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N° 625-626 mars-avril 2016

IVE INTERNATIONALE

Migrations : rompre avec le cycle de la mort, rétablir la dignité et défendre la liberté de circulation

Cf. aussi : [Quatrième Internationale] [Immigration]

Rapport de Mamadou Ba*

Pour en finir avec les morts, il faut en finir avec les frontières

Depuis que l’Accord de Schengen a été ratifié en 1985, l’Europe, sous le prétexte d’avoir éliminé les frontières intérieures, s’est mise à développer un gigantesque arsenal politico-juridique, policier et militaire de surveillance, de contrôle et de répression contre l’immigration. Depuis lors, l’Europe n’a pas cessé de développer des mécanismes et instruments de répression de la mobilité, et ils se sont multipliés avant et après Frontex pour consolider et renforcer cette stratégie politique de fermeture et de chasse aux migrants.

Ces instruments, ce sont le Système intégré d’information de Schengen (SIS)  ; le Service européen de police (Europol)  ; le Registre centralisé des équipements de surveillance (Crate), un authentique arsenal guerrier avec des avions, des hélicoptères, des navires, des satellites et des drones ; une force d’intervention rapide (Rabit) ; le registre électronique des entrées et sorties d’immigrants (Fast Track)  ; le réseau d’information et de coordination par internet des flux migratoires (Iconet) ; le système électronique d’autorisation de circulation (Esta ; le système intégré concernant les visas (Vis) ; Frontex, l’agence paramilitaire de surveillance et de contrôle des frontières ; et le système le plus récent et le plus sophistiqué de surveillance des migrants (Eurosur).

Trois décennies de mauvaise politique

En 1999, avec le Programme de Tampere, l’Europe avait décidé d’approfondir l’harmonisation de sa politique d’immigration à un niveau jamais atteint jusqu’alors. De Schengen au programme de La Haye, la stratégie de durcissement des politiques d’immigration a été crescendo. Le sommet de Séville en juin 2002 renforce cette stratégie par la création du réseau des agents de liaison de l’immigration (Ali). En 2003, les accords de Dublin II stipulent la création et les règles de base de fichiers biométriques, l’Eurodac. En 2004, le programme de La Haye prévoit, en accord avec l’Acnur, « l’externalisation de l’asile » et, par extension, de l’immigration ainsi que l’institution d’un système d’information sur les visas, connu sous le nom de « Vis », restreignant considérablement la politique de délivrance des visas dans les réseaux consulaires européens au sein des pays d’origine des immigrants sous prétexte de renforcement de la lutte contre l’immigration illégale. Cette panoplie de mécanismes de surveillance et de restriction de la mobilité alimente la politique de contrôle de l’immigration qui aboutit, le 26 octobre 2004, à la création de l’agence Frontex qui a « pour mission de coordonner la coopération opérationnelle des États membres aux frontières extérieures de l'Union européenne en matière de lutte contre l'immigration clandestine ».

La « patrouille européenne contre l’immigration clandestine » (European Border Control Network) de 2006 a été la première opération de grande envergure de Frontex aux Canaries. Depuis lors, Frontex a fait plusieurs centaines d’opérations – officielles et clandestines, aériennes, terrestres et maritimes – de chasse à l’immigrant, principalement au sud et à l’est des « frontières ». Ces opérations vont ensuite se généraliser, avec parfois la collaboration de l’OTAN.

En 2005, le budget de Frontex, dont le siège est à Varsovie, était d’un peu plus de 6 millions d’euros, mais à l’heure actuelle il tourne autour de plusieurs centaines de millions d’euros. La flotte de Frontex dispose de plus d’une centaine de bateaux, d’environ 25 hélicoptères, d’une bonne vingtaine d’avions, y compris des drones, de plus de 400 équipements de surveillance de tous ordres (dont des satellites, des radars, des dispositifs techniques et biométriques de détection divers) et emploie près de 300 fonctionnaires, en plus de nombreux opérationnels.

En 2010, l’Europe décide d’élargir le rôle stratégique de Frontex, en étendant son pouvoir et en la dotant de compétences pour non seulement acquérir son propre équipement (en achetant ou en louant un arsenal militaire) mais encore pour organiser des vols charters d’expulsion de masse.

Avec le système de surveillance des frontières Eurosur, allié au registre électronique des entrées et sorties d’immigrants (Fast Track) et au système électronique d’autorisation de voyages (Esta), Frontex devient, depuis la Seconde Guerre Mondiale, le système complexe militaro-policier le plus sophistiqué et puissant jamais inventé en Europe pour poursuivre des personnes au seul motif qu’elles sont migrantes.

