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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

Politique

N° 539-540 juin-août 2008

POLOGNE

Ludwik Hass (1918-2008), héros trotskiste finalement brisé

Cf. aussi : [Pologne]

Jan Malewski

Jan Malewski, rédacteur d’Inprecor et membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale, a contribué au « travail Pologne » de l’Internationale depuis 1974, participant à la rédaction des publications en langue polonaise — Biuletyn Na Lewo (Bulletin A Gauche, 1974-1980) et Inprekor (1981-1991), acheminés clandestinement dans ce pays — et maintenant le contact avec l’opposition antibureaucratique, puis anticapitaliste.

Avec Ludwik Hass, décédé le 8 avril 2008, disparaît un des derniers trotskistes ayant connu les camps staliniens. Né en 1918 à Stanislawow (actuellement Ivano-Frankovsk), dans la partie de l’Ukraine qui fut polonaise durant l’entre deux guerres, en 1936 il entre à l’Université de Lwow (Lviv) et y adhère à l’association de la jeunesse socialiste indépendante (ZNMS). Étudiant en histoire, il suit les cours du grand théoricien marxiste Roman Rosdolsky.

Exclu du ZNMS « pour trotskisme » avec un groupe de jeunes socialistes partisans du front unique, il rejoint le cercle des Académiciens marxistes en 1938. Ce cercle était la structure semi-légale étudiante des Bolchéviques-léninistes, section polonaise de la IVe Internationale. Après la dissolution par Staline du Parti communiste polonais (KPP) et du Parti communiste d’Ukraine occidentale (KPZU). Il était alors minuit dans le siècle, la Pologne était gouvernée par un État fort, les organisations communistes y étaient clandestines et une vague de répression venait d’affaiblir les Bolchéviques-léninistes, seule organisation communiste encore vivante en Pologne. La contre-révolution stalinienne triomphait de l’autre côté de la frontière alors que les nazis préparaient la seconde guerre mondiale. Le choix de militer dans une organisation trotskiste, dénoncée par les staliniens et pourchassée par la police, demandait du courage.

Après que l’armée soviétique, mettant en pratique le pacte Ribbentrop-Molotov, ait occupé les terrains orientaux de la Pologne défaite, Hass sera arrêté en novembre 1939 par la police politique stalinienne. Condamné pour trotskisme à 8 ans de camp de travail, suivis de la déportation à vie, il fut envoyé dans le camp de Vorkouta, un des plus durs des camps du goulag, surnommé « la guillotine glacée », peu après la longue grève de la faim des oppositionnels de gauche qui aboutit à leur liquidation. Il s’y retrouvait politiquement isolé.

Arrêté en tant que trotskiste, il ne bénéficiera pas de l’amnistie accordée aux prisonniers polonais le 30 juillet 1941, lors de la formation de l’armée du général Anders — qui quitta l’URSS en mars-août 1942 et rejoint le Moyen-Orient, puis le front italien — ni en 1943, lors de la formation de l’Armée populaire polonaise.

Selon un de ses amis du camp (qui réussit à le quitter avec l’armée du général Anders en 1942), à Vorkouta L. Hass était pour tous l’exemple de la résistance, de la solidarité, de l’humanité tout simplement ; il aidait les autres prisonniers, partageait avec les affamés le maigre bout de pain noir. Ayant appris le russe en lisant des vieux bouts de journaux, il eut la chance de devenir l’aide-comptable du camp, ce qui lui a probablement sauvé la vie et permis d’aider les autres.

En 1947, à sa sortie du camp, il a été déporté au nord de la République des Komis (1), derrière le cercle polaire arctique. Après la mort de Staline en 1953, il devint officiellement libre, mais se vit refuser les autorités le droit de retourner en Pologne.

Jamais, ni dans le camp de travail, ni lors de la déportation après, il n’accepta de signer le moindre acte de soumission. Considérant qu’il n’avait pas bénéficié d’un procès légal, il exigeait sa réhabilitation… qu’il n’obtint qu’en 1956, lorsque le Tribunal de Lviv annula le jugement de 1939 après la « déstalinisation » initiée au XXe Congrès du PCUS.

