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Rouge1995, 05/12/2002

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Cinéma russe
Gels et dégels

Roberto Matta (1911 - 2002)

Le Centre Pompidou présente, pendant un trimestre, une "Autre histoire du cinéma soviétique", organisée autour des aléas politiques de la production et des diverses formes de censure, de 1926 à 1968. Films rares, inédits, inconnus, redécouverts, a redécouvrir.

Le 27 août 1919, Lénine signe le décret sur la nationalisation de l'industrie cinématographique. En 1918, il y avait 1 000 cinémas en URSS, il y en aura plus de 26 000 en 1934. En 1925, les films soviétiques représentent moins du quart des films distribués en URSS, contre 93 % en 1932. Avant 1931, l'URSS importe pratiquement toute sa pellicule ; trois ans plus tard, elle produit près du double de ce qu'elle importait. A cet accroissement considérable des moyens matériels, correspond, dans l'effervescence des "avant-gardes", la prodigieuse explosion de la création artistique : Eisenstein, Vertov, Poudovkine, Dovjenko, Barnet, Kozintsev, Ermler... l'un des plus grands continents du cinéma mondial.
En 1935 (1), pour le quinzième anniversaire de la Cinématographie soviétique (contemporain du 1er Congrès des écrivains qui verra Gorki introduire les thèses du "réalisme socialiste"), le comité central distribue, à poignées, les distinctions et récompenses à la profession selon une "grille indiciaire" pointilliste et insignifiante. C'est très instructif. Ainsi, Boris Barnet, dont l'oeuvre résista à toutes les emprises étatiques et bureaucratiques, est-il relégué au fond de la classe (en tant qu'acteur, même pas en tant que cinéaste). Vertov et Eisenstein se contentent de médailles en chocolat, tandis que les honneurs pleuvent sur des réalisateurs parfaitement oubliés... en compagnie, certes, de quelques "incontournables" (Poudovkine, Dovjenko...). Le congrès décerne la première mention de l'Ordre de Lénine à Georges et Serge Vassiliev, réalisateurs de Tchapaïev (2), le second prix va à René Clair pour Le Dernier Millionnaire et le troisième à "Walter" Disney...
Deux dates, 1919 et 1935, pour une ouverture et une clôture de plus en plus resserrées. De gels absolus en dégels partiels, cette clôture conduit jusqu'aux "fastes" de la Perestroïka, qui verront, à partir du début des années quatre-vingts, la consolidation d'une génération de cinéastes (Klimov, Guerman, Sokourov, Mouratova, Lounguine...) et la libération de films censurés. Avant que le cinéma ne soit aspiré dans la débâcle de la fin du régime. A partir de 1935, se met en place un système opaque de contrôles, de "conseils" et d'interdictions qui, loin de former un tout homogène, s'éparpille en multiples formes de rétention : censure préalable, censure a posteriori, films autorisés mais non distribués ou tirés à une seule copie pour une seule salle, films mutilés, remontés, assassinés par la presse, déconseillés... C'est tout un univers de l'absurde, de l'imprévisible, de l'humeur punitive qui cadenasse le cinéma plus sûrement qu'une censure en "bonne et due forme". Une élasticité qui permet d'absorber tous les aléas du culte de la personnalité, du patriotisme, des acquis de la révolution, du bonheur jamais là où on l'attend... Pourtant, des centaines de films occupent les écrans. Toute une production pratiquement inconnue dans nos contrées (dont, souvent, on ne devine même pas l'existence) qui va du patriotisme guerrier à la fable paysanne, de la "comédie musicale kolhozienne" au mélodrame national-kitsch, en passant par la propagande bouffonne et la science-fiction technicienne.

Piotr Gourmandisch.

- Centre Pompidou, jusqu'au 24 février 2003, rens. : 01 44 78 12 33.
1. Une période cruciale qui va de la dissolution des associations culturelles prolétariennes (1932) à l'assassinat de Kirov (décembre 1934) en passant par le second plan quinquennal (1933-1937). C'est l'ensemble du «modèle» stalinien qui se met en place. Dorénavant, le cinéma se verra assigner une fonction massivement propagandiste.
2. Ce film-culte de 1934, symbole du cinéma stalinien, se passe en 1919 et confronte, lors de la guerre contre les Blancs, deux officiers communistes. Le premier, héroïque mais désordonné, est pris en main par un commissaire politique. Morale: les héros meurent, pas le Parti puisqu'il est discipline et victoire.


Roberto Matta (1911 - 2002)

Roberto Matta est mort le 23 novembre. Il venait d'atteindre, depuis douze jours, ses quatre-vingt-douze ans. Avec lui disparaît un des plus grands - et peut-être le plus grand - des peintres de la seconde moitié du XXe siècle. Né chilien, l'univers était devenu sa seule patrie. Selon un usage antisurréaliste et récupérateur bien établi, la grande presse s'empresse de souligner qu'il avait été exclu du mouvement en 1948, sans souligner ce qu'il y eut de grave et de douloureux en cette affaire, et que sa réhabilitation, en 1959, avait valeur de fin d'un véritable "travail de deuil"(1). Par ailleurs, on souligne son propos, "Je ne suis pas surréaliste", qui a la même signification que le "Je suis pas marxiste" de Marx, puisqu'il l'a prononcé contre l'assimilation du surréalisme à l'absurde (acception que l'on trouve encore tous les jours dans les médias). Affirmons-le donc hautement : Roberto Matta était surréaliste, en le sens absolu que sa peinture est pleinement sur-réelle, et expression d'un esprit totalement révolutionnaire.
La Révolution est omniprésente dans son oeuvre, de sa réaction à l'assassinat par les franquistes de son ami Lorca, en 1936, par le scénario la Tierra es un Hombre - thème, plus tard, de nombreuses oeuvres magnifiques - au tableau La Question, Djamila, en écho au livre d'Alleg sur la torture en Algérie ; des Puissances du désordre que lui arrache la continuité du franquisme, avec la fusillade de Grimau en Espagne, à ses affiches de Mai 68, en passant par ses échos du Cuba de l'Olas et de son reniement du Chili de Pinochet. Tous les sursauts de révolution et de contre-révolution vibrent sur ses toiles, dont le caractère cosmique n'a rien d'abstrait, mais où se fondent les dimensions spatio-temporelles et mentales, pour nous atteindre au plus profond, de manière quasi musicale.

Michel Lequenne.

1. Sur cette affaire, voir le tome 2 des Tracts surréaliste (Eric Losfeld, éd. 1982), et "Surréalisme et communisme" in M. Lequenne, Marxisme et Esthétique, La Brèche, 1984.

Rouge 1995 05/12/2002

Rouge1995, 05/12/2002

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