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Leçons d'insurrections parisiennes

Rouge2281, 08/01/2009

Deux musées de la Ville de Paris, la Maison de Victor Hugo et le musée Carnavalet, proposent jusqu’au 1er février deux expositions conjointes, « Les Misérables, un roman inconnu ? » et « Paris au temps des Misérables ».

Gobaut, Assaut de la barricade à l’angle du Faubourg du Temple et du canal Saint-Martin, Dessin/Paris, musée Carnavalet.

Gobaut, Assaut de la barricade à l’angle du Faubourg du Temple et du canal Saint-Martin, Dessin/Paris, musée Carnavalet.

Les deux expositions de la Ville de Paris nous font saisir les bouleversements apportés, en près de deux siècles, au paysage urbain comme au panorama social de la capitale, cadre principal et personnage, même, du roman hugolien. Voilà le principal, mais non le seul, de leurs intérêts historiques. Surtout, elles débouchent sur une mise en cause des représentations de la pauvreté, de la misère et de la précarité, scandales plus que jamais d’actualité.

Bourgeois de Paris pendant presque toute sa vie (exception faite de l’exil, bien sûr, et des nombreux voyages), Hugo a porté à cette ville un intérêt passionné et multiforme. S’y mêlaient celui de l’antiquaire (on ne disait pas encore archéologue), mais aussi ceux de l’homme de théâtre en quête de décors, de sujets ou même de salles, de l’auteur à succès, de l’adulte revisitant les lieux de ses bonheurs d’enfant ou de ses amours de jeune homme. Dans Les Misérables, s’il la proclame « ville natale de son esprit », il montre aussi combien lui doit son évolution morale et politique, des positions légitimistes de ses premiers écrits aux engagements non seulement républicains mais « socialistes » de ses « actes et paroles » de la période d’exil. Le manuscrit exposé à la Maison de Victor Hugo est sans ambiguïté : de la première rédaction des Misères, entre 1845 et 1848, à sa refonte colossale de 1860-61, aboutissant au texte et au titre définitifs, où il substitue systématiquement le deuxième de ces termes au premier, il passe clairement de la condamnation de « l’émeute » populacière à l’exaltation de « l’insurrection » populaire. Même vaincue, elle aura travaillé au « progrès », et le sacrifice n’aura pas été vain.

Telles furent, pour lui, les leçons positives des insurrections parisiennes de 1848, quoique rapportées dans le roman au soulèvement parisien de juin 1832 à l’occasion des funérailles du républicain Lamarque, avec une répression immédiate et féroce plus facile à décrire que celle, tardive et insidieuse, de la Révolution de 1848. Il n’est pas douteux qu’elles émurent largement le public populaire, qui se précipita sur le livre ou les illustrations, d’abord vendues séparément, avec des tirages phénoménaux de plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires dès 1862. Les Misérables aide également à comprendre certains aspects psychologiques de la Commune de Paris. Et si ce public continua à lire ce roman jusqu’à la Grande Guerre, c’était plus pour la part d’esprit insurrectionnel qu’il transmettait, au nom de valeurs que professait au moins nominalement la iiie République, que du fait de l’enseignement officiel, encore très timide à l’égard de toute la littérature romantique.

Livre « méconnu »

Le roman a ses contraintes et ses limites, qui se retrouvent dans l’une et l’autre exposition. Entendant mener à bien, comme député, une « enquête sur la situation vraie des classes laborieuses et souffrantes en France », Hugo avait visité, en février 1851, les caves de Lille, où vivaient des ouvriers du textile travaillant « à domicile », et il avait consigné dans ses carnets des notes accablantes, mais inutilisables sans doute à ses yeux, pour décrire le Paris des années 1815-1832, encore peu touché par le capitalisme de fabrique. Voilà à quoi se réduisait sa connaissance du prolétariat industriel contemporain avant la rédaction des Misérables. Elle anime certains poèmes des Contemplations et des Châtiments et sous-tend le ton général du roman, mais les « classes laborieuses » et « dangereuses », véritables actrices des soulèvements de 1830, 1831, 1832, 1834, 1839, 1848 et 1851, n’y apparaissent qu’à peine et seulement en arrière-plan. On ne les voit pas davantage dans l’iconographie présentée par ces deux expositions, le sujet n’attirant manifestement guère les artistes du temps, peintres comme écrivains.

Ce roman serait-il « inconnu » ? Le détail de son élaboration a fait l’objet d’études récentes, résumées dans le catalogue du même titre, et toutes montrent ce que le souffle du récit hugolien doit au vent de l’histoire révolutionnaire. S’il faut parler plus précisément d’un livre « méconnu », dont presque personne ne lirait aujourd’hui le texte intégral, mais uniquement des résumés ou des extraits le réduisant à sa trame élémentaire, ce n’est pas seulement que Les Misérables ont été « victimes de leur succès ». On doit aussi faire la part des recettes du drame romantique, auxquelles le romancier puise la plupart de ses effets. Selon cette esthétique encore idéaliste, en quête de « l’universel concret » hégélien, l’un peut figurer le multiple, Gavroche tous les enfants miséreux de France, Marius ou Enjolras tous les républicains, et tel événement du passé, élevé en exemple plus moral qu’historique, représenter l’essentiel des enjeux présents. Quant à la foule ou au peuple, insurgés de surcroît, ils posent au dramaturge d’évidentes difficultés de mise en scène. En dessinant le portrait de ses personnages principaux avant de les mettre en action dans son récit, Hugo est le premier à avoir orienté ses lecteurs vers la recherche des personnages et des épisodes les plus théâtraux ou visuels, et leur adaptation au cinéma, dont traite aussi l’une de ces expositions.

Motif d’insurrection

Quoique conformes à une certaine esthétique « moderne » et même télévisuelle, ces aspects spectaculaires des Misérables n’en font pas la profondeur. Elle est dans tous leurs à-côtés qu’on ne lit plus, ces digressions apparemment inutiles, géographiques, sociologiques, historiques, lexicographiques, dont Hugo a cru bon de lester un récit qu’il sentait ne pas être tout à fait à la hauteur de son sujet, jusqu’à transformer son mélodrame en « épopée de la canaille ». Ce jugement de Lamartine, sans surprise de la part de celui qui avait repoussé le drapeau rouge de l’Hôtel de Ville, le 25 février 1848, procède de conceptions de la société toujours vivaces un siècle et demi après. À côté d’un Nicolas Sarkozy en nouveau Javert, il y a ceux qui organisent de la façon la plus cynique la « pauvreté disqualifiante » que décrit le sociologue Serge Paugam dans l’un des catalogues, et dont la progression quotidienne s’observe dans ce pays comme dans le reste du monde. Marquant, bien malgré eux, l’actualité des Misérables, les fouilleurs de poubelles s’aventurent désormais jusque dans les « beaux quartiers ». Ce n’est pas forcément présage d’insurrection, c’est certainement motif à s’insurger. 

• « Les Misérables, un roman inconnu ? », Maison de Victor Hugo, 6, place des Vosges, Paris 4e ; « Paris au temps des Misérables », Musée Carnavalet, 23, rue de Sévigné, Paris 3e.

Gilles Bounoure

Rouge2281, 08/01/2009

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