En janvier 1957, avec sa femme, rencontrée dans la République des Komis, et son fils, il s’installa à Varsovie. Il y obtint un travail aux Archives nationales et repris ses études d’histoire. De 1962 à 1986 il gravit tous les échelons universitaires pour accéder enfin à la chaire de professeur d’histoire à l’Académie polonaise des sciences. Ses écrits sur l’histoire de l’intelligentsia polonaise, celle de la franc-maçonnerie en Europe centrale et orientale et sur l’histoire du mouvement ouvrier polonais constituent une importante contribution à l’historiographie marxiste. Mais Ludwik Hass n’était pas de ceux qui, après des années de goulag, se serait « rangé », consacrant le reste de sa vie aux recherches historiques. Loin de là.

Dès son arrivé à Varsovie, en 1957, il rejoint le Club du cercle courbe, principal club de l’intelligentsia oppositionnelle de gauche au sein duquel il fut l’un des principaux porte-parole du marxisme critique. Witold Jedlicki, qui consacra un livre à l’histoire de ce Club, y constate que grâce à Hass il a pu prendre conscience que le marxisme, loin de n’être qu’un dogme stalinien, est une théorie qui permet de comprendre la réalité et de lutter pour la changer. Lorsque en décembre 1958 ce club consacra un débat à la dissolution du KPP et à l’assassinat de tous ses dirigeants, alors réfugiés en URSS, plusieurs intervenants se sont interrogés pourquoi aucun communiste polonais n’avait protesté. Sortant alors un vieux tract — qu’il avait emprunté aux Archives — Ludwik Hass lut la proclamation des Bolchéviques-léninistes de 1938, protestant contre la dissolution du KPP et appelant les militants communistes à construire un nouveau parti… Ses interventions l’ont fait remarquer et, fin 1961, alors que la « normalisation » progressait, liquidant les derniers acquis de la révolution antibureaucratique inachevée de 1956, les autorités exigèrent de la direction du Club son exclusion ainsi que celle de Jan Wolski et Jan Wyka, deux autres communistes critiques, en échange de l’autorisation d’activité du Club. Devant le refus, le Club sera interdit peu après, en 1962.

Après son retour en Pologne alors qu’il croyait être le seul trotskiste survivant, Hass découvre la revue Quatrième Internationale. En 1962 il profite de l’émigration de W. Jedlicki pour lui demander d’établir un contact et reçoit, peu après, la carte postale convenue : « J’étais chez les Pierres [c’est à dire chez Pierre Frank, dirigeant de la IVe Internationale] et ils étaient heureux de ton salut ». Peu après, Georges Dobbeleer, militant de la section belge, établira le contact avec Ludwik, ainsi qu’avec le fondateur du trotskisme polonais Kaziemierz Badowski de Cracovie (décédé en 1990) et avec les jeunes communistes oppositionnels Jacek Kuron et Karol Modzelewski.

Hass racontera plus tard : « Nous n’avions jamais mis en place une organisation formelle ; notre force, c’était notre influence chez la jeune intelligentsia, notre activité dans les divers clubs de discussion. Cette forme d’organisation n’était pas idéale, c’était la nécessité. » (2) Il traduisit (avec Badowski) et fit circuler la résolution du Congrès mondial de la IVe Internationale de 1957 : « Le déclin et la chute du stalinisme », mais il ne rejoignit pas le groupe de jeunes autour de Kuron et Modzelewski et refusa même de leur fournir la ronéo clandestine, sauvée par Badowski durant l’occupation nazie , jugeant que « la diffusion de masse n’avait alors aucun sens, non à cause du risque, mais parce qu’il n’y avait pas de public pour de tels textes. Je considérais qu’il fallait travailler dans des petits groupes. »

Kuron et Modzelewski diffusèrent cependant leur « Lettre ouverte au parti ouvrier unifié polonais » — une analyse marxiste de la domination bureaucratique et un programme politique socialiste et furent arrêtés pour cela en mars 1965. Les trotskistes — Kazimierz Badowski, Ludwik Hass et Romuald Smiech — furent eux aussi arrêtés peu après et leur fameuse ronéo saisie. Tous furent condamnés — Kuron et Modzelewski pour la « Lettre ouverte » et les trois trotskistes pour la diffusion de la résolution de la IVe Internationale, qui, selon le Tribunal, « appelle à renverser par la force les organes suprêmes de la République Populaire de Pologne et contient des fausses informations en ce qui concerne les rapports socio-politiques et économiques dominants en Pologne ». A quoi l’acte d’accusation ajoutait l’aide à la préparation et à la diffusion de la « Lettre ouverte ».

