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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

Politique

N° 505-506 mai-juin 2005 *

ARGENTINE

Conflit social — airs frais, vieilles tempêtes

Cf. aussi : [Argentine]

Eduardo Lucita

Eduardo Lucita est membre du collectif EDI, Économistes de gauche, et éditeur de la revue argentine "Cuadernos del Sur".

« L’élan vital de l’être humain répond à toutes les questions de la vie avant la réflexion philosophique. L’être humain illettré ne se préoccupe pas de la relativité de son mythe. Il ne pourrait même pas la comprendre. Mais en général il trouve, mieux que l’écrivain et que le philosophe, sa propre voie. Puisqu’il doit agir, il agit. Puisqu’il doit créer, il crée. Puisqu’il doit combattre, il combat. Il ne connaît pas la relative insignifiance de son effort dans le temps et dans l’espace. Son instinct le libère du doute stérile. Il n’a d’autre ambition que celle qu’il peut et doit avoir en tant qu’être humain : s’acquitter correctement de sa journée. »

Carlos Mariátegui, La Lucha Final

L’économie argentine se relève lentement de la crise qui l’a ébranlée lors de la récession la plus longue (1998-2002) et sans doute la plus profonde de notre histoire nationale. Le produit intérieur brut (PIB) s’est alors réduit de plus de 20 % et les investissements ont chuté de 60 %.

Deux années de croissance soutenue du PIB, avec des taux annuels de 8,8 % et 9 % ; la croissance de l’emploi dont le taux est aujourd’hui le plus élevé depuis 1998 (plus de 1,6 million de postes de travail nouveaux crées selon l’INDEC), bien que le taux de chômage atteint 17 % ; la restructuration partielle de la dette étrangère qui a conduit le pays à déclarer la cessation des payements en 2002, même si cette dette se monte encore à 145 milliards de dollars, et un très haut excédent fiscal (5,8 %) sont les données les plus éloquentes de cette amélioration.

La contrepartie n’est autre que des engagement élevés de remboursements lors de la prochaine décennie ; les salaires déprimés ; un taux de chômage de 17 % ; un taux très élevé du travail au noir et de la précarisation du travail. Il en résulte une redistribution toujours plus régressive des revenus : l’écart entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres, qui en 2001 était un multiple de 29, est actuellement un multiple de 32.

Le conflit pour l’appropriation de la richesse sociale occupe de nouveau une place sur la scène politique, accompagnant le cycle économique expansif. Les luttes visant l’appropriation de l’excédent économique marquent aussi bien les rapports capital-travail — les travailleurs tentant d’améliorer les conditions de la vente de leur force de travail — que les conflits inter-capitalistes entre les diverses fractions du capital qui tentent d’y accroître leur participation.

L’épuisement de la phase néolibérale

Ce retour des luttes pour la redistribution des revenus est le fruit du déphasage entre la croissance économique et l’évolution des salaires réels mais aussi celui des tensions accumulées au cours de la décennie précédente et de la modification des prix relatifs à la suite de la dévaluation. Mais il y a aussi des raisons plus profondes qui découlent de la logique de l’accumulation et de la reproduction du capital.

La phase néolibérale du capital s’est épuisée, même si ces effets continueront à être encore présents. Cet épuisement n’est pas le résultat de son échec mais au contraire de son succès, ou du moins du fait qu’elle a atteint la majorité de ses objectifs : la restructuration de ses espaces productifs et de distribution ; la dérégulation des marchés ; la réforme de l’État et le transfert au secteur privé de ses biens et responsabilités ; les nouvelles conditions pour l’insertion du pays dans le marché mondial et, surtout, l’établissement des rapports de forces durables en faveur du capital.

