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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

Politique

N° 509 septembre 2005 *

POLOGNE

“Solidarnosc” a lutté pour le socialisme

Cf. aussi : [Pologne]

Magdalena Ostrowska

Magdalena Ostrowska, journaliste au quotidien Trybuna et politologue, est rédactrice de la revue Rewolucja. Cet article est paru dans le supplément hebdomadaire Impuls n° 31 du quotidien Trybuna du 7 avril 2005.

La droite fait tout pour que l’expérience ouvrière de Solidarité tombe dans l’oubli. Car si l’on s’en souvenait, il apparaîtrait clairement que la lutte du NSZZ “Solidarnosc” (syndicat indépendant autogéré “Solidarité”) n’était pas une lutte pour établir le capitalisme.

Plus on s’éloigne de la rupture de 1989, et plus le mythe de la dite « première Solidarité » en tant que mouvement anticommuniste, allant vers l’économie capitaliste, se renforce. On ne mentionne presque plus la lutte de classe des ouvriers unifiés au sein de ce mouvement. Cela apparaît particulièrement maintenant, dans les débats qui accompagnent le 25e anniversaire de la naissance du NSZZ “Solidarnosc”.

Août 1980. Dans le point 6 des Accords de Gdansk il a été écrit : « les syndicats devraient en particulier participer à l’élaboration des lois sur les organisations économiques socialistes et sur l’autogestion ouvrière. La réforme économique devrait être fondée sur le principe d’une plus grande autonomie des entreprises et sur la participation réelle des conseils de l’autogestion ouvrière à la gestion ». La lutte pour la création de l’autogestion ouvrière — car c’est de cela qu’il est question dans le programme mentionné — signifiait l’aspiration à la réalisation des principes du socialisme, que le pouvoir d’alors ne réalisait pas. Ce n’était pas une lutte pour le capitalisme.

La vague de grèves qui ont eu lieu alors a ouvert le processus de la création par en bas, par les ouvriers de leurs institutions, fondées non seulement pour mener telle ou telle grève. La tâche des syndicats dès ce moment ne se limitait pas aux seules revendications économiques car — comme il était alors affirmé — « la classe ouvrière a une chance réelle de se transformer en gestionnaire de l’entreprise et du pays, une chance réelle de réaliser un socialisme ouvrier et une démocratie des travailleurs » (1). Cette chance c’était la réforme socio-économique planifiée par le pouvoir.

En mars 1981 s’est tenue une conférence de “Solidarnosc” consacrée à l’attitude du syndicat envers l’idée de l’autogestion. « Le conseil ouvrier d’autogestion pour lequel il vaut la peine de lutter, c’est un conseil qui aspire à constituer une structure nationale qui reprendrait en main le pouvoir économique », écrivait en mars 1981 Henryk Szlajfer (2)

La lutte pour l’autogestion ouvrière est devenue dès juillet 1981 le principal front de lutte pour “Solidarnosc” et, en automne 1981, c’est devenu le principal thème de débats qui a conduit à la formation au sein de “Solidarnosc” de deux courants : les militants du « Réseau » (3) représentaient le courant modéré, au sein duquel dominait plutôt une attitude technocratique envers l’idée de l’autogestion, en tant qu’accès des ouvriers à la cogestion des entreprises ; les radicaux se sont regroupés au sein du dit Groupe de Lublin, propageant l’activité d’en bas et la constitution d’institutions qui rappelaient les conseils des délégués ouvriers connus en particulier par les deux révolutions russes (1905 et 1917).

Un acquis important du « Réseau » a été l’élaboration du projet de l’entreprise sociale, gérée par les travailleurs et indépendante de l’appareil bureaucratique central. Ce projet ne prétendait pas que les entreprises deviennent une propriété de groupe, mais seulement qu’elles soient gérées par les travailleurs. Le Conseil ouvrier devait décider des principales orientations de l’entreprise, des salaires et des investissements ainsi que des nominations aux postes de direction. L’autogestion était aux mains de tous les salariés et sa représentation devait être constituée par ceux qui connaissent les besoins de l’entreprise et des salariés, alors que le directeur devait être un « spécialiste loué », qui répondrait devant le Conseil de son activité. En juillet 1981 le « Réseau » a obtenu le soutien de près de mille représentants des entreprises réunis à Gdansk qui aspiraient à transformer le mouvement pour l’autogestion en un mouvement social de masse.

