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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 629-630 juillet-août 2016 *

ARGENTINE

La gauche à son nadir

Cf. aussi : [Argentine]

Edouardo Lucita*

Au moment même où la droite fait une importante avancée en Amérique latine et en particulier en Argentine, la gauche apparaît divisée.

Il n’y a pas de doute que la gauche argentine, dans ses diverses variantes, a conquis un espace important dans la société au cours des dernières années. À la fois à la tête des conflits sociaux et lors des élections, la gauche a exercé une influence sur les processus politiques en cours.

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Cela est particulièrement significatif dans le cas du Front de la gauche et des travailleurs (FIT), une alliance électorale qui, bien que limitée dans ses composantes, a remporté plus d’une vingtaine de charges électives et est devenue une référence nationale pour les autres regroupements de la gauche, y compris les plus radicaux, à commencer par la dite Nouvelle gauche jusqu’à la Gauche populaire, ainsi que pour de nombreuses personnalités. Et cela concerne aussi ceux qui n’ont pas voté pour le FIT, mais ne peuvent ignorer sa présence.

Pour de nombreux observateurs, la conjoncture a ouvert à nouveau un espace pour la gauche. Le capitalisme est entré dans une période de stagnation durable, les conflits géopolitiques se multiplient et les gouvernements progressistes en Amérique latine ont atteint leurs propres limites. Et dans notre pays, avec une droite entrepreneuriale en charge de l’administration de l’État, les choses sont maintenant beaucoup plus claires.

Au cours de la période précédente– avec un bon vent arrière, l’interventionnisme étatique et l’assistance sociale – la gauche et les mouvements sociopolitiques et culturels avaient des difficultés à caractériser le kirchnerisme (1) et à se positionner face à l’État. D’une certaine manière, ces difficultés permettent – en faisant un effort – d’expliquer la dispersion des forces et le fractionnalisme. Cependant, c’est cette période qui a vu la naissance du FIT, qui malgré ses conflits internes incessants constitue un progrès et est parvenu à se maintenir en tant qu’alliance électorale.

Mais maintenant, alors qu’on voit clairement « qui ils sont et qui nous  sommes », alors que l’affrontement entre les classes est plus transparent et plus évident, alors que l’unité sociale est nécessaire pour faire front à la très dure offensive du capital et de l’État, avec des alliances politiques pour proposer des politiques alternatives et une orientation anticapitaliste, alors qu’il est évident qu’il faut bien plus qu’une alliance simplement électorale, les tendances à la dispersion et au fractionnalisme, au lieu de reculer, apparaissent chaque jour plus fortes.

Il est clair qu’à son étape actuelle, la mondialisation du capital concentre, centralise et homogénéise « par le haut » en même temps qu’elle divise, fragmente et hétérogénéise « par le bas ». Mais à cette tendance générale notre gauche ajoute les disputes stériles et les politiques d’auto-construction, le tout marqué par le sectarisme, qui est le patrimoine de la gauche organisée en partis, mais auquel n’échappent pas certains mouvements ou regroupements mineurs.

Il suffit de rappeler qu’il n’y a pas si longtemps un accord entre deux dirigeants dont les personnalités dépassent leur représentation syndicale officielle – Ruben “Pollo” Sobrero du syndicat des cheminots (UF) et Carlos “Perro” Sanitllán du Syndicat des travailleurs municipaux (SEOM) de Jujuy – a permis la naissance du Forum syndical combatif (ESC). Le Parti ouvrier (2) s’est désintéressé de cette initiative. Le Parti des travailleurs socialistes (3) a très peu fait pour la construire. Cependant d’autres forces moins importantes s’y sont engagées jusqu’à ce que, à la fin de l’année 2015, le SEOM expulse de ses rangs un délégué membre du PTS. L’ensemble des partis et courants de gauche faisant partie de l’ESC ont fait connaître leur désaccord, car les arguments présentés ne justifiaient pas la gravité de la mesure. Et le SEOM s’est retiré de l’ESC, signant ainsi son certificat de décès.

