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Rouge1891, 28/09/2000

La semaine

Sartre, 20 après
"Erreurs", disent-ils


Après les articles de Pierre Lantz ("Un athée non récupérable", le 13 avril) et de Michel Lequenne ("Faut-il ressusciter Sartre?", le 25 mai), nous publions aujourd'hui le point de vue de Jean-François Gaudeaux, philosophe, auteur d'une thèse d'Etat intitulée "Engagements et marxismes chez Jean-Paul Sartre".

A en croire les médias, il aurait eu "la passion de l'erreur"(1). Sartre pensait, c'est ce qui dérangeait (et continue de déranger) tout le monde, à commencer par les dirigeants du PCF et bon nombre des intellectuels de l'époque. Mais rien n'y fait, l'opinion est arrêtée. Sartre se serait "toujours trompé": compagnon de route du PCF et, pire, maoïste dans les années 1970.
Alors, il faut tout réexpliquer. Non pour sauver Sartre (qui de son vivant en a entendu bien d'autres), mais pour mettre en perspective qu'avec lui, justement, l'engagement est aux antipodes de l'embrigadement, un antidote puissant contre la pensée unique.

Un peu d'histoire

En avril 1941, après s'être évadé d'un camp de prisonniers en Allemagne, Sartre fonde un mouvement de résistance à Paris, dans la France occupée par les nazis: "Socialisme et liberté"-ce nom à lui seul résume la pensée de Sartre, affirmation de la liberté, refus du monde tel qu'il est, et donc nécessité de le changer. Pour Sartre, la Résistance incarne ce refus. Aussi convient-il de structurer le mouvement Socialisme et liberté et de le lier à d'autres. De juin à août 1941, Sartre multiplie les contacts. Gide puis Malraux le reçoivent, mais ni l'un ni l'autre ne s'engageront à cette époque. Socialisme et liberté fournira des informations à la "5e colonne" de Jean Cavailles, mouvement plus important et plus impliqué dans la lutte. Pour des raisons de sécurité et par manque d'efficacité, les liens entre ces deux mouvements seront éphémères. Mais c'est lorsqu'il cherche à rencontrer les communistes que Sartre connaît sa plus grande déception: aucun contact n'est possible, les communistes font courir le bruit que Sartre est au service des nazis. Deux raisons expliquent cette calomnie: les réserves de Sartre envers la philosophie marxiste affirmée par le matérialisme dialectique, et son amitié envers Paul Nizan qui, pour avoir dénoncé le Pacte germano-soviétique, est, depuis sa mort en 1940, dénoncé par le PCF comme un "traître".
Il faudra attendre 1943 pour que le PCF demande à Sartre d'intégrer le Comité national des écrivains. Sartre tentera, avec Les Temps modernes, après la guerre, de continuer la discussion pour la compréhension et la transformation du monde, en conviant à ce travail, à de nombreuses reprises, les intellectuels du PCF; il ne trouvera comme écho qu'un rare tombereau d'injures...