C’est un arsenal de guerre supérieur à celui de bien des pays dans le monde. L’équipement des modèles répressifs de Frontex, et par là même de toute la politique d’immigration de l’Europe, a élevé le niveau de difficulté et les dangers pour quiconque essaie d’arriver en Europe. Plus la politique d’immigration a été restrictive, plus l’odyssée des immigrants a été mortifère.

En plus de Frontex, les centres de détention et le mécanisme de détention administrative des immigrants sont d’autres pièces d’un système politique de contrôle et de confinement de la mobilité, de déshumanisation et de continuité historique du colonialisme dans les relations entre l’Europe et une grande partie du monde.

La conséquence de cette politique c’est que les frontières européennes ont été transformées en de véritables cimetières à ciel ouvert. L’assassinat d’immigrants aux frontières de l’Europe est une réalité qu’on ne peut plus occulter. L’immigration est devenue non seulement un commerce, mais aussi une politique de mort, en tant que forme instrumentale de dissuasion et de chantage pour ceux qui voudraient immigrer, mais aussi envers leurs pays d’origine ou de passage.

Pour empêcher la succession de tragédies sur les côtes d’Europe, en particulier en Méditerranée et en mer Égée – dont le bilan se chiffre déjà en dizaines de milliers de morts et s’accroît vertigineusement avec la guerre de Syrie – il est urgent de construire une alternative politique face aux politiques migratoires actuelles et à leurs conséquences dévastatrices. Cela devra nécessairement résulter de la contribution de nombreuses et diverses expériences de lutte dans la construction de résistances et d’alternatives pour une politique migratoire différente.

Face au contexte actuel de désarticulation politique du mouvement social et au recul programmatique des organisations politiques et syndicales traditionnelles dans ce domaine, il faut initier un processus militant de construction de réponses politiques. Ce processus devra entamer un mouvement, non seulement de changement de paradigme des politiques migratoires, mais surtout de confrontation et de rupture avec le modèle politique actuel de l’Union européenne. La défaite de ces politiques migratoires implique une défaite du capitalisme.

Donner une réponse à cette tragédie mortelle et défendre la liberté de circulation mène obligatoirement à s’opposer à l’Europe en tant que mécanisme politique de construction de géographies excluantes et racistes, sexistes et machistes, de marchandisation de la mobilité humaine, de fermeture, d’externalisation et de militarisation des frontières, à s’opposer à la criminalisation des migrants et à exiger la fin de Frontex.

Malheureusement, la politique européenne d’immigration s’inscrit dans une continuité historique impérialiste du système capitaliste, qui a réduit la mobilité à un commerce et à un jeu d’échecs géopolitique.

Universalisme et frontières

Après l’esclavage et l’Holocauste, à la suite de la colonisation et des luttes de libération nationale, il semblait au cours de la seconde moitié du XXe siècle qu’apparaissait enfin la possibilité de garantir aux gens la liberté d’aller et venir, en tant qu’acquis incontestable de la civilisation. Et longtemps nous avons été amenés à croire que la capacité, la facilité et la commodité des déplacements étaient des signes irréversibles de progrès et de civilisation. Parce que cela fait faire un bond en avant aux contacts, aux rapprochements et, surtout, en théorie cela pouvait estomper les frontières symboliques et réelles entre les gens. La facilité, la commodité et la généralisation de cette possibilité de déplacement d’un endroit à un autre, sans contrainte d’aucun ordre, sont des composantes substantielles de la liberté de mouvement. Et, pour l’essentiel, les idées de « modernité » et de « progrès » avaient structuré une sorte de consensus autour de nombreuses conventions sociales, juridiques et politiques sur la liberté de mouvement.

De toutes ces conventions – celles issues d’un traumatisme historique assumé, comme dans le cas de l’Holocauste, et celles issues de traumatismes historiques niés, comme dans le cas de l’esclavage et de la colonisation – il ressort une évidence : le droit est un instrument politique et il résulte des rapports de forces qui s’opposent et des intérêts à défendre et à protéger. Et le droit international, supposé être fondé sur le principe d’universalité, est aussi le résultat de cette réalité où c’est l’État bourgeois qui définit les limites de l’appartenance à la communauté politique et les libertés qui lui sont associées.

Par ailleurs, l’universalisme politico-juridique contemporain est une partie du problème et laisse fort à désirer parce qu’il est non seulement eurocentrique, impérialiste et capitaliste, mais surtout parce qu’il est plus abstrait et proclamatoire que concret, car il naît de l’arrogance de l’Europe, qui pour « civiliser » a réduit en esclavage et colonisé, au nom d’une prétendue « supériorité morale ».