Comme toute la phase qui se conclut, elle annonce le début d’une phase nouvelle. Le gouvernement Kirchner est, entre autres, l’expression de ce changement de phase du capital. Cela ne signifie nullement des espoirs nouveaux en ce qui concerne les possibilités d’un capitalisme national, pas plus que celles de l’émergence de bourgeoisies indigènes et encore moins d’un conflit d’orientation au sein du gouvernement (1). Mais oui, cela indique que les luttes actuelles — les luttes de classes et au sein des classes — se développent sur une scène politico-économique différente de celle qui avait marqué la phase précédente.

Ce scénario ne peut pas faire abstraction du cadre mondial et régional (2). Au contraire, il lui est intimement lié.

Le degré de concentration et de centralisation des capitaux, atteint lors de la longue phase néolibérale, domine tout le processus, imposant une forte continuité du modèle économique exportateur des biens primaires. Cependant cette hégémonie ne peut échapper aux contradiction générées par le système capitaliste lui-même.

Une de ces contradictions apparaît déjà au travers du conflit inter-capitaliste pour l’excédent économique (3) — dont le traitement dépasse le cadre de cet article — l’autre est celle que nous allons traiter ici. Il est cependant clair que, pour le moment, ces conflits n’atteignent pas la virulence connue à d’autres époques.

Nouveau cycle de luttes salariales

Le sujet a brusquement envahi les premières pages de tous les quotidiens au cours des derniers mois de 2004. La coïncidence temporelle des conflits dans les télécommunications, dans le métro et les chemins de fer, des enseignants et du personnel judiciaire de la Province de Buenos Aires en fut la cause. Pour la vulgate journalistique il s’agissait de luttes pour le salaire, même si là n’était pas l’origine de tous les conflits, mais en réalité une fois de plus l’économie et la politique se sont exprimées dans l’action syndicale.

Il est clair que le gouvernement, qui avait besoin de donner un nouvel élan à la demande intérieure, a légitimé ce débat et le conflit (4).

Réunissant au cours de ces journées les chambres patronales, le ministre de l’économie a menacé : « Ou vous accordez une augmentation, ou nous le ferons par décret ». Pour sa part le ministre du travail n’a pas hésité à dire « nous avons dépassé la période des conflits négatifs, caractérisée par les luttes en défense de l’emploi, nous sommes entrés dans la conflictivité positive qui caractérise les périodes de croissance de l’économie ». Et pour mettre les points sur les « i » le président est intervenu dans le conflit des télécommunications pour signaler que « ce gouvernement n’est pas neutre dans le conflit salarial, nous sommes du côté des travailleurs » (voir les éditions quotidiennes de Clarín de novembre et décembre 2004). Tout ceci a été accompagné par les dirigeants de la CGT (centrale syndicale traditionnelle dirigée par les péronistes) qui dans diverses déclarations ont souligné la nécessité du rattrapage salarial.

Plus récemment une analyse issue de la Banque centrale de la République Argentine (BCRA) a démontré qu’entre 2001 et 2004 les prix ont augmenté plus vite que les salaires et que la production a augmenté plus vite que l’emploi, et ainsi « il y a eu une forte croissance de la productivité du travail ». La conclusion de cette étude est on ne peut plus claire : « l’augmentation importante de l’excédent brut d’exploitation rend possible un rattrapage salarial sans que ces augmentations ne soient transférées sur les prix » selon le supplément économique de Clarín du 6 mars 2005 (4).

Bien sûr, ces déclaration et études se référent aux travailleurs du secteur privés, protégés par les conventions collectives (20 % de la main-d’œuvre totale) et n’incluent nullement les travailleurs du secteur public (14 % de la main-d’œuvre) dont les salaires sont pratiquement gelés. Il s’agit d’une variable essentielle au moment où le gouvernement calcule l’excédent fiscal nécessaire pour faire front aux engagements contractés lors de la restructuration de la dette extérieure.

