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Le coup d’Etat gaulliste

Rouge2251, 08/05/2008

Le 13 mai 1958, la création d’un Comité de salut public à Alger précipite le retour de De Gaulle et la chute de la IVe République. Un véritable coup d’État.

Affiche de Mai 68. </br>Photothèque Rouge/Jean-Pierre Deshayes

Affiche de Mai 68.
Photothèque Rouge/Jean-Pierre Deshayes

Au printemps 1958, la France de la IVe République a, derrière elle, un bilan déjà lourd : une fracture sociale importante, marquée par des séries de grèves parfois violentes (1947, 1948, 1953) ; un déficit démocratique grave, conséquence d’un abandon, en rase campagne, des idéaux de la Résistance ; une dépendance à l’impérialisme américain, dans le cadre global appelé Guerre froide ; une politique coloniale catastrophique (guerre d’Indochine, massacres de Madagascar, répression un peu partout, etc.).

Et, surtout, une seconde guerre coloniale, commencée avec autant d’inconscience et de morgue que celle d’Indochine : depuis novembre 1954, l’armée française tente de briser – avec quels moyens ! – la résistance du peuple algérien. Ni le gouvernement Mendès France, ni celui d’Edgar Faure, ni celui de Guy Mollet, dit de Front républicain, n’ont su, voulu ou pu reconnaître le fait national algérien. La guerre d’Algérie s’est au contraire accentuée, répandant une odeur nauséabonde sur toute la société. Une crise de régime sans précédent secoue la France. Plus aucune majorité stable ne paraît possible.

La lassitude et les désillusions aidant, une idée commence à faire son chemin : puisque les nains politiques de la IVe sont décidément incapables de régler les problèmes, un homme providentiel ne peut-il, une fois de plus, venir sauver le pays ? Cet homme, c’est Charles de Gaulle. Il serait bien naïf de croire que l’idée de ce recours a été le fruit d’une génération spontanée. Depuis l’effacement du Rassemblement pour la France (RPF), gaulliste, dans les années qui suivent la Libération, aucun réseau n’a été désactivé. Quelques-uns des barons futurs du gaullisme, Michel Debré, Olivier Guichard, Roger Frey, Alexandre Sanguinetti, travaillent l’opinion avec obstination… et efficacité. Jusqu’au sein du gouvernement, le gaullisme a ses hommes, comme en témoigne l’activité fébrile du ministre de la Défense, Jacques Chaban-Delmas.

Début 1958, à la suite d’une énième crise de régime, ces réseaux vont reprendre du service. À Alger, un homme en est le principal animateur : Léon Delbecque. Il est en contact avec des milieux factieux de l’armée, dirigés par les colonels Thomazo et Trinquier, anciens d’Indochine, baroudeurs extrémistes, prêts à tous les coups de force contre la République.

Les paras en embuscade

Le 13 mai a lieu, sur la place du Forum, à Alger, un rassemblement de protestation contre l’exécution, quelques jours plus tôt, de soldats français par le Front de libération nationale. Une foule chauffée à blanc, irritée contre les « capitulards de Paris », exige une accentuation de la politique de force. Des étudiants excités, dirigés par un certain Pierre Lagaillarde, fournissent les bataillons de choc qui débordent le service d’ordre et s’élancent à l’assaut des bâtiments du gouvernement général. Alors, c’est le coup de théâtre. En début de soirée, un Comité de salut public, dirigé par le général Massu et comptant dans ses rangs des officiers, des militants d’extrême droite et des gaullistes, affirme devenir la seule autorité.

