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Nazisme et grand capital

Rouge2104, 24/03/2005

Sylvain Pattieu répond ici à la conception simpliste des relations entre patronat et nazisme qui veut que le deuxième ait été une marionnette du premier.

Deux écueils sont à éviter pour qui veut comprendre le nazisme 1. Le premier fait du nazisme l'expression de la folie et de la volonté d'un homme, Adolf Hitler. Il ne s'agit pas de nier le pouvoir charismatique, la place fondamentale qu'il tenait au sein du régime, mais le nazisme tout comme le génocide sont le résultat d'un ensemble de circonstances, et pas seulement le fruit de la volonté d'un homme ou d'une idéologie. L'autre écueil, sur le modèle des conceptions du Komintern des années 1930, fait des nazis de simples marionnettes dans les mains du « grand capital ». Un exemple récent de cette conception simpliste est un article paru dans Lutte ouvrière : « Bien avant l'arrivée de Hitler au pouvoir, les milices nazies ont bénéficié d'aides financières considérables de la part du grand patronat allemand, des Krupp et des Thyssen, qui y voyaient un instrument capable de s'opposer à la classe ouvrière allemande. Ces milices avaient recruté des milliers de petits commerçants enragés, car ruinés par la crise économique qui avait éclaté en 1929, mais aussi recruté dans les bas-fonds de la société. Le patronat n'a jamais été très exigeant sur la moralité de ses hommes de main ! » 2

Considérer les nazis comme de simples hommes de main du patronat est un contresens historique. Deux problèmes distincts se posent en fait : celui de l'arrivée au pouvoir d'Hitler, et celui de la politique économique menée pendant les douze années durant lesquelles il a eu le pouvoir : en quoi pouvait-elle « servir » les intérêts du capitalisme allemand, et qui dirigeait vraiment l'économie, les nazis ou le patronat ?

L'arrivée au pouvoir d'Hitler

L'arrivée au pouvoir d'Hitler ne s'explique pas seulement par l'action du grand patronat allemand. L'historien R. Paxton rappelle que « l'examen détaillé des archives de l'industrie montre que la plupart des hommes d'affaire allemands, prudents, contribuèrent à toutes les formations politiques non marxistes ayant la moindre chance de barrer la route aux marxistes ».3 Certains patrons allemands finançaient donc les nazis, mais pas prioritairement, et ils préféraient réserver leurs oboles aux partis conservateurs, beaucoup plus prévisibles et fiables de leur point de vue que ce parti extrémiste aux projets économiques incertains. Le nazisme n'avait rien à voir avec une sorte d'armée privée financée par les patrons, et le cas du métallurgiste Thyssen, qui soutint très tôt Hitler (mais rompit avec lui en 1939), est une exception. Mais les résultats électoraux du parti nazi (même s'il n'obtint jamais la majorité), sa capacité à occuper la rue et à multiplier les violences contre la gauche, et la situation d'impasse politique dans laquelle se trouvait la droite en firent un interlocuteur incontournable. Hitler s'engagea dans une politique du tout ou rien, revendiquant le poste de chancelier alors que la droite lui proposait de participer à des coalitions, ce qui lui rapporta beaucoup mais faillit lui coûter cher. En novembre 1932, alors que le parti nazi était passé de 37 % à 33 % des voix aux élections depuis juillet, les caisses du parti étaient vides.

Ce sont les blocages internes à la droite, dus aux difficultés économiques et aux troubles sociaux entretenus par les nazis eux-mêmes (batailles de rue contre les communistes, violences politiques) qui provoquèrent la nomination d'Hitler au poste de chancelier, en janvier 1933. La rivalité à droite entre von Schleicher et von Papen, favori du patronat, entraînèrent la constitution d'un pacte secret entre le vieux président Hindenburg et von Papen pour installer Hitler, solution de compromis, au poste de chancelier, avec une majorité de ministres conservateurs. Ce qui conduit l'historien Alan Bullock à parler d'une « conspiration d'escalier de service ».

Hitler au pouvoir

Les milieux d'affaires allemands étaient depuis longtemps hostiles à la République de Weimar, et ils prônaient un gouvernement autoritaire conservateur capable de maintenir l'ordre. Hitler donna des gages d'efficacité dès son arrivée au pouvoir en écrasant le mouvement ouvrier (syndicats, partis de gauche) et réprimant l'aile la plus remuante du parti nazi (les SA lors de la nuit des Longs Couteaux en 1934). Le nazisme avait délivré la grande industrie d'un climat social troublé, sans toucher aux privilèges patronaux et à la propriété privée. Ils reçurent des subsides beaucoup plus conséquents de la part d'un patronat soucieux de se ménager leurs bonnes grâces. Mais les nazis devaient composer avec ces milieux patronaux, tout comme avec l'armée, très puissante en Allemagne, et ils ne parvinrent que progressivement à l'hégémonie. Hitler arbitra, avec le plan de quatre ans de 1936, en faveur du réarmement et de l'autarcie en vue de la guerre, contre les industries d'exportation qui privilégiaient le commerce international. Il favorisa les intérêts industriels liés à la firme IG Farben, géant de l'industrie chimique. Le IIIe Reich fut une source de profits considérables pour ces secteurs industriels. Le bénéfice de IG Farben passa ainsi de 70 millions de marks en 1933 à 300 millions en 1940.

L'industrie, indispensable aux objectifs guerriers du régime, disposait de marges de marchandage qui ne l'inféodait pas complètement au pouvoir nazi. Cependant, l'initiative de la politique économique restait nazie, ainsi que les modalités de son exécution, d'où un primat relatif du politique sur l'économique. Les intérêts industriels n'en profitèrent pas moins presque jusqu'à la fin de la politique nazie. Le patronat allemand n'hésita pas à s'approprier le capital juif après les mesures antijuives, avec « l'aryanisation » des entreprises. La main-d'œuvre à moindre coût concentrée dans les ghettos polonais était exploitée sans vergogne, tandis que la grande industrie profitait largement du pillage des ressources des territoires occupés par l'armée. À la fin de la guerre seulement, le nihilisme radical des nazis entra en contradiction avec une politique économique rationnelle, preuve de la relative autonomie de l'État nazi. L'extermination des Juifs, des Tsiganes et des autres catégories vouées à la destruction dans les camps, rendue possible par la guerre et la conquête brutale, ne répond à aucune explication économique mécaniste, et elle finit par primer sur l'effort de guerre ou l'effort industriel. À ce dernier stade, la politique nazie ne coïncidait plus avec l'intérêt suprême du capitalisme, à savoir sa propre reproduction.

Sylvain Pattieu

1. Cf. Ian Kershaw, Qu'est-ce que le nazisme ?, « Folio histoire ».

2. « La mémoire, c'est se souvenir de tout ! », éditorial de Lutte ouvrière n° 1904, 28 janvier 2005.

3. Robert O. Paxton, Le Fascisme en action, Le Seuil.

Rouge2104, 24/03/2005

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