Toutefois ce qui précède ne permet pas de déduire que le nouveau cycle des luttes salariales ait été impulsé par le gouvernement ou par le CGT. Au contraire, c’est la baisse structurelle des salaires (dont les origines remontent à la forte dévaluation du 2002), aiguisée par la modification abrupte du taux de change, qui est le moteur et la base matérielle des revendications. Dans la période 2001-2004 le pouvoir d’achat des salaires a été réduit en moyenne de 20 % tandis que la part des salaires dans le PIB atteint à peine 20 % aujourd’hui contre 24,3 % en 2001 (5).

Il en est ainsi car la dynamique actuelle du processus d’accumulation et de reproduction des capitaux dans le pays détériore de manière systématique l’équation distributive des revenus. Ainsi, si l’emploi et les revenus salariaux ont augmenté au cours des deux dernières années, cette croissance a été inférieure à celle du PIB.

La réaction sociale n’a cependant pas été immédiate. Le « succès » de la grande dévaluation consistait dans la capacité du gouvernement à s’assurer le contrôle de la corrida bancaire et surtout dans le fait que la population ait accepté l’augmentation des prix sans grands mouvements de protestation. Ce n’est que récemment, lorsque la situation s’est stabilisée et que le cycle de croissance économique a commencé — soutenu pour l’essentiel par les exportations agraires et pétrolières, par un début de reprise des investissements et par une demande intérieure venant surtout des secteurs riches et moyens — que le conflit salarial a fait surface.

En réalité, le conflit est devenu public, parce que depuis plus d’un an se sont accumulés des conflits, souvent souterrains et larvés, en vue d’améliorer les conditions de la vente de la force du travail. Selon les rapports du Centre d’études nouvelle majorité, en 2004 on a relevé 244 grèves contre 122 en 2003. La majorité de ces grèves ont eu lieu dans le secteur public, mais on a noté des mois durant lesquels les grèves furent plus nombreuses dans le secteur privé et on a noté une forte croissance des grèves dans le secteur des services.

D’autre part, au cours de la dernière période les négociations paritaires se sont multipliées. Selon les données officielles en 2004 on a relevé 236 conventions collectives signées et homologuées, ce qui est près du double de 2003. 63 % de ces conventions concernaient des entreprises, le reste, des branches d’activité. Dans leur majorité ces conventions ont conduit à une actualisation salariale et dans leur majorité aussi les conditions de travail flexibilisées ont été reconduites (Clarín du 5 décembre 2004).

Actuellement plus d’une centaine de conventions collectives sont en cours de négociation et les principaux analystes s’accordent pour dire que la tendance de la conflictivité sociale est croissante. Ils donnent une explication de ce pronostic : 85 % des cinq millions de salariés déclarés ont eu depuis décembre 2001 des augmentations salariales inférieures à l’inflation (Clarín du 5 septembre 2004). De plus les directions syndicales traditionnelles ont dans 89 % des cas accepté de signer des accords dans lesquels le salaire conventionnel minimal est en dessous du seuil de la pauvreté. A la suite de tels accords et en y incluant les augmentations successives octroyées par les décrets gouvernementaux, les salaires sont aujourd’hui de 20 % inférieurs à leur niveau de 2001. Pour les employés de l’État la détérioration atteint en moyenne 28 % et pour les travailleurs employés au noir on l’estime à 26 %.

La lutte des travailleurs du métro, qui était entrée dans une impasse, a ainsi repris à la mi-janvier dernier et s’est conclue par un succès sur toute la ligne. Non seulement les travailleurs ont obtenu une augmentation de l’ordre de 44 % pour les catégories les plus basses, mais ils ont surtout complètement dépassé la bureaucratie syndicale et ont largement débordé la limite des augmentations salariales proposées par le gouvernement (de l’ordre de 20 %).

Cette conquête des travailleurs, dont les rémunérations dépassent la moyenne nationale — comme c’est le cas du métro mais aussi des télécommunications — a constitué un changement qualitatif dans la lutte pour les salaires. Jusque là la référence était donnée par le seuil de la pauvreté alors qu’on prend maintenant pour référence la valeur historiquement la plus élevée du panier familial (plus du double).