Nous assistons de nouveau à la gestion politique de la mobilité traitée comme celle d’une marchandise. Cela, après plusieurs siècles au cours desquels des millions de gens ont été forcés à se déplacer en masse, non en tant que personnes mais en tant que marchandises. Après des années au cours desquelles des millions de gens, sur la quasi-totalité de la planète, n’ont pu se déplacer dans leurs propres pays que dans les limites établies par l’occupant colonisateur, fruit de l’impérialisme colonial dont s’est nourri le capitalisme. Cela met fin à la dernière séquence, celle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, lorsque les « nations » ont enfin trouvé un accord scellant un compromis politique sur la liberté de mouvement en adoptant la Déclaration universelle des droits de l’homme, inspirée par la Révolution française.

En fait, l’universalisme est ainsi né défaillant, parce qu’il naît d’une humanité délibérément amputée d’une partie significative d’elle-même. Car la plus grande partie de l’humanité était considérée comme mineure, voire comme ne faisant pratiquement pas partie de la communauté humaine. L’universalisme politico-juridique qui soutient aujourd’hui le système est né raciste et il est raciste.

Le droit a construit l’idée d’appartenance à la communauté et il s’est construit comme instrument de gestion des relations au sein de la communauté et entre les communautés. À la lumière du droit de l’État bourgeois, la question de l’appartenance a toujours été, est et sera déterminante. Autrement dit, faire partie ou non. L’universalisme, en même temps qu’il reconnaissait l’humanité des personnes, les divisait en catégories politiques souvent étanches, par exemple entre nationaux et étrangers. Et cela allait marquer pour toujours les limites et la portée de la gestion gouvernementale de la mobilité.

Tous les instruments et mécanismes politiques qui sont nés de cette circonstance ont subordonné l’égalité en donnant la priorité aux catégories politiques construites, comme l’État et la nation, le national et l’étranger. Identifier et séparer, voilà l’autre conséquence de cette politique. Parce que la frontière, plus qu’une réalité géographique, est une construction politique. De la lettre et de l’esprit de la politique d’immigration de l’Europe ressort l’idéologie raciste de « l’Europe forteresse », qui fait de la chasse aux immigrants un programme politique.

L’État-nation devient central dans la gestion de l’appartenance à la communauté et fait de la la frontière et de la mobilité une question fondamentale dans un cadre politique de mondialisation mercantile et de globalisation fermée et contrôlée par des intérêts économiques et politiques antidémocratiques.

Les frontières de l'État-nation, ainsi que leur gestion, découlent de cette tension entre la liberté « universelle » de mouvement, en théorie, et le fait de s’arroger le pouvoir comme la légitimité politique de contrôler ou limiter cette liberté, selon les intérêts économiques et politiques en conflit.

La force brutale des frontières

La frontière est donc un instrument politique d’organisation sociale à l’échelle nationale et mondiale qui non seulement définit l’appartenance mais structure aussi économiquement et politiquement l’accès à des espaces déterminés en fonction de caractéristiques et de réalités qui résultent des options politiques en perspective ou en conflit.

Le développement économique, qui a apporté progrès technologique, scientifique et l’augmentation conséquente de la richesse au niveau mondial, n’a pas abattu les frontières. Bien au contraire, dans certains cas, cette situation est même le moteur du renforcement de celles-ci.

Les progrès et avancées scientifiques et technologiques sont le reflet des relations économiques et politiques actuelles et historiques entre les peuples, dans lesquelles une partie de l’humanité – après avoir réduit en esclavage, colonisé et exploité le reste du monde – a accumulé la richesse matérielle et scientifique et continue à l’accumuler. Elle ne veut pas la partager, construisant des murs physiques et symboliques afin d’empêcher l’accès de ceux qu’elle a dépouillés.

De cette relation inégale sont nées les frontières physiques et symboliques entre riches et pauvres, entre ceux qui possèdent ou rêvent de tout posséder et ceux qui ne possèdent presque rien et ne peuvent même pas en rêver, entre ceux qui peuvent tout et ceux qui ne peuvent aspirer à rien. Ainsi, les pays qui se sont enrichis après en avoir spolié d’autres décident de se fermer, voulant garder tout ce qui avait appartenu à tous. Voilà l’histoire des migrations contemporaines. Et c’est ainsi aujourd’hui que se dressent partout des murs contre les migrants qui cherchent seulement de meilleures conditions de vie.