Le Programme de NSZZ “Solidarnosc” adopté le 7 octobre par le Premier congrès national des délégués contenait les revendications élaborées au cours des débats concernant l’introduction de l’autogestion ouvrière. « Nous voulons une véritable socialisation du système de gestion et de l’économie », lisait-on dans l’introduction de ce programme (4). La partie VI du programme contenait le projet d’une « République autogérée ».

« Le Conseil ouvrier (des travailleurs) pourra être reconnu par notre syndicat comme un organe de l’autogestion ouvrière (des travailleurs) seulement lorsque l’entreprise obtiendra une véritable autonomie et que le pouvoir au sein de l’entreprise passera dans les mains des salariés au travers de leur conseil », affirmaient les radicaux du groupe « Indépendants » de Lodz et ils ont mis en avant des revendications plus radicales (5). Le groupe des « Indépendants » — transformé en juillet en « Groupe de Lublin » (6) — proposait « si le syndicat se trouve obligé d’employer son arme la plus extrême [la grève], de se préparer à l’emploi d’une nouvelle forme de lutte — la grève d’occupation active, qui consistait en la remise en marche de la production et de la distribution des biens produits sous le contrôle des comités de grève » (7). Cette forme de grève était l’un des principaux moyens de lutte propagés par les radicaux.

Stefan Bratkowski, président de l’Association polonaise des journalistes, écrivait alors : « à une épreuve de force la nation peut répondre par la grève générale. Ce n’est pas un moyen de survie, mais les Polonais — ne l’oubliez pas ! — ont une surprenante capacité d’auto-organisation, une grève générale produira en quelques jours un tissu d’ententes spontanées, un réseau de comités d’entraide et de coordination qui collaboreront les uns avec les autres, les entreprises travailleront pendant la grève, la production et les échanges continueront, et seul le pouvoir n’aura rien à dire » (8).

Cette forme de grève n’impliquait pas seulement l’occupation de l’entreprise, mais la prise de son contrôle par le comité de grève sans arrêt de travail. L’adoption par Solidarité d’une telle méthode de lutte se fondait sur l’aggravation de la crise économique (9) et sur l’aspiration à ne pas interrompre la production. La principale condition du succès de la grève active était de s’assurer à l’avance la coopération horizontale avec les fournisseurs et les distributeurs, c’est-à-dire de garantir une distribution et un transport aux mains des grévistes. « L’instauration du pouvoir économique des travailleurs permettrait d’accumuler les forces nécessaires à la solution de la question du pouvoir politique. Le développement de l’autogestion des travailleurs par la voie révolutionnaire conduirait à l’apparition de l’autogestion locale et territoriale, qui libérerait l’énergie de millions des citoyens », écrivait à la fin 1981 un des principaux propagateurs de cette méthode de lutte ouvrière, Zbigniew M. Kowalewski (10). Le Groupe de Lublin, ayant tiré les conclusions des expériences des années 1956-1958 (11), propageait la nécessité d’un développement vertical et horizontal du système de l’autogestion ouvrière et de la coopération. Les initiatives de ce courant radical de Solidarité bénéficiaient alors de l’accord de la prof. Jadwiga Staniszkis : « car l’État s’étant avéré incapable de garantir le bien-être à la société, il faut le priver de la fonction de la gestion des moyens de production. En ignorant les vieilles structures, il faut dans une telle situation prendre le pouvoir dans les entreprises et les régions » écrivait-elle (12).

Après Août [1980] au sein même du POUP [Parti ouvrier unifié polonais — le parti bureaucratique au pouvoir] des voix sont apparues revendiquant des changements profonds du parti et la coopération avec Solidarité, en tant que mouvement ouvrier authentique qui exprimait les justes revendications du monde du travail. Le « renouveau » devait consister en un retour aux sources idéologiques et en une élimination des phénomènes bureaucratiques, de l’isolement par rapport à la société et en la transformation enfin du parti en une véritable représentation des intérêts du monde du travail. « De plus, une partie importante des membres du parti de toutes les couches sociales voyait dans Solidarité et dans le mouvement autogestionnaire authentique la possibilité de réalisation des buts socialistes et la manière de reconquérir leur dignité salariale et civique » (13).