Cette situation a conduit le gouvernement à chercher un accord entre le patronat (UIA) et la CGT, de manière à fixer une limite aux futures augmentations salariales et en tentant de canaliser les conflits dans un cadre institutionnel contrôlé. Le dirigeant de la CGT, Hugo Moyano, n’a pas hésité à proclamer que « la CGT veille à ce que la lutte salariale ne dépasse pas les limites ».

Nouvelles directions collectives

Mais l’élan de ce nouveau cycle de luttes n’est pas uniquement économique. Nous assistons au surgissement — à une petite échelle encore — d’une nouvelle génération de dirigeants, dont les pratiques et l’orientation remettent à l’ordre du jour l’exercice de la démocratie des assemblées, le respect des décisions de la base et l’action directe.

Avec des différences entre les cas, ce processus semble pour le moment circonscrit à quelques expériences emblématiques : l’Assemblée des délégués du métro de Buenos Aires, le syndicat des télécommunications de Buenos Aires, divers syndicats et sections syndicales des enseignants, le syndicat des céramistes de Neunquén, l’assemblée des délégués du Chantier naval Río Santiago, divers groupements corporatifs et délégués de secteurs ou d’établissement qui sont en train d’acquérir leurs premières expériences.

Dans tous ces cas on observe les caractéristiques suivantes :

* Premièrement, il y a un évident renouveau générationnel. Les nouveaux dirigeants ne portent pas ainsi sur leurs épaules le poids des défaites ni celui de la nostalgie des conquêtes perdues.

Cela ne signifie pas une rupture de la mémoire historique de la classe ouvrière. Mais cela signifie qu’un pourcentage important des travailleurs est entré sur le marché du travail dans les conditions actuelles de surexploitation et qu’ils ont la conviction d’avoir « un monde à gagner ».

* Deuxièmement, ces nouveaux dirigeants sont le produit d’un long et silencieux travail de reconstruction, dans certains cas quasi clandestin, des organismes de base de notre mouvement ouvrier — commissions internes, assemblées de délégués, collectifs revendicatifs ou de représentants… Ces organismes expriment de manière particulièrement claire les rapports capital-travail, qui n’y sont pas médiés par les directions bureaucratiques et leur relation avec l’État et les gouvernements successif.

* Cette reconstruction a été influencée par les pratiques et l’action de démocratie directe expérimentées dès leur début par les mouvements des chômeurs et les assemblées populaires.

* Dans divers conflits, les nouveaux dirigeants se sont réappropriés les méthodes historiques de lutte du mouvement ouvrier, telle l’occupation, que ce soit des centres stratégiques pour la prestation des services (télécommunications) ou des terminaux (métro) ou enfin par la formation des piquets (chemins de fer et métro).

* Comme les principaux conflits se sont déroulés dans le secteur des services — transports et communications — une des données clés du succès a été la relation travailleurs-usagers. Cette relation a placé le conflit à un niveau supérieur à celui de l’économisme traditionnel de notre syndicalisme.

* Enfin, il s’agit là d’organismes et de directions construits dans la lutte elle-même, dans la confrontation avec les patrons, les directions syndicales traditionnelles et l’État lui-même. Il s’agit là d’une différence qualitative avec la génération précédente, surgie au cours de la décennie 1980 à la suite du rétablissement de la démocratie après les années de la dictature.

Ces expériences montrent que si l’axe des luttes actuelles est bien le salaire, cela ne suffit pas à vertébrer l’unité sociale dont les travailleurs ont besoin pour accroître leur force en absence d’un centre coordinateur et centralisateur — rôle que la CGT a abandonné depuis des années et que la CTA (une nouvelle centrale syndicale apparue au cours des année 1990) n’a pas réussi, ou n’a pas essayé, de reprendre. Les luttes restent ainsi fragmentées et dispersées.