Les gens migrent parce qu’ils en ont besoin, parce qu’ils aspirent à mieux que ce qu’ils ont ou, au moins, à la même chose qu’ont les peuples des pays qui les avaient spoliés et continuent à les exploiter. Et ils ont le droit, non seulement à aspirer à vivre mieux, mais à vivre réellement mieux.

Selon plusieurs ONG, depuis l’an 2000 on a déjà dépassé les 40 000 morts. Cependant tout laisse à penser qu’au minimum ces estimations peuvent être multipliées par trois, si l’on tient compte des circonstances. Et sans compter les morts par asphyxie au cours des expulsions et interrogatoires dans les centres de détention, par balles aux frontières terrestres et dans les zones frontalières militarisées, par suicide, par faim, soif, froid, chaud au cours des divers trajets. Nous pouvons, en réalité, estimer à quelque 70 000 ou 80 000 le nombre des personnes qui sont mortes noyées en tentant d’atteindre l’Europe, ce qui représente une part significative des morts de migrants dans le monde.

La politique des frontières de l’Europe est meurtrière. L’alternative, c’est la liberté de circulation, la solidarité et le droit à la dignité humaine. À l’idéologie du confinement et de l’enfermement, il faut opposer une vision internationaliste et un projet socialiste de société qui défende toutes les libertés, en particulier la liberté de mouvement et la liberté d’aspirer à construire légitimement une vie meilleure dans le pays où on choisit de s’établir, indépendamment de l’endroit où il se trouve. Cet affrontement doit s’inscrire dans le combat politique qui défend la liberté de circulation, le droit d’aller et venir, de choisir et de changer de résidence, en garantissant que ces droits soient inaliénables et non négociables. Pour en finir avec les morts aux frontières de l’Europe, il faut en finir avec la géographie politique de « l’Europe forteresse ». Considérant les frontières en tant que construction politique – plus qu’une réalité géographique – le projet socialiste défendra ouvertement et catégoriquement la fin de toutes les frontières, physiques et symboliques, sociales et culturelles, juridiques et politiques.

Combattre la politique de frontières, un instrument d’assujettissement

En fait, c’est depuis 1985 que, de sommet en sommet, la politique d’immigration en Europe a commencé peu à peu à cimenter la criminalisation de la migration et l’externalisation de ses frontières, ébauchée dès Schengen. L’Union européenne a ainsi consolidé la militarisation de sa politique d’immigration grâce à de nombreux dispositifs politiques et militaires, dont le stade de développement le plus avancé est certainement Frontex.

Malheureusement, au cours de ces dernières décennies, à la douleur des départs forcés pour mille et une raisons se sont ajoutées d’innombrables tragédies tout au long des parcours migratoires, aboutissant presque toujours à des morts et à des disparitions. La mort est devenue un corollaire inévitable de la migration.

Partout en Europe, à toutes ses frontières, qu’elles soient maritimes ou terrestres, de l’Atlantique à la Méditerranée, de Ceuta et Melilla à Lampedusa, de la frontière gréco-turque, en passant par la turco-bulgare, hungaro-autrichienne, du détroit de Gibraltar à la mer Egée, pour l’essentiel, la politique européenne d’immigration se fonde, en plus de la criminalisation des migrants, sur l’externalisation de ses frontières quand cela lui convient et en conséquence sur leur militarisation croissante, et au bout du compte, sur leur marchandisation par le biais des relations commerciales bilatérales.

Depuis le début des années 1990, le nombre de morts aux frontières ne cesse d’augmenter. On ne peut donner des chiffres définitifs et stables, parce que, tout simplement, ils sont difficiles à établir, parfois même impossibles, du fait tout d’abord des circonstances dans lesquelles ont lieu les voyages, et ensuite de la stratégie d’occultation officielle de la réalité de la tragédie de la part des autorités européennes face à leur opinion publique. C’est aussi le fait des pays de passage, car ces derniers, ayant la charge de contenir les flux par le biais de plusieurs accords de coopération dans le cadre des politiques d’externalisation des frontières, doivent faire preuve d’une certaine compétence en la matière, sous peine de subir des représailles, en particulier en termes financiers dans le cadre de la coopération bilatérale.

Si l’on fait la somme des frais de détention dans des pays tiers (45 800 000 €), de l’assistance technique apportée aux régimes dictatoriaux proches (74 658 000 €), des fortifications (murs) construits en Espagne, en Grèce et en Bulgarie (76 600 000 €), des équipements pour la surveillance policière des frontières (225 710 000 €), des programmes de « recherche et développement » (230 000 000 €), des « efforts de coordination européenne » (954 717 510 €), de Frontex (669 600 000 €) et des expulsions (11 300 000 000 €), on atteint les 12 649 368 000 €.

