rêve : celui de la grève presse-bouton. Plus profondément : la grève ne peut vaincre seule. La société se presse autour d'elle et à son chevet. A travers les journaux, les réunions publiques, la grève a besoin du mouvement socialiste. Il ne suffit pas de la Charte d'Amiens1 pour résoudre le problème de l'horizon des luttes. Il ne suffit pas que, en France, la classe ouvrière syndicalement organisée ait récusé la tradition sociale-démocrate, allemande ou russe. C'est assurément sur la responsabilité des ouvriers syndicalement organisés que reposent les décisions les plus redoutables : comment " terminer une grève " ? Dans quel sens l'orienter pour qu'elle s'insère dans un ensemble qui dépasse ses limites strictement corporatistes ? Seuls ceux qui luttent peuvent opérer les choix décisifs. Telle est la tradition léguée par le syndicalisme révolutionnaire. Mais en suivant quelle boussole ? Je retrouve ici Jaurès et ses propres contradictions grâce auxquelles il assume les nôtres : le rôle des hommes politiques est de " diriger (l'arme de la grève) vers le but suprême des revendications sociales. " Encore faut-il que ce but n'ait pas disparu.

Grèves de masse

Quoi de nouveau depuis la très grande guerre à laquelle la grève ne sut faire face ? Sur l'essentiel, peu de choses. Sur la pratique (la grève est une pratique), beaucoup. D'abord, une expérience : celle des grèves de masse, chaque fois différentes, à gérer à travers une diversité syndicale qui récuse à chaque instant l'unité de " la classe ". En 1936, 12 000 entreprises dans le secteur privé (le " public " n'est pas en grève), près de deux millions de grévistes, dont les trois quarts occupent leurs usines. En 1968, la grève entraîne jusqu'à sept millions de salariés et la grande majorité des entreprises, publiques et privées : du jamais vu. La couleur de la lutte lui vient alors non seulement des étudiants, mais des jeunes, dans les usines comme dans les facultés et les lycées. De puissants mouvements, mais aussi d'immenses conquêtes... Des conquêtes " contradictoires ", dira-t-on. C'est vrai. Des " 40 heures " aux " 35 heures ", des deux semaines aux cinq semaines de congés payés, c'est du temps conquis pour la vie privée. En même temps, les pratiques collectives se renforcent : les conventions, ce triomphe majeur de 1936 renouvelé en 1954 ; la section syndicale d'entreprise, obtenue en 1968... Seules la " Sécu " et la gestion des retraites, ce double patrimoine de ceux qui n'en ont pas, ne sont pas nées de la grève, mais des luttes politiques nationales, de la résistance à l'occupant nazi. " Touche pas à la Sécu " : le mot d'ordre remonte à 1967. " Touche pas à ma retraite " : c'est 2003. Dans les deux cas, voici la grève. Rien n'a éteint sa flamboyance. Ni le recul (mais non la disparition) de la classe ouvrière, ni l'émergence massive du salariat, ni des modes d'encadrement qui remontent à 1892 (l'année de la loi sur l'arbitrage), ne sont parvenus à limiter la grève. Certes, depuis la fin des années 1970, la conflictualité exprimée par la grève a reculé. Mais quand la colère s'accumule, la grève est toujours là : ultime recours, démarche du bas vers le haut, vouée à l'échec si le lycée, le bureau de poste, le dépôt de bus, la ligne de métro ne suivent pas. La grève réfléchie, sensée, mise en OEuvre, n'est qu'un moyen pour que le rapport de forces ne bascule ni dans les mains de l'Etat, ni du côté du Medef.

Madeleine Rebérioux

1. Résolution portant sur les relations entre syndicats et partis, adoptée lors du congrès de la CGT de 1906.

Rouge 2028 31/07/03

Rouge2028, 31/07/2003

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