Comprendre cette réalité implique de tenir compte de la diversité de la question salariale. Celle-ci est marquée par un éventail de situations, qui est le fruit aussi bien des formes de la restructuration du capital dans le pays que de la fragmentation provoquée par les politiques de l’État et du patronat dans le but d’empêcher un mouvement d’ensemble (6).

La réorganisation des travailleurs

Une des conséquences de la restructuration capitaliste et des modifications du rôle de l’État au cours du dernier quart du siècle, c’est que les directions syndicales traditionnelles n’ont pas de réponses pour défendre les intérêts immédiats des travailleurs face à l’offensive du capital.

Devant l’absence d’interlocuteurs les mouvements des travailleurs se radicalisent et s’ouvrent des perspectives nouvelles. Mais à côté de ces potentialités, persiste aussi la crainte du chômage et du despotisme patronal, qui s’est renforcé au cours de la décennie 1990, le dur contrôle bureaucratique qu’exercent encore les directions traditionnelles, l’absence de protection des travailleurs non déclarés et la protection que l’État — en tant que représentant général des intérêts du capital — procure à ces situations.

Il faut également rappeler que la combativité n’est pas toujours synonyme de conscience et que dans notre pays il y a une forte tradition de combativité sociale qui n’a pas été incompatible avec l’identification politique aux gouvernements sous lesquels cette combativité c’est développée.

C’est dans ce contexte — complexe et contradictoire — que se pose au monde du travail le problème de sa réorganisation. Une phase s’est épuisée et avec l’ouverture d’une nouvelle l’histoire semble reconstruire les conditions objectives qui rendent possible de réélaborer une conception de classe face au monde du capital. La réorganisation apparaît ainsi résultant d’une nécessité sociale et politique concrète.

Il faut partir de ces constatations — sans surestimer les conditions concrètes mais aussi sans sous-estimer leurs potentialités — lorsque des secteurs du mouvement commencent à discuter du besoin de rechercher des formes organisationnelles alternatives à celles existantes. Plus encore, lorsque ces débats ne sont pas nouveaux ni lorsque les positions qui se croisent ne sont nouvelles (7), mais au contraire sont la conséquence logique de la situation créée il y a plus de cinquante ans, lorsque les travailleurs furent expropriés de leur autonomie sociale et de leur indépendance politique.

Malgré les expériences multiples et héroïques au cours de ce plus qu’intense demi-siècle passé, la question concrète n’a pas pu être résolue. C’est que sa résolution, comme l’a dit un jour le péruvien Mariátegui, « ne doit être ni calque, ni copie, mais une création héroïque ».

Ce ne pourra pas être le premier classisme, celui des anarchistes, des syndicalistes purs et des premiers socialistes, celui qui a occupé un espace vide. Ni non plus le classisme que nous avions essayé de construire au cours de la décennie de 1960 et d’une partie de celle de 1970. Les nouvelles conditions dans lesquelles se développe la lutte de classes ne permettent pas de reprendre ces expériences formidables, enregistrées de manière indélébile dans notre histoire et desquelles il faudra extraire tous les enseignements possibles.

Au contraire, c’est dans les conditions actuelles de vie et d’existence, dans les nouvelles conditions imposées par le capital et par son État, et à partir de celles-ci — et non d’autres — que le mouvement devra reformuler sa politique de classe, trouver les réponses aux besoins immédiats sans cesser d’affirmer une perspective stratégique.

Cette perspective devra être indépendante par ses objectifs et de classe par son programme, mais elle devra tendre des ponts vers les autres secteurs de la sociétés, cherchant à hégémoniser son propre bloc de pouvoir en vue d’occuper ainsi le centre de la scène politique nationale.

Une telle perspective exige d’avancer sûrement dans un processus — sans doute plus lent que ce qu’on souhaiterait — de recomposition du tissu des solidarités, construisant des liens solides et directs mais aussi suffisamment flexibles pour permettre d’y intégrer la diversité sociale et politique.