Ces chiffres reflètent la dimension économique et financière en jeu dans la gestion des frontières et la politique d’immigration de l’UE. D’un côté le discours sur la coopération pour le développement qui est supposée déterminante pour fixer les populations dans leurs pays d’origine grâce aux politiques de développement économique, de l’autre les politiques de fermeture. L’écart hypocrite se traduit dans la disparité entre le montant global de l’aide publique au développement qui se situe en ce moment à hauteur de 0,42 % du PIB de l’UE et les plus de douze milliards d’euros dédiés aux dépenses de gestion des frontières de l’UE.

Si nous comparons encore les 1,8 milliard d’euros promis au continent africain lors du dernier sommet de La Valette entre l’Europe et l’Afrique et les plus de 3 milliards d’euros promis à la Turquie pour affronter la « crise des réfugiés » avec les 11 300 000 000 exclusivement consacrés aux expulsions, il devient évident que la politique des frontières est une politique de fermeture et pas d’ouverture.

À partir du concept d’ « immigration circulaire » développé dans les années 2000, les dirigeants de l’UE ont décidé simultanément de légitimer politiquement la double précarité du migrant, sur le plan du travail et sur le plan juridique, et de transférer définitivement le droit à la mobilité, de l’espace des droits vers la sphère marchande.

Après avoir imposé durant des dizaines d’années les politiques d’ajustement structurel en collusion avec les institutions de Bretton Woods (en particulier le FMI et la Banque mondiale), après avoir fomenté des conflits et des guerres qui ont conduit à l’appauvrissement des pays d’origine des immigrants et ont engendré de gigantesques déplacements de populations, l’Union européenne a imposé, par le chantage économique et le contrôle par les pays d’origine et de transit, la consolidation de la mobilité comme marchandise. Dès lors, la marchandisation de l’immigration est devenue, comme n’importe quelle autre matière première, négociable dans le cadre des relations capitalistes entre l’Europe et les pays d’origine des migrants. Cela devient central dans la manière dont les pays de transit et d’origine gèrent par procuration l’externalisation des frontières de l’Europe en échange d’une coopération économique susceptible de leur garantir quelques miettes des ressources destinées à la surveillance des frontières et à la répression des candidats à la migration.

Avec cette politique, l’UE, en plus de renforcer les mécanismes de répression interne contre les immigrants, a aussi délégué aux gouvernements des pays limitrophes la répression de l’immigration, par le biais d’accords et de programmes avec les « pays tiers ».

À partir du sommet euroafricain de Lisbone en 2007, l’UE a accentué le chantage économique par le biais des fameux partenariats économiques (APE), en se servant de la politique d’immigration comme un mécanisme néocolonial dans les relations bilatérales entre l’Europe et les pays d’origine des migrants.

Combattre frontalement ce projet européen de construction de géographies excluantes et racistes, sexistes et machistes, de marchandisation de la mobilité humaine, de fermeture, d’externalisation et de militarisation des frontières, en combattant la criminalisation des migrants, est une tâche centrale. C’est aussi une tâche essentielle que d’assumer que les migrants sont des sujets politiques et de potentiels acteurs de transformations réelles des politiques migratoires, et non des chiffres d’une comptabilité macabre de la gestion géopolitique de l’immigration. Il est donc fondamental de chercher à construire avec les migrants, grâce aux différentes formes d’organisation possibles, des réponses politiques alternatives inscrites dans une logique de rupture avec l’idéologie mercantiliste et utilitariste qui les réduit à n’être que des chiffres. Conformément aux agendas politiques et aux intérêts qui lui sont propres, l’Europe tend à se cadenasser dans les limites de la distinction entre l’espace politique et le temps historique pour être, en plus d’une idée et d’un espace fermés et excluants, une véritable forteresse politique, économique, culturelle et géographique élevée contre les migrants.

Ainsi, l’histoire et les géographies (sociale, culturelle, politique, etc.) du passé et du présent conditionnent la perception de ce qu’on entend par la catégorie de « citoyen » en Europe et qui peut ou ne peut pas en faire partie, dans une intention claire d’exclure les citoyens étrangers. Regarder l’immigration de nos jours oblige nécessairement à déconstruire la rhétorique d’une « Europe des valeurs démocratiques » et, évidemment, invite à la dénonciation et à l’affrontement idéologique. Cet affrontement sur la situation des migrants en Europe ne peut qu’être un acte de déconstruction des divers mythes qui alimentent ses imaginaires et son quotidien dans la pratique politique et les relations sociales. Cette histoire, racontée systématiquement à travers des lunettes eurocentriques, devenues hégémoniques avec le temps, passe largement sous silence et masque un ensemble d’événements liés à la (re)production du capitalisme dans la gestion de la politique d’immigration. Ces récits dominants omettent un ensemble de pratiques, profondément ancrées dans des contextes réels et symboliques de violence, d’exploitation, d’expropriation et de domination.