Lors des procès, Kuron et Modzelewski gardèrent le silence. Badowski, pour sa part, avait fait le choix de dénoncer le stalinisme en parlant d’autre chose (il raconta ainsi longuement comment les staliniens avaient détruit le mouvement espérantiste polonais au début des années 1930 en y provoquant une scission visant les sociaux-démocrates — qualifiés de « social-fascistes » — en alliance avec la droite polonaise…) et expliqua au Tribunal qui l’interrogeait sur Kuron et Modzelewski : « Comment voulez vous que je puisse me détourner de jeunes marxistes aussi remarquables, je ne le peux pas… mais il faut admettre qu’ils ne sont pas trotskistes, leur analyse diffère, malheureusement, de celle de Trotsky et de la mienne ! ».

Au contraire, Ludwik Hass revendiqua tout, expliquant plus tard que c’était selon lui une manière de propager les idées trotskistes. « Et de toute façon, ce que je disais, ils le savaient déjà ». Ses déclarations ont desservi Kuron et Modzelewski… Dans son autobiographie Jacek Kuron écrivit des années plus tard : « J’ai eu honte de lui en vouloir car je n’ai pas connu les prisons staliniennes et je ne peux rien savoir sur les conséquences de la prison sur la capacité de résister ensuite à la police (…). Il était certain que de toute façon nous dirions tout, car c’était la règle dans les interrogatoires staliniens. Je ne sais si tous ceux qui sont passé par les camps ont été brisés, mais je n’ai pas le droit de juger ceux qui l’ont été, car je ne suis pas passé par là » Dans l’opposition polonaise ceux qui considérèrent, comme Kuron, que Hass avait alors failli, étaient majoritaires et, au cours des années suivantes ils ont pris leurs distances avec lui. D’autres pourtant partageaient l’avis de Romuald Smiech : « Hass n’a pas capitulé, simplement il ne voulait pas cacher ses activité, considérant qu’elles ne constituaient pas un délit. Ce fut son attitude lors des interrogatoires et lors du procès. » (3)

Condamné à 3 ans de prison, Hass fut libéré avant terme fin août 1966, après avoir demandé grâce au président du Conseil d’État, Henryk Jablonski, qui se trouvait aussi être son directeur de thèse d’histoire — ce qu’il s’était toujours refusé de faire alors qu’il était emprisonné au goulag — et après qu’Isaak Deutscher ait publié une lettre ouverte exigeant sa libération. Une fois libre il ne retrouva du travail qu’en 1979, vivant des articles qu’il publiait sous pseudonyme, en particulier dans la revue catholique « Wiez ».

Au cours des années 1970 il garda le contact avec la IVe Internationale, avec une grande prudence cependant, contrairement à l’opposition antibureaucratique qui, depuis 1976, agissait à visage découvert. Pour nos rencontres à Varsovie, nous utilisions alors le service d’un rédacteur d’une revue officielle qui, le soir, après le départ de sa secrétaire, prenait sa place et nous cédait son bureau, protégeant ainsi l’accès à notre lieu de réunion au cas où quelqu’un voudrait s’y aventurer. Ludwik me fit alors accéder à son immense connaissance de l’histoire, critiquant la mollesse, selon lui, de mes articles sur l’opposition polonaise dans « Rouge » et dans le petit bulletin polonais que nous publions, Biuletyn Na Lewo (Bulletin A Gauche).

Il ne rejoignit pas le Comité de défense des ouvriers (KOR), le critiqua au contraire en le qualifiant « d’opposition bureaucratique » (pourtant, harassée sans cesse par la police), il refusa également de travailler avec le petit groupe de jeunes communistes oppositionnels en contact avec nous. En 1980 il jugea que les syndicats indépendants issus de la grève quasi-générale d’août conduisaient à ce qu’il nommait la « khomeinisation de la classe ouvrière » — un parallèle douteux entre les deux religiosités, chi’ite iranienne et catholique polonaise. Nos relations furent rompues à cette époque : à notre avis, Ludwik se détournait du début d’une révolution politique dont la réalité ne correspondait pas à son idéal.