Nous partons d’une expérience inédite au cours du dernier demi-siècle, de l’héritage des journées du 19 et 20 décembre [2001]. Et cette expérience n’est autre que l’enseignement que personne, ni les États, ni les églises, ni les directions syndicales, ni les partis, ni quiconque qui se réclame de la classe ouvrière, ne peuvent remplacer la capacité de penser, de décider et de faire des travailleurs un instrument pour son propre compte et son action.

C’est cette récupération de l’autonomie perdue, non seulement face à l’État mais également face aux diverses médiations, qui est la garantie indispensable pour faire avancer l’indépendance de classe envers l’État, le patronat et la bureaucratie syndicale historique. Mais aussi pour ne pas se transformer en un champ de conflit des patriotismes des partis, de ne pas se soumettre aux besoins de l’autocontruction partidaire qui maintes et maintes fois se sont placés en travers de l’intérêt général de la classe ouvrière.

Dans cette perspective la question de la démocratie au sein des organisations des travailleurs acquiert une dimension fondamentale. La révocation des mandats, la rotation des charges, le caractère impératif des mandats des assemblées, la représentation des minorités, l’élection directe des commissions internes, la libre expression des divers courants internes — ce sont les caractéristiques essentielles pour assurer la plus grande participation avec le moins de délégation possible. Il s’agit d’établir un rapport nouveau entre les représentants et les représentés, entre la base et la direction. Il faut que la réorganisation en cours ne résulte pas seulement d’un accord entre les sommets.

L’initiative des travailleurs du métro de Buenos Aires, qui ont reconquis la journée de travail de 6 heures, l’ont étendu à tous ceux d’entre eux qui ne l’avaient jamais eue auparavant et qui se proclament disposés à construire un Mouvement national pour la réduction de la journée du travail, liée à l’augmentation des salaires, constitue un exemple emblématique de dépassement des intérêts sectoriels, de la rupture avec la fragmentation pour promouvoir l’unité sociale des travailleurs autour d’un objectif commun. Il s’agit là d’un objectif qui combine les besoins conjoncturels et des tâches à plus long terme.

Toute tentative de réorganisation-recomposition du mouvement se doit de partir de ces conquêtes, s’appuyer sur les processus réels — et sur les conclusions qu’on peut en tirer — tels ceux des travailleurs du métro, de ceux des chemins de fer ou des céramistes, dont l’indiscutable autorité doit s’exercer pour imposer des limites aux luttes pour l’hégémonie des partis et des groupes. Bref, pour générer un cadre de débat démocratique.

En dernière instance, il s’agit de profiter de l’impulsion qui émane de l’air frais qui vient de ces processus réels en cours, pour ne pas sombrer dans les turbulences des vieilles tempêtes.

Buenos Aires, mars 2005

1. Sur ce point je m’en remets aux travaux de Claudio Katz : “Burguesías imaginarias y existentes” et “¿Un gobierno en disputa?” publiés dans Enfoques Alternativos n° 21 de février 2004 et n° 25 d’août 2004. Les lecteurs francophones pourront se reporter également à l’étude de Claudio Katz publiée dans Inprecor n° 504 d’avril 2005.

2. D’une part les tendances croissantes de l’impérialisme nord-américain à l’unilatéralisme dans les relations entre les pays et, de l’autre, en contrepoint, le leadership vénézuélien en Amérique latine, ses fortes alliances avec Cuba et ses propositions d’intégration régionale au travers de l’Alliance bolivarienne des Amériques (ALBA), opposée au libre commerce de la ZLÉA (ALCA en espagnol) et aux accords entre l’Union européenne et le Mercosur.