Ainsi, la politique européenne de gestion des frontières est une des composantes de la domination capitaliste qu’elle exerce sur les pays d’origine des migrants.

« Travailler pour l’incertain » pour être en capacité d’affronter les difficultés

La montée des nationalismes, des populismes, et surtout de l’extrême droite est l’autre face de la crise actuelle du régime bourgeois et du système capitaliste. Les crises économique et politique actuelles répandent des rhétoriques simplistes et des manichéismes opposant facilement les bons et les méchants parce qu’en vérité elles constituent dans une large mesure une crise des alternatives et le désenchantement que leur échec a entraîné, non seulement parmi les couches les plus vulnérables de la société, mais aussi, chez ceux qu’on a pris la mauvaise habitude de nommer la « classe moyenne ».

Pour combattre les nationalismes, les populismes et plus concrètement l’extrême droite, nous sommes appelés à devoir sortir de la zone de confort des certitudes doctrinales absolues et à opérer des ruptures théoriques et politiques radicales ! C’est une tâche ardue et un débat assez difficile, mais la réalité et les défis qu’elle nous soumet n’ont rien de facile.

À un moment où la vieille Europe ressuscite les nouvelles configurations idéologiques du nationalisme et du fascisme, les tragédies successives aux portes et au sein de l’Europe – reflet de la politique d’immigration, que la stratégie politique de « l’Europe forteresse » et sa propension à la paranoïa sécuritaire corollaire ont transformé en politique de mort – il est urgent de recentrer le débat sur les migrations et de le poser là où il doit être situé : dans le combat intransigeant pour la liberté, pour l’égalité, contre le national-fascisme populiste qui monte en Europe, la xénophobie croissante et le racisme, ainsi que contre toutes les frontières.

La phobie sécuritaire et la furie de la guerre sont présentes dans tous les domaines de la sémantique et de la stratégie politique de gestion des flux migratoires. Il suffit de voir la quantité d’expressions de guerre qui peuplent les discours et les normes juridiques et administratives à propos des immigrants et réfugiés pour buter systématiquement sur des expressions comme : « guerre contre le terrorisme », « combat contre l’immigration clandestine », « combat contre les mafias », « renforcement de la surveillance terrestre et maritime », « équipement du contrôle aérien et de la garantie de la sécurité et du maintien de l’ordre public », « formation des forces de police face aux nouvelles menaces issues de l’immigration clandestine et du terrorisme, et besoin corollaire de resserrement de la coopération policière et stratégique », « nécessité d’introduire la biométrie afin d’améliorer la détection et la prévention du crime organisé lié à l’intensification des flux migratoires qui favorisent le crime organisé et le terrorisme transnational », etc. De la rhétorique politique à la sémantique juridico-administrative, tout sert à construire un récit de peur sur l’immigration, contre les immigrants, pour justifier la répression et légitimer les lois d’exception qui les stigmatisent et les discriminent.

Répondre à la montée de la xénophobie au sein de l’Europe

Comme nous l’avons vu ces derniers temps avec l’essor généralisé de l’extrême droite, le fait que les partis dits de gouvernement ont construit un consensus négatif sur les questions de diversité et de différence ne suffit plus à masquer l’extrême droite qui continue à gagner du poids social et politique et, avec une base sociologique élargie, à construire sa légitimité politique. C’est pourquoi, hier comme aujourd’hui, pour contrebalancer le nationalisme réactionnaire, la revendication de l’urgence d’une citoyenneté de résidence nous invite à l’intransigeance dans le combat pour la fin des frontières, pour le droit de vote des résidents étrangers et contre le racisme.

Il y a une prolifération de lois qui, sous prétexte de défense soit de la laïcité, soit du modèle social, culturel occidental et de sa civilisation – supposé plus avancé, mais également supposé menacé par la présence des communautés des immigrés et leurs pratiques culturelles – s’inscrivent dans une doctrine idéologique raciste de suprématie culturelle qui est objectivement tournée contre les non « européens », quoique nombre d’entre eux soient nés en Europe.

