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Rouge1939, 04/10/2001

La semaine

Islamisme et Tchétchénie
Combattre la diabolisation


Suite à l'article de Michel Chossudovsky paru dans "Rouge" la semaine dernière, qui faisait état de liens entre Ben Laden et les principaux chefs rebelles tchétchènes, Michel Lequenne, Aude Merlin et Xavier Rousselin ont souhaité revenir sur les racines du conflit en cours et la situation du pays.

"Rouge" a été bien mal inspiré de reprendre dans son numéro du 27 septembre, sans vérification, contrôle des sources ni commentaires, l'article du professeur canadien Michel Chossudovsky. Son auteur a-t-il été lui même manipulé ou participe-t-il de la manipulation? Censé dénoncer la politique de la CIA - hier -, il se retourne finalement contre la Tchétchénie - aujourd'hui - avec une argumentation qui sert la cause de Poutine, et l'alignement de celui-ci dans le camp du "Bien".
C'est à Mogadiscio, en Somalie, et en 1996 qu'aurait été décidée la guerre de Tchétchénie entre Ben Laden, des officiers des services secrets d'Iran et du Pakistan et les pauvres Tchétchènes entraînés dans les camps d'Afghanistan. Et tout cela pour le compte de la politique pétrolière des USA. Voilà d'un seul coup la guerre génocidaire de la Russie innocentée!

Guerre totale

D'où M. Chossudovsky tient-il ses précieux renseignements? Rien de moins que M. Yossef Bodansky, directeur du cabinet de la lutte antiterroriste du Congrès américain (dont on sait maintenant comme il était instruit de toutes les démarches de Ben Laden et de tous ses projets terroristes). Celui-ci n'écrivait-il pas dès 1998: "La lutte islamique pour le coeur de l'Asie a déjà franchi une étape décisive. L'objectif des islamistes n'est plus simplement de consolider leur emprise sur les Etats musulmans de l'Asie centrale et méridionale mais aussi de lutter pour la "libération" de territoires traditionnellement contestés comme le Cachemire indien. Les islamistes ont lancé une offensive sur le territoire russe. La raison fondamentale de la transformation de la guerre en Tchéchénie en un conflit régional est la volonté de l'islam radical de remplacer l'hégémonie russe sur le Caucase par celle de l'islam radical." Pas de doute que ce monsieur soit aujourd'hui pour la guerre totale contre l'islam.
Car une chose est vraie: Ben Laden, le Pakistan et l'Arabie Saoudite (oubliée par MM. Bodansky et Chossudovsky) ont aidé militairement et financièrement quasi toutes les causes islamistes (à l'exception toutefois de la Palestine). Le but de ces aides était aussi désintéressé que celui des aides qu'hier l'Urss apportait aux causes révolutionnaires, et que les USA ont apportées, entre autres "causes", à l'Afghanistan et au Kosovo: celui de l'aide que la corde apporte au pendu. Le but de ces Etats "fondamentalistes" et d'un Ben Laden, leur agent, c'est de transformer tous les pays musulmans - quasi tous d'un islam très modéré - en autant de régimes "taliban", comme d'ailleurs leurs textes l'ont proclamé. Dire que ces généreux protecteurs - comme ceux d'hier - ont déclenché ces conflits, c'est entrer dans ce qu'on appelle la conception "policière" de l'histoire.
Y mettre le doigt, c'est non seulement s'égarer, mais égarer l'opinion, entrer dans le jeu de nos ennemis - qui sont aussi ceux des peuples martyrs en question - et leur fournir des armes. Un autre fait est vrai: c'est que le pétrole est un enjeu qui détermine les adversaires actuels, comme ceux de la guerre du Golfe. Et aujourd'hui plus profondément encore, puisqu'il ne s'agit plus seulement de soumettre un pays - l'Irak - mais qu'il pourrait s'agir d'une tentative de renversement du rapport de forces entre l'impérialisme des Etats-Unis et ses grands alliés producteurs: l'actuel (l'Arabie Saoudite) et le potentiel (le Pakistan via l'Afghanistan). A moins que leur créature, Ben Laden, ne leur ait échappé, les ai dépassé. Quoi qu'il en soit, de toute façon, il sera sacrifié, sur un nouveau compromis entre les acteurs principaux, et si possible en offrant en victimes expiatoires l'Irak et la Tchétchénie.