L'engagement en toute lucidité

Sartre, c'est également, dès 1946, la dénonciation de l'entreprise coloniale française en Indochine, à Madagascar, en Afrique du Nord. C'est son adhésion au RDR, le Rassemblement démocratique révolutionnaire. Certes, le RDR sera un échec; c'est là le résultat de l'histoire d'une époque, de l'histoire du rapport de forces dans la lutte des classes, de l'accélération de celle-ci partout dans le monde-Indochine, Corée, Afrique-et, en France, de la fin effective des espoirs nés de l'unité de la Résistance et de ses idéaux démocratiques; pour Sartre, c'est la fin d'un espoir, mais pas la fin de l'espoir et de la nécessité de s'engager. Alors, dans l'aggravation de la guerre froide, face à la menace américaine liée à sa puissance nucléaire, face à la répression qui, en 1952, s'abat sur le PCF, Sartre s'en rapproche.
Sartre s'engage à défendre les communistes parce qu'ils ont été attaqués. Ce faisant, il n'abdique rien de sa philosophie: "Le but de cet article est de déclarer mon accord avec les communistes sur des sujets précis et limités, en raisonnant à partir de mes principes et non des leurs", écrit-il dans "Les communistes et la paix" (2). Aucun reniement, mais la continuelle réaffirmation d'une constante: il existe des divergences il s'agit de ne pas les taire, mais tout au contraire, de les dire, de les montrer; c'est pour lui l'une des conditions d'un engagement lucide.
Si l'on veut bien lire cet article, "Les communistes et la paix", plutôt que d'ironiser à son sujet, on y voit une étude de la réalité ouvrière dans la France des années 1950, un rappel des grandes dates de l'histoire du mouvement ouvrier français, les fusillades de 1848, de 1871, la répression de Fourmie le 1er mai 1891, et, à partir de là, la caractéristique de l'histoire contemporaine française: le zèle cruel et peureux de la bourgeoisie. Bien plus qu'une défense du PCF, c'est une réflexion sur la lutte des classes en France où, dans une certaine mesure, Sartre relativise déjà la place et le rôle du PCF. Toute la dernière partie de l'article apparaît comme un prélude à sa théorie du "groupe en fusion" et de la "fraternité-terreur" telle qu'il la donnera à lire dans la Critique de la raison dialectique. On sait qu'à cette époque (1960), Sartre a définitivement abandonné tout espoir à l'égard du PCF. Tel n'est pas le cas au moment où il écrit "Les communistes et la paix"; pourtant, si le marxisme constitue son principe de référence, si dès cette époque, il lui apparaît comme un horizon indépassable, pour Sartre, cet horizon excède déjà largement le PCF et les tenants de l'orthodoxie stalinienne.
Enfin, il convient de rappeler sa dénonciation des camps en Urss, le soutien que Sartre apporta à la dissidence titiste en 1950, sa rupture radicale avec le PCF après l'intervention soviétique en Hongrie. Où sont, dans tout cela, les "erreurs" de Sartre? Faudrait-il les chercher après, dans sa dénonciation du colonialisme français et de son usage de la torture en Algérie, dans sa lutte contre la guerre du Viêt-nam et dans son action avec le Tribunal Russel?
Mais, dira-t-on, il reste l'engagement avec les "maos" en France. Là encore, cet engagement n'est pas aveuglement: Sartre sera parmi les premiers, en 1972, à souligner l'importance du livre de Jean Pasqualini, Prisonnier de Mao, sur les camps en Chine, quand nombre de militants maoïstes qualifiaient cet ouvrage de propagande impérialiste; le même Sartre, à propos de la Révolution culturelle chinoise, nous mettait en garde. Et son engagement avec les "maos" ne l'empêchait pas de soutenir d'autres luttes dont ils n'étaient pas, celles des soldats, et de rédiger un article pour Rouge, article qu'il fera figurer dans les Situations.
Alors? Au fond, ce qui, de son vivant et aujourd'hui, est reproché à Sartre réside dans ce qu'il a affirmé: "Au nom des principes qu'elle m'avait inculqués, au nom de son humanisme et de ses "humanités", au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, je vouais à la bourgeoisie une haine qui ne finira qu'avec moi." 3 La bourgeoisie et une certaine gauche trop respectueuse ne lui ont toujours pas pardonné ces propos; et, pour les mêmes, il y a plus grave: la constante affirmation par Sartre de la liberté, de son irréductibilité, et de la nécessité de penser et d'agir, de penser pour agir. Pour Sartre, s'engager consistait à ne pas sacrifier la pensée à l'action, à ne jamais accepter une pensée sans l'avoir discutée. A l'instar d'un autre spectre, Sartre hante toujours notre époque, et c'est tant mieux.

Jean-François Gaudeaux

(1)"Une" du Point, 15 janvier 2000.
(2) In Situations, VI (1964).
(3) "Merleau-Ponty", in Situations, IV.

Rouge1891, 28/09/2000

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