Depuis des dizaines d’années, ce sont des milliers de milliers de citoyens qui se heurtent aux portes de l’Europe où vivent déjà plus de 20 millions de citoyens étrangers auxquels l’Europe, en tant qu’idée et projet politique, ne reconnaît pas le droit d’appartenance ni de possibilité d’identification avec elle. Plus de vingt millions de personnes, qui vivent en Europe, sont exclues de la communauté politique et reléguées dans la catégorie de « citoyens de pays tiers ». Les « Européens » jusqu’à maintenant ont assez bien vécu avec l’idée que ces plus de vingt millions de personnes sont une partie étrangère à leur corps social et politique. En réalité, cela démontre qu’il y a un racisme impossible à déguiser, caché derrière l’orientation politique de l’Europe et de sa production redoublée de lois d’exception, qui ne sont rien d’autre qu’une volonté de consolider politiquement et de légitimer socialement la catégorie de « non-européen ».

Si nous pensons aux révoltes urbaines de Londres en 1981 et 2011, à celles de Paris en 2005, aux fréquentes expulsions de Rroms en Italie et en France – qui se poursuivent encore un peu partout en Europe –, si nous considérons aussi les destructions d’habitations dans des quartiers populaires et de campements nomades un peu partout en Europe, si nous nous rappelons encore 20 ans après des attaques racistes de Rostock (Allemagne) en août 1992, de celles d’El Ejido (État espagnol) en février 2000 et de Rosarno (Italie) en janvier 2010 [2], nous saisissons que ce qui se passe actuellement un peu partout en Europe n’a rien d’étrange et n’est pas un phénomène isolé.

71 ans après que les prisonniers du camp de concentration d’Auschwitz ont été libérés par des soldats soviétiques, nous constatons toujours la vigueur politique de l’extrême droite dans presque toute l’Europe. Cette Europe qui a vaincu militairement et moralement le nazisme n’a jamais triomphé politiquement et idéologiquement du racisme. Cette Europe, qui s’est éveillée du cauchemar nazi et qui s’est libérée, avec l’aide précieuse des ancêtres migrants et réfugiés (africains, asiatiques, maghrébins, etc.), chasse aujourd’hui leurs descendants.

Au moment de la célébration de la mémoire de la défaite militaire et morale du nazisme, c’est plus que ses fantômes, c’est le nazisme lui-même qui plane sur l’Europe. Des frontières transformées en cimetières à ciel ouvert avec des dizaines de milliers de morts, des réfugiés obligés de porter des bracelets rouges au Pays de Galles, la probable décision de confisquer les bijoux des réfugiés dans de nombreux pays européens, décision déjà prise au Danemark, l’inscription de la déchéance de la nationalité et de l’état d’urgence dans la Constitution française, des immigrants marqués par des tampons au triage sur la frontière orientale (en Hongrie, Bulgarie et Macédoine) comme au temps de l’esclavage et du nazisme, des milices d’extrême droite qui attaquent des citoyens étrangers, des états d’exception juridique pour réduire les migrants à des chiffres et leur dénier l’humanité. C’est donc la célébration d’un passé qui ne passe pas et qui insiste, et qui est très présent dans le quotidien de dizaines de milliers de citoyens étrangers en Europe.

En fait, la constitutionnalisation de l’état d’urgence et de la déchéance de nationalité en France, la légalisation de la confiscation de bijoux, biens et avoirs de valeur aux réfugiés au Danemark (qui est en perspective dans d’autres pays européens) et toute la rhétorique islamophobe dans le débat politique, constituent une dérive de l’Europe vers un processus inquiétant et accéléré de fascisation.

L’essor de la haine et des violences contre les immigrants et les minorités ethniques traduit, naturellement, le résultat des politiques qui s’inscrivent dans le retour au nationalisme qui s’alimente de l’idée raciste de la préférence nationale, par extension européenne. La mémoire comme instrument de légitimation politique a servi de base rhétorique, politique et législative pour réintroduire un ensemble de lois, dont l’objectif principal est, en plus de consacrer la catégorisation socio-raciale, de légitimer le racisme – comme au temps de la colonisation, de l’esclavage, du statut de l’indigénat, de l’Holocauste et de l’Apartheid, entre autres. Fallacieusement, la défense de la modernité de la civilisation, contre la barbarie et l’arriération culturelle des communautés immigrantes, et de l’espace public, contre le prosélytisme religieux, ont servi dans toute l’Europe d’argument pour la création des lois dites d’exception, que ce soit en relation avec l’immigration ou en relation avec le voile et la mémoire. Toute l’hystérie d’un certain fondamentalisme jacobin qui a contaminé le débat politique sur la diversité en France est symptomatique de cela.