À Paris, dans la nuit du 13 au 14, l’Assemblée nationale ne s’en laisse pas compter. Malgré la menace, elle investit un nouveau cabinet, dirigé par Pierre Pflimlin. Les députés socialistes, communistes, radicaux, mais aussi certains de droite, affirment qu’ils ne laisseront pas toucher à la légalité démocratique. Alors, Alger passe à une autre étape. Le 14, Massu demande – de quel droit ? – la constitution d’un gouvernement de salut public dirigé par de Gaulle. Le 15, toujours au Forum, c’est au tour d’un Salan exalté – et quelque peu poussé – de crier « Vive de Gaulle ! »

Le nom, qui courait dans bien des têtes, est enfin lâché au grand jour. Le grand homme qui, évidemment, était alors informé heure par heure de l’enchaînement des événements, daigne alors sortir de sa réserve. Le 15 mai, il affirme être prêt à « assumer les pouvoirs de la République ». Aucune autorité républicaine ne le lui avait d’ailleurs demandé. Mais le scénario est bien huilé. Car, derrière cette façade démocratique, se dessine une opération bien plus inquiétante, baptisée « Résurrection ». Beaucoup de contemporains l’avaient su, ou pressenti – et d’ailleurs les réseaux laissaient passer l’information, cela faisait partie du chantage –, mais les travaux historiques, depuis 50 ans, ne permettent plus d’en douter : il y eut bel et bien des préparatifs, coordonnés par les milieux pro-Algérie française de l’armée – Massu en est – et les réseaux gaullistes, d’un parachutage massif sur la métropole, d’une jonction avec des groupuscules violents – dirigés, à Marseille, par un certain Charles Pasqua –, afin de s’emparer du pouvoir et d’y imposer la solution de Gaulle. À titre d’intimidation, les parachutistes de Thomazo sont largués en Corse, le 24 mai. Pour la métropole, une échéance ultimatum est fixée : le 29 mai au plus tard.

Alors, le monde politique de cette fin de régime s’agite. « Les grenouilles qui demandent un roi », titrera plus tard Jean-Paul Sartre dans L’Express. La route Paris-Colombey est alors fort utilisée. Les missives se multiplient. Et l’historien ne saura jamais combien de coups de téléphone ont été échangés, ni les contenus. Les gloires de la IVe République – Bidault, Pinay – commencent à se rallier.

« Je vous ai compris »

Et la gauche ? Le 28 mai, des centaines de milliers de manifestants sont descendues dans la rue pour défendre la République. Au premier rang, tous les dirigeants communistes, mais aussi de nombreux socialistes, Édouard Depreux, André Philip, d’autres démocrates, Mendès, Mitterrand… Quant au socialiste Guy Mollet, il pratique, comme à son habitude, un jeu d’équilibre, affirmant à qui veut l’entendre que la menace bolchevique est au moins aussi dangereuse que le complot. Le 30, Mollet et Auriol, naguère président de la IVe, sont d’ailleurs à Colombey.

Mai 1958 s’achève. De Gaulle, qui a donc des assurances de presque tous les courants politiques, peut se permettre désormais de sauver les apparences démocratiques. Il se présente aux députés pour solliciter leur investiture. Seul le groupe communiste vote unanimement contre, le groupe socialiste se divisant (42 pour, 49 contre), la droite et le Mouvement républicain populaire (MRP) votant évidemment pour. Le cabinet de Gaulle (qui compte dans ses rangs l’inévitable Guy Mollet), dernier de la IVe République, est investi le 1er juin.

Le premier voyage du Général, comme il se doit, est réservé à l’Algérie. À Alger, là où les factieux avaient crié pour la première fois « Vive de Gaulle ! », il prononce son célébrissime « Je vous ai compris ! » À Mostaganem, il lance le cri qui délivre: « Vive l’Algérie française ! » Les observateurs notent d’ailleurs qu’il ne le dit qu’une seule fois, sous cette forme radicale. Oui, de Gaulle, dès ce moment, cultive l’ambiguïté. Mais c’est bel et bien le mouvement Algérie française qui le porte. Encore quelques mois, et il fera approuver par référendum son projet de Constitution. Il deviendra le premier président de la nouvelle République. Rien de bien glorieux, rien de très démocratique, on le constate : la Ve République est bien née de la menace d’un coup de force. Les bottes des paras plutôt que les urnes…1

Alain Ruscio

1. Lire l’intégralité de l’article sur : www.europe-solidaire.org

• À lire : Sébastien Jahan et Alain Ruscio (direction), Histoire de la colonisation : réhabilitations, falsifications et instrumentalisations, Les Indes Savantes, 354 pages, 32 euros.

Rouge2251, 08/05/2008

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