Il se tourna alors vers le courant dirigé par les trotskistes Michel Varga, hongrois, et Stefan Bekier, revenu clandestinement en Pologne et y éditant le bulletin « Walka Klas » (Lutte des classes). Après le coup d’État du 13 décembre 1981, qui mis fin au processus révolutionnaire autogestionnaire polonais, il commença à publier des articles dans l’hebdomadaire officiel « Rzeczywistosc » (Réalité), particulièrement agressif envers le syndicalisme indépendant et considéré comme l’organe du « béton stalinien », forçant le groupe « Walka Klas » a rompre avec lui à son tour.

Sans doute, Hass a-t-il été aveuglé par son obsession à vouloir défendre ainsi les acquis sociaux de la révolution trahie. Conscient que la dictature du général Jaruzelski conduisait à la restauration capitaliste, mais isolé politiquement et donc désarmé, tel quelqu’un qui se noie, il n’hésitait pas à saisir la lame du couteau, travaillant avec ceux qui s’opposèrent brutalement à la tentative d’auto-émancipation des travailleurs. Il ne se rendait pas compte que, ce faisant, il ne pouvait que contribuer à ce que ces derniers se détournent de lui et de la gauche qu’il prétendait représenter. Dans ces articles, il n’hésitait pas à s’en prendre aux oppositionnels et aux syndicalistes en prison, ne comprenant pas qu’il est inadmissible de mêler sa voix à celle des tribunaux de la dictature et qu’il y a des lieux où les divergences avec les représentants des travailleurs ne doivent pas être énoncées.

Après la restauration capitaliste en Pologne, Ludwik collabora avec divers petits groupes d’extrême gauche, marginalisés dans la nouvelle situation. Il publia enfin l’essentiel de ses analyses historiques, qui lui valurent une reconnaissance scientifique. Son influence sur la nouvelle extrême gauche fut cependant négative, car il la poussait vers une orientation dogmatique et sectaire.

Ludwik Hass s’est conduit en héros aussi bien dans les camps staliniens qu’en Pologne quand, revenant après 18 ans d’emprisonnement et de déportation, il reprit aussitôt le combat politique interrompu en 1939. « Dans l’organisation de l’avant-guerre je n’étais qu’au mieux un caporal en employant le langage militaire », disait-il. « Mais dans une situation où la guerre a pris tous les officiers, il faut bien qu’un simple soldat prenne la direction et lève le drapeau. Telle était ma situation. »

Pourtant, vieillissant, il ne fut plus capable d’agir politiquement de manière créatrice et finit brisé par le post-stalinisme. Il a ainsi rejoint les centaines de milliers de militants communistes, victimes de la contre-révolution stalinienne, dont bon nombre, et autrement plus « gradés » que lui, furent brisés bien plus vite qu’il ne le fut. ■

Notes

1. La République des Komis était alors une République autonome au sein de la République fédérative de Russie, elle même partie intégrante de l’URSS. En 1959 la Komis, autochtones, y représentaient 30,4 % de la population. Ses villes principales sont Syktyvkar, Oukhta et Vorkouta. D’une superficie de 415 900 km2 (les trois quarts de la France métropolitaine, elle s’étend entre 59°12' et 68°25' de latitude nord et entre 45°25' et 66°10' de longitude est. Son territoire est donc traversé par le cercle polaire Arctique. Dans le nord de la république la température moyenne est de –20°C en janvier et de +11°C en juillet.

2. J’emprunte cette citation de L. Hass, ainsi que les deux suivantes, de l’article de Dariusz Zalega, qui avait longuement interviewé Ludwik Hass au début des années 1990 dans le cadre de sa recherche sur l’histoire du trotskisme en Pologne, et qui a publié un long article sur lui dans l’hebdomadaire Trybuna Robotnicza (n° 16/79 du 17 avril 2008).

3. Cité par D. Zalega, op. cit.