En vérité, toutes les lois d’exception apparues ces derniers temps, que ce soit sous le prétexte de la défense de l’ordre public, que ce soit au nom de la défense de la laïcité ou de la défense du modèle culturel en vigueur, sont une claire manifestation de l’utilisation du racisme comme instrument idéologique. Le passé esclavagiste, colonial et nazi de l’Europe plane sur cette politique qui voit dans la différence la justification de la politique de fermeture, héritière de l’idéologie de la suprématie raciale.

Cette Europe, dont la politique d’immigration et de gestion de la diversité oscille entre idéologie de guerre et lois d’exception, a inventé Frontex exclusivement pour donner la chasse à des gens qui sont différents et n’appartiennent pas à l’espace géographique et politique européen – les immigrants. La sémantique et la pratique de l’idéologie de guerre dans les politiques d’immigration et la légitimation politique de l’islamophobie, de la phobie des Rroms et de la négrophobie, donc du racisme, sont quelques-unes des frontières des géographies de l’Europe contre lesquelles il faut se dresser de toute urgence. Car ces barrières imposées, physiques et symboliques, ont largement servi à renforcer la construction de frontières entre un certain « nous » et les « autres ».

Ouvrir la voie à une politique d’émancipation et de libre circulation

En fait – depuis le 14 juin 1985 Accord de Schengen, en passant par le 15 juin 1990 Accords de Dublin, le 7 février 1992 Traité de Maastricht, le 2 octobre 1997 Traité d’Amsterdam, le 26 février 2001 Traité de Nice et le 13 décembre 2007, Traité de Lisbonne – l’Europe n’a cessé d’avancer vers une logique schizophrénique de fermeture à la différence, à contre-courant de la réalité sociologique de sa composition ethnique, impossible à nier et irrémédiablement diverse. En d’autres termes, depuis les Accords de Schengen de 1985 jusqu’au Traité de Lisbonne en 2007, les dirigeants européens ont été incapables de forcer un changement politique susceptible de changer cet état des choses et d’amener l’Europe non seulement à accepter la diversité et la différence, mais à les incorporer et, avant tout, les respecter. Cela devait culminer, entre autres, en juin 2008, avec l’adoption de la Directive Retour, plus connue comme Directive de la Honte, qui ressemble aux rafles de la Gestapo. C’était un triste succédané de légitimation au célèbre Pacte Sarkozy sur l’immigration et l’asile, en septembre-octobre de la même année. Dès lors la dérive a été totale. L’Europe a dépassé toutes les bornes dans des politiques menant à la discrimination institutionnelle et la persécution des migrants.

La droite « propre » et la social-démocratie ont capitulé devant l’extrême droite en transformant les minorités ethniques en boucs émissaires de la crise. La droite s’allie à l’extrême droite dans la persécution des minorités ethniques et la social-démocratie, sous le prétexte de la combattre, récupère et rend acceptable leurs rhétoriques racistes et xénophobes, donnant par ce fait crédibilité et légitimité sociale et politique au racisme. Face à ces circonstances, la responsabilité première de la gauche est de mener une lutte totale contre le fascisme et le racisme, en en faisant un combat transversal à toutes les luttes et mobilisations avec un engagement supérieur à celui qu’on a connu à ce jour.

Face à cette situation le Comité international de la IVe Internationale doit décider d’entreprendre des actions et mobilisations dont les orientations politiques s’inscrivent dans une dynamique de lutte politique (1).

Le socialisme révolutionnaire exige l’urgence d’un antiracisme radical et respectueux de la différence, en lutte contre le fascisme et toutes ses formes d’expression et reste engagé avec intransigeance dans la lutte pour une démocratie radicale où l’égalité entre tous doit être une réalité.  ■

* Mamadou Ba, militant de SOS Racismo, est membre du Bloc de gauche et de la section portugaise de la IVe Internationale. Nous publions ici la version écrite de son rapport introductif au débat sur la crise des migrants au Comité international de la IVe Internationale, présenté le 29 février 2016. (Traduit du portugais par Jean-José Mesguen).

Notes

1. Le rapporteur a présenté ici la liste des 18 axes de lutte qui ont été repris dans la résolution adoptée le 2 mars 2016.

2. En août 1992, durant cinq jours, attaques racistes à Rostock (Allemagne de l’Est) contre des foyers d’immigrés vietnamiens.

Les 6 et 7 février 2000, émeutes racistes à El Ejido (Andalousie, province d’Almeria) contre les ouvriers maghrébins travaillant dans les serres. La police n’intervient pas.

En janvier 2010, à Rosarno (Calabre), révolte d’ouvriers agricoles saisonniers africains suite à des agressions au fusil de membres de clans locaux de la mafia calabraise.