3. Depuis les temps de la convertibilité, la parité du change s’est imposée en tant qu’axe autour duquel s’opère la redistribution des revenus nationaux. Ainsi la majorité des conflits inter-bourgeois sont liés, directement ou indirectement, à la question du taux de change. Les secteurs exportateurs exigent le maintien du dollar « compétitif » et, lorsque ce dernier s’affaiblit, comme actuellement, revendiquent la réduction de la taxation de leurs superprofits et plus encore lorsque la baisse du prix international du blé réduira la rentabilité du secteur. Au contraire, les capitaux investis dans les services publics privatisés, en général à forte participation européenne, avaient besoin d’un dollar faible (ce qui a changé avec la réévalution de l’euro), pour revaloriser leurs investissements en dollars et favoriser le remboursement des capitaux et leur transfert vers leurs maisons mères. Parallèlement ils exercent une pression en faveur de l’accroissement des tarifs en accord avec l’évolution des prix intérieurs. Mais en outre ces secteurs ne sont pas soumis à la concurrence internationale et dépendent de l’évolution du marché intérieur. De concours avec les autres secteurs productifs et de services qui placent leurs produits sur le marché intérieur, ils aspirent à une croissance de la demande intérieure.

4. Depuis deux ans la consommation intérieure croît mais sans garantie de continuité car cette croissance a été en premier lieu propulsée par les secteurs riches et moyens, surtout de l’intérieur du pays et liés aux activités agricoles. Actuellement, du fait de la chute des prix mondiaux et de la réduction de la rentabilité de ce secteur, la croissance de la consommation commence a ralentir. D’où l’importance pour certaines fractions du capital et pour la politique du gouvernement de relancer, dans les limites mentionnées, la demande des salariés et des classes subalternes.

5. Pour sa part l’IDEF-CTA indique qu’entre 2001 et 2004 le PIB s’est accru de près de 20 %, les salaires de 10 % et les profits patronaux de 65 %. La productivité du secteur industriel a augmenté de 13,4 % alors que les salaires réels de ce secteur n’ont été accru que de 3 %.

6. Les travailleurs ne sont pas seulement divisés entre ceux qui ont un emploi et les chômeurs. Ceux qui ont un emploi sont à leur tour divisés entre les salariés du privé et ceux du public (et alors que les premiers ont obtenu des petites augmentations, les salaires des seconds demeurent gelés) ; parmi les salariés du public il y a de très fortes différences entre les fonctionnaires nationaux et provinciaux (et une grande diversité entre les provinces), entre les permanents et les contractuels (ces derniers ne bénéficiant pas de la majorité des avantages sociaux). Ceux du privé se divisent à leur tour entre les déclarés et ceux qui sont employés au noir (le salaire moyen de ceux qui ne sont pas déclarés est de la moitié de ceux qui le sont). Par ailleurs, les salariés déclarés du privé souffrent aussi d’une forte dispersion salariale, car les minimums des contrats collectifs sont très bas (malgré les récentes augmentations) et que les échelles sont négociées au sein des entreprises et on y incorpore les rémunérations non soumises aux augmentations négociées, les bons de repas, les bons de panier, etc., etc.

7. S’agit-il de construire une coordination des luttes ou de promouvoir un regroupement anti-patronal et antibureaucratique ? Est-ce que ce sera un courant de caractère classiste ou plutôt une tendance politique de classe, expression du front unique des partis et des organisations sociales ? Faut-il se construire en tant qu’opposition à l’intérieur des confédérations existantes ou tenter de construire une centrale alternative ? Parle-t-on de la construction de tendances de classe à l’intérieur des centrales existantes ou de construire des organismes parallèles ? Comment se situer envers les gouvernements qui changent ? Quelle attitude adopter envers les fractions combatives mais qui ne se définissent pas comme anticapitalistes, ou envers les fractions néobureaucratiques ou encore envers les éclats critiques de la bureaucratie ? Il ne s’agit là que de quelques questions en débat, qui ne sont pas toujours exprimées de cette façon, mais qui sont invariablement toujours présentes.

Traduction : J.M. (de l'espagnol)