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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 553-554 septembre-octobre 2009 *

MAURITANIE

Farce électorale pour légitimer le putsch

Cf. aussi : [Mautitanie]

Pierre A.

Une sorte de jeu de hochet sévit à l’Élysée : le putschwashing (1) consistant à « renverser manu militari un gouvernement démocratique sans renoncer au discours légitimateur des saintes urnes. C’est ainsi que "les grandes puissances" feignent l’opprobre devant les chars, puis constatant le parti à tirer de la situation, appellent à une solution “pacifique” et “concertée” de la “crise”, façon hypocrite de légitimer le coup d’État et ses auteurs.

L’élection du 18 juillet consacre, dès le premier tour, le général Ould Abdel Aziz président de la Mauritanie. Monopolisant toutes les machineries administratives, médiatiques, législatives, pécuniaires, il a mis KO ses challengers avec un score officiel de 52 %.

De nombreux témoignages attestent de la fraude grossière pratiquée pour épargner au général le guêpier d’un second tour (2). Le président de la commission électorale nationale indépendante, déconfit, a d’ailleurs claqué la porte.

Ould Abdel Aziz, « le président des pauvres », comme il aime à se dépeindre, est un putschiste impénitent. En 2005, alors chef de la garde présidentielle, il avait déboulonné le dictateur Taya, au règne entaché de pogroms contre la communauté négro-africaine, au profit de son cousin Ely Ould Vall. En août 2008, il récidive, renversant le président élu. Sous pression internationale et face à la résistance populaire, il est prié d’y mettre les formes en passant par la case scrutin. Il ne se privera pas pour autant de scander sa campagne publique d’un chantage au putsch.

La fraude à elle seule n’explique pas le passage en douceur de l’opération. La campagne de Aziz rappelle celle de Sarkozy de 2007 : « la Rectification » d’Aziz fait écho à « la Rupture » du président français. Au « franc-parler » bluffeur de ce dernier font écho les harangues du général contre les gouvernants, les intellectuels, les « Roumouz el vessad » (3). Prétendument sauveurs du peuple, l’un comme l’autre feignent de partager ses préoccupations et promettent une « politique de la marmite ». Épaulé par le milliardaire Bouamatou (son proche cousin, habitué de l’Élysée), Aziz a récupéré l’exaspération des couches déshéritées, spectatrices de l’opulence d’une infime minorité. La désillusion de ses partisans sera à la mesure des aspirations qu’Aziz a indécemment flattées et qui concernent : le retour des réfugiés et la réparation des crimes contre les négro-africains, le chômage — officiellement à 40 %, mais réellement à plus de 70 % (4), l’évasion illégale des devises, l’incurie relative aux inondations catastrophiques, aux délestages électriques, aux réseaux d’eau, aux ordures ménagères, les scandales fonciers et pétroliers, la hausse vertigineuse des prix…

Après leur défaite du 18 juillet les partis de l’opposition institutionnelle sont dans le désarroi. Le Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD, affilié à l’Internationale Socialiste), après avoir soutenu puis répudié le putsch, en appelle à « une solution consensuelle de sortie de crise ». L’Alliance Populaire progressiste (APP) est partagée entre l’intransigeance que défend son leader Ould Boulkheir, figure de la résistance Hartanie, et la conciliation, prônée par son aile pro-libyenne.

Les organisations extra-parlementaires — les Forces de Libération Africaines de Mauritanie (FLAM), SOS esclaves, l’Association des Haratine (5) de Mauritanie en Europe (AHME), Conscience et résistance, l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) — ont des profils plus radicaux, ce qui ne comble pas l’absence d’un parti de masse et de lutte.

L’actualité mauritanienne, corsetée dans la double gangue du féodalisme et de l’impérialisme, vient de poignarder l’illusion que des perspectives démocratiques pourraient surgir d’une mise en scène électorale, mise en musique par les soins de Sarkozy et Ould Abdel Aziz.

Depuis la sanglante conquête coloniale (1902-1933), la France a toujours chaperonné la domination absolue de la minorité arabo-berbère (maure). Le 14 septembre à Nouakchott, la Ministre des affaires étrangères décore le premier secrétaire de l’ambassade de France, notoire conseiller occulte de la junte. Médaille ô combien méritée pour qui dépiste la patte de l’Élysée dans l’architecture du putschwashing (6). Voilà ce que relate l’AHME au sujet de la Ministre : « Elle a en sa possession beaucoup d’esclaves. Il y a ceux qui s’occupent des travaux domestiques, ceux qui s’occupent du bétail, ceux qui ramènent les enfants de l’école. D’autres gèrent les palmeraies… »

La France est le premier fournisseur de la Mauritanie (biens d’équipements, armes, automobile, céréales). En 2007, ses importations concernent le fer à 95 %. Elle est également au premier rang des investisseurs (recherche pétrolière et gazière, cuivre, or, télécoms, banque). Si donc les multinationales françaises (Total, Veolia, GDF, Société Générale...) sont ancrées dans le pays — et AREVA au Niger, où se concocte un autre blanchissement démocratique (7) — les intérêts de l’impérialisme français s’apprécient fondamentalement à l’échelle de la sous-région et dans un canevas stratégique qui agrège les plans économique, sécuritaire et géostratégique. ■

Notes

1. « Blanchissement du putsch », l’expression est de Benito Perez dans le quotidien suisse Le Courrier du 8 août 2009, ainsi que les deux citations qui suivent.

2. cf. www.electionsafrique.org

3. « Cliques symboles de la gabegie » en arabe.

4. Mokrane Ait Ouarabi, El Watan.com (21 juin 2009)

5. Les haratine (esclaves ou esclaves affranchis) sont des négro-africains de culture arabo-berbère, majoritaires dans la population et les plus méprisés par les castes dominantes. Notons, que la loi de 2007 criminalisant l’esclavage est restée lettre morte : ce sont les membres des groupes esclavagistes qui sont aux commandes des institutions.

6. cf. Billets d’Afrique, juillet-août 2009, http://billetsdafrique.survie.org/

7. cf. « Sarkozy veut “sécuriser” l’uranium du Niger », Le Figaro du 27 mars 2009.