Il ne s’agit pas là d’un fait unique, car au cours de cette année on a assisté à une accumulation, montrant une escalade de la situation. D’une part, l’échec de la Rencontre syndicale du 5 mars, qui avait réveillé de grands espoirs des regroupements et des militants non encartés, et d’autre part ce 1er mai a une nouvelle fois symbolisé la division.

Dans le premier cas, tout a commencé par le veto des organisateurs d’accepter le Mouvement socialiste des travailleurs (4). Une fois ce « problème » résolu, la discussion a commencé autour des critères pour choisir ceux qui allaient lancer l’appel et les porte-parole. Il s’agissait aussi de savoir si ce serait une rencontre unique ou bien le début d’une coordination permanente. Lorsque finalement tout était prêt et les convocations envoyées, la rencontre a été annulée sans explications intelligibles, noyées dans les accusations croisées. Le PO a accusé les autres organisations d’être responsables de ce naufrage. Le Nouveau MAS (5) a accusé PO de l’écarter par des manœuvres bureaucratiques. Le PTS a accusé PO, la Gauche socialiste (6) et Rompiendo cadenas (7) d’exclusions bureaucratiques et de rejet des délégués. Finalement, la Gauche socialiste a accusé PO et PTS de comportements visant la division. Pendant ce temps, le MST tirait à boulets rouges de l’extérieur du cercle fermé du FIT.

Heureusement, une partie du FIT – le PO et le PTS – ainsi que le syndicalisme de classe et combatif ont pris part, avec leur propre cortège, à la grande concentration populaire convoquée le 29 avril par toutes les centrales syndicales. En même temps, une liste unitaire, antibureaucratique et de classe, a remporté la direction du Syndicat unique des travailleurs des pneumatiques d’Argentine (SUTNA). Et quelque chose de similaire a eu lieu avec l’écrasant triomphe de la liste unitaire au sein du Syndicat de la presse de Buenos Aires (SIPREBA). Il s’agit là de signes indiquant que quelques critères de rationalité prolétarienne survivent dans cette absurdité. Et des points d’appui non négligeables.

Mais la division a repris pour ce 1er mai. Cette fois-ci le séisme a été provoqué par la situation au Brésil. Pour le PTS il s’agit là d’un coup d’État institutionnel qui aura un impact dans toute l’Amérique latine et donc ce doit être l’axe internationaliste pour ce 1er mai. En termes généraux, le PO partage cette caractérisation et ses conséquences, mais il considère que la mobilisation du 1er mai ne peut se limiter au cas brésilien, privilégiant l’unité et non les divergences, et évidemment il n’est pas d’accord pour abandonner la scène emblématique de la Place de Mai. Pour IS, au contraire, il n’y a aucun coup d’État au Brésil mais des différendsau sein de la bourgeoisie dans le cadre de la décomposition du régime et d’un grand mécontentement populaire. Mais malgré cela, IS privilégie également le cadre unitaire.

En fin de comptes, le PTS a fait sa manifestation le 30 avril devant l’ambassade du Brésil, alors que PO et IS, accompagnés de Rompiendo cadenas (qui auparavant a fait son propre rassemblement traditionnel sur la Place Lorea) et d’autres groupes plus petits, ont manifesté le 1er mai sur la Place de Mai. Quand au MST, il s’est rassemblé dans le Parc du Centenaire.

Bien sûr, les débats en cours sont importants et doivent se poursuivre, mais rien ne justifie qu’ils provoquent à chaque occasion des divisions stériles. Une fois encore, il s’agit là de l’intérêt de chaque parti, qui passe à leurs yeux avant l’unité sociale nécessaire de la classe ouvrière. Les désaccords passent ainsi une fois de plus avant les intérêts des travailleurs et des secteurs populaires. L’acte unitaire annoncé en avril a été fracturé sans arguments convaincants – car rien n’empêchait que chaque parti « défende sa ligne », comme cela a eu lieu tant de fois.