Rappels

Dans l'immense confusion assimilant les combattants tchétchènes à Ben Laden, il faut rappeler quelques données de base.
1. La guerre en Tchétchénie n'est pas une guerre contre des bandits ou des terroristes, mais une guerre contre le peuple tchétchène qui prend de plus la forme d'une guerre génocidaire visant à le détruire en tant que peuple.
2. En Tchétchénie, divers courant luttent pour conquérir l'influence principale. Le président Maskhadov, élu en 1997, représente un islam modéré. Il était contre la fusion de l'Etat et de la religion, pour un Etat tchétchène laïque, et contre une place prépondérante de la religion dans la vie de la société. Il a été élu, avec près de 70% des voix, contre le candidat des islamistes radicaux qui n'a recueilli qu'un peu plus de 20% des voix. Tenter une assimilation Tchétchènes = wahhabites est donc factuellement faux, relève du procès d'intention ou de la diabolisation d'un peuple dans son entier, qui a plus d'une fois manifesté son soutien à Maskhadov contre la pénétration des wahhabites sur le territoire tchétchène. D'après I. Astigarraga, seules 3000 personnes se sont converties au wahhabisme entre 1996 et 1999 sur une population de 700000 personnes musulmanes, et la situation de détresse économique, sociale, morale et idéologique n'y était pas étrangère, le wahhabisme apportant à la fois des moyens financiers et un dogme, en particulier aux jeunes au chômage en quête de valeurs de rechange...
Mais les wahhabites sont néanmoins influents en Tchétchénie, en particulier parmi les combattants. Car pour mener la guerre il faut de l'argent, et ces wahhabites formés et payés par l'Arabie Saoudite sont riches, à l'aune de la société tchétchène.
Cette guerre montre d'étranges complicités. Croire que l'armée russe s'oppose fondamentalement aux wahhabites est faux: de nombreux indices mettent en lumière une complicité entre wahhabites et autorités russes. La littérature wahhabite est imprimée en Russie. Les quartiers généraux wahhabites échappent mystérieusement aux bombardements tandis que ces derniers se déchaînent contre les civils. Politiquement, Poutine a besoin des wahhabites pour justifier sa guerre contre le terrorisme. Et les wahhabites ont besoin de la guerre pour vivre.
3. Le Caucase Nord ainsi que le Caucase Sud sont ou ont été des conquêtes coloniales russes. Au XIXe, le tsarisme a entrepris de conquérir le Caucase, y compris les possessions de l'Empire ottoman. La guerre a duré pratiquement 50 ans, de 1818 à 1864. Cette région est devenue d'autant plus importante pour le pouvoir russe qu'on a commencé d'y découvrir du pétrole à Bakou.
4. Au XIXe siècle, l'islam s'est imposé comme ciment unificateur de la résistance caucasienne, comme moyen de résister à la domination grand-russe et orthodoxe. L'islam pratiqué traditionnellement en Tchétchénie est soufi, appartenant à la branche sunnite. C'est un islam très intérieur, mystique, mêlé de paganisme et respectueux des femmes.
Nous sommes aujourd'hui face à un défi. Les Etats-Unis et la Russie considèrent que les mouvements de résistance influencés par l'islam sont les responsables des attentats de New York. Nous devons opérer une séparation radicale entre les luttes des peuples et ceux qui prétendent parler en leur nom. Gardons-nous surtout d'assimiler le peuple tchétchène à la monarchie saoudienne ou à ses agents. Nous ne marcherons pas dans la combine de Poutine.

Michel Lequenne, Aude Merlin, et Xavier Rousselin

Rouge1939, 04/10/2001

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