Décrivant les sources de l’ethos de Solidarité, le R.P. Jozef Tischner écrivait : « L’idéologie socialiste-marxiste elle-même, dont les slogans ont pénétré la conscience sociale, avait aussi une grande importance. L’ethos de solidarité peut être considéré comme une réalisation de l’idéal de la fraternité des travailleurs luttant pour la libération sociale. En fait, toutes les valeurs essentielles de l’ethos de solidarité sont comprises dans les valeurs du socialisme » (14).

L’aspiration à un changement social authentique, fondé sur le mouvement de masse dont les membres se sentent exploités, c’est la tradition historique de la gauche dans le monde entier. C’était aussi la tradition de Solidarité, au sein de laquelle un courant ouvrier de gauche n’avait pas manqué.

Malgré l’instauration de l’état de guerre et l’interdiction de Solidarité, en 1983 la Diète a adopté une loi instaurant des éléments d’autogestion dans les entreprises. Cet acquis fragmentaire de la lutte ouvrière fut définitivement liquidé par la transformation libérale de 1989.

Traduction : J.M. (du polonais)

Notes

1. Zwiazek zawodowy a kwestia wspolzarzadzania, [Henryk Szlajfer], „Biuletyn Problemowy” nr 1, édité par le Comité constitutif (Komitet Zalozycielski) du NSZZ “Solidarnosc” de l’entreprise EMA ELESTER de Lodz, en date du 15 décembre 1980.

2. Cité d’après Sz. Jakubowicz, Bitwa o samorzad 1980-1981 (La bataille pour l’autogestion 1980-1981), Londres 1989, p. 54)

3. « Siec », Réseau des organisations syndicales NSZZ “Solidarnosc” des entreprises principales.

4. Programme du NSZZ “Solidarnosc”, Tygodnik Solidarnosc n° 29 du 16 octobre 1981.

5. Samorzad robotniczy, Stanowisko NSZZ „S” MKZ Ziemi Lodzkiej (Autogestion ouvrière, Position du Comité constitutif inter-entreprises de NSZZ “Solidarnosc” de la région de Lodz) du 28 janvier 1981.

6. Ville ouvrière à l’est de la Pologne, à plus de 300 km de la grande cité de l’industrie textile de Lodz, où se réunissaient les conférences nationales de ce courant.

7. Program wyborczy grupy „Niezalezni” (Programme électoral du groupe des Indépendants), Lodz, 7 mai 1981.

8. Lettre aux participants au Ve Plénum du Parti ouvrier unifié polonais (1981).

9. Une crise économique de « sous-production » — d’insuffisance des biens !

10. „Solidarnosc” wobec kwestii wladzy (Solidarité face à la question du pouvoir), octobre-décembre 1981, réédité lors de l’exil de l’auteur à Paris, le 5 février 1982.

11. Lors de la montée révolutionnaire de 1956 — qui a imposé le changement à la tête de l’État-parti — l’aile gauche radicale avait imposé les conseils ouvriers, qui ont exercé un contrôle ouvrier dans les entreprises entre 1956 et 1958. Après avoir temporisé et exercé une répression sélective, en 1958 la nouvelle direction du parti a imposé une loi sur l’autogestion des entreprises, qui confiait la gestion à une « conférence d’autogestion ouvrière » composée de trois partenaires : la direction (nommée par la bureaucratie), la direction syndicale (idem) et les représentants des salariés (élus sur une liste unique). S’en était fini du conseil ouvrier… et les conseils encore actifs, isolés les uns des autres, furent rapidement liquidés.

12. Article paru dans “Niezaleznosc” (journal du NSZZ “Solidarnosc” de la région de Varsovie) n° 41 de mai 1981, cité par Sz. Jakubowicz, op. cit., p. 80.

13. Jakubowicz, op. cit., p. 88.

14. Jozef Tischner, W kregu filozofii pracy (Autour de la philosophie du travail), Paris 1985. Théologien proche du pape Jean-Paul II, Jozef Tischner avait alors propagé une philosophie progressiste dans le domaine du travail. Après 1989 il a sombré dans un anticommunisme d’inspiration reaganienne.