Au cours des dernières décennies, plus d’une fois nous avons assisté à des actions de la gauche simultanées et séparées, témoignant de sa division. Mais en ces temps cette gauche n’était pas une référence, n’avait pas un poids à l’échelle nationale et donc les responsabilités que cela implique. Ce qui provoque en réalité ces divisions, c’est le débat interne et la concurrence entre les petits appareils à l’intérieur du FIT – un débat qui a commencé dès sa création, mais qui s’est tendu lors des dernières élections internes. Bien sûr, toutes les responsabilités de l’actuelle division ne retombent pas sur le seul FIT, mais il y a un fil conducteur commun : le patriotisme de parti. Compte tenu de cette situation et en prenant en compte l’escalade des affrontements internes et sectaires, une nouvelle question se pose.

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Le débat n’est déjà plus s’il faut élargir ou non le FIT, ni comment et avec qui. La question est : que se passera-t-il avec le FIT ? Nous avons un dilemme : en dépit de ses contradictions internes et de ses querelles sectaires, le FIT a représenté un pas en avant et sa désarticulation serait clairement un recul, mais en même temps le FIT n’est plus très utile, c’est à peine s’il permet de collecter des votes, car là où il a des élus il n’agit pas comme un bloc, et dans les luttes sociales chacune de ses composantes agit pour son propre intérêt.

Autrement dit, et cela se présente comme une certitude, si le FIT a été très utile pour l’étape antérieure, tel qu’il est actuellement il ne sera pas utile pour la nouvelle étape caractérisée par l’offensive du capital et de son État et par une lutte des classes ouverte.

Rien n’est certain ni définitif, mais peut-être est-il temps de nous poser la question si le moment n’est pas venu de rebattre les cartes, que ce soit pour recomposer le FIT ou créer quelque chose de nouveau. Car autrement, l’initiative viendra du camp d’en face. ■

Buenos Aires, le 30 avril 2016

* Eduardo Lucita, économiste et syndicaliste, fait partie d’Economistas de Izquierda (EDI, Économistes de gauche), a dirigé la revue marxiste Cuadernos del Sur. Il est militant de l’organisation argentine Democracia socialista et membre de la IVe Internationale. Cet article a été d’abord publié par le site web de Democracia socialista : http://www.democraciasocialista.org (Traduit de l’espagnol par JM)

** Le nadir, en astronomie, est le point de la sphère céleste diamétralement opposé au zénith. En littérature, c’est le moment où le héros atteint son point le plus bas…

Notes

1. D’après le nom des présidents argentins du Parti justicialiste, Néstor Kirchner (de mai 2003 à décembre 2007) et Cristina Fernández Kirchner (de décembre 2007 à octobre 2015), la dernière version populiste de gauche du péronisme.

2. Partido obrero (PO, Parti ouvrier, portant auparavant le nom de Politica obrera, Politique ouvrière), a été fondé en 1964. Le PO a fait partie du Comité d’organisation pour la reconstruction de la IVe Internationale (CORQI), dirigé par Pierre Lambert, puis expulsé en 1979, il a construit à partir de 2004 le Comité de coordination pour la refondation de la Quatrième Internationale, présent dans 10 pays, dont le PO est la principale organisation. Son principal dirigeant est Jorge Altamira. Le PO est un des fondateurs du Front de la gauche et des travailleurs (FIT), qui lors des élections législatives de 2013 a obtenu 3 députés nationaux : Néstor Pitrola-PO (remplacé en 2015 dans le cadre de la rotation des sièges par Myriam Bregman-PTS), Pablo López-PO et Nicolás del Caño-PTS (remplacé en 2015 par Soledad Sosa-PO) et un quatrième député national (Néstor Pitrola-PO) aux élections de 2015.

3. Partido de los trabajadores socialistas (PTS, Parti des travailleurs socialistes) a été formé en 1988 par des militants ayant scissionné du Mouvement vers le socialisme (MAS, fondé par Nahuel Moreno). Aux côtés de PO et de la Gauche socialiste (IS), il a formé le FIT en 2011. Après le succès électoral du FIT en 2013, le PTS a décidé de déclarer un « bloc » parlementaire séparé de celui du FIT, le PTS-Frente de izquierda, avec son député Nicolás del Caño (remplacé actuellement par Myriam Bregman). Pour la présidentielle de 2015, le FIT a organisé une primaire, remportée par le candidat du PTS Nicolás del Caño (370 764 voix, 51,07 %) contre Jorge Alatamira (PO, 355 290 voix, 48,93 %). Nicolás del Caño a obtenu 812 530 voix (3,23 %) au premier tour de la présidentielle de 2015. Au niveau international, le PTS anime la Fracción Trotskista – Cuarta Internacional (FT-CI, Fraction trotskiste – Quatrième Internationale), représenté dans 11 pays par des petites organisations (en France, sa section sympathisante, le CCR, s’est déclarée en tendance dans le NPA). Il anime un site web quotidien, La Izquierda Diario en cinq langues (espagnol, portugais, anglais, français, allemand).

4. Movimiento Socialista de los Trabajadores (MST, Mouvement socialiste des travailleurs) se réclame de la continuité du courant politique fondé par Nahuel Moreno en 1943. Entre 2000 et 2004, la dirigeante du MST Vilma Ripoll était députée de la ville de Buenos Aires, élue dans le cadre de l’Alliance de la gauche unie (MST et PC). De 2001 à 2005 il a été représenté au Parlement national par Patricia Walsh (élue dans la circonscription de Buenos Aires dans le cadre de l’Alliance de la gauche unie avec 7,07 % des voix), qui a été également députée de la ville de Buenos Aires de 2007 à 2009. Le MST publie un hebdomadaire, Alternativa socialista. Entretenant des proches rapports avec le MES du Brésil (un des courants fondateurs du PSOL) et avec Marea socialista du Venezuela, le MST participe aux réunions de la IVe Internationale.

5. Fondé en 1982 comme successeur du Parti socialiste des travailleurs (PST, qui avait été jusqu’en 1979 la section argentine de la IVe Internationale) par Nahuel Moreno, le Movimiento al socialismo (MAS, Mouvement vers le socialisme) a connu une série de scissions après 1987, donnant naissance au PTS (1988), MST (1992) ainsi que d’autres groupes moins importants (Convergencia socialista, Frento obrero scilaista, Liga socialista revolucionaria, Union socialista de los trabajadores…). Ainsi réduit, le MAS a abandonné la référence au « morenisme » en 2001 et a pris pour nom Nuevo MAS (nouveau MAS). Son noyau actuel de direction vient d’une rupture au sein du PTS en 1989. Depuis 2008, le nouveau MAS a perdu sa reconnaissance officielle en tant que parti politique, ne parvenant plus à dépasser 2 % des suffrages. Lors des primaires de 2015, la candidate du Nuevo Mas, Manuela Casteñeira, a obtenu 103 742 voix (0,46 %), ne pouvant être présente à l’élection générale (il faut au moins 1,5 % des suffrages exprimés).

6. Izquierda socialista (IS, Gauche socialiste), fondé en 2006, est une scission du MST. Il fait partie des fondateurs du FIT et son dirigeant, rédacteur en chef du bimensuel El Socialista, Juan Carlos “Gringo” Giordano, doit remplacer Myriam Bregman (PTS) comme député national du FIT en 2016. IS fait partie du regroupement international Unidad Internacional de los Trabajadores – Cuarta Internacional (UIT-CI, Unité internationale des travailleurs – Quatrième Internationale) qui revendique sa présence dans 13 pays.

7. Corriente Politico Sindical « Rompiendo Cadenas » (Courant politico-syndical « Briser les chaînes ») est un mouvement de masse regroupant entre autres des syndicalistes combatifs qui se réclament des liens horizontaux entre militant-e-s. Il a été fondé à la suite des divergences entre les groupes politiques d’extrême gauche qui ont empêché en 2007 la continuation dans l’unité du mouvement intersyndical classiste (MIC) par ceux qui refusaient l’éclatement partidaire. Dans sa présentation, ce courant politico-syndical déclare vouloir « contribuer à l’unité sociale et politique des travailleurs en lutte contre l’exploitation capitaliste et la domination impérialiste ».