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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

Interview

N° 509 septembre 2005 *

POLOGNE

Tout le pouvoir aux conseils : Interview de Zbigniew Kowalewski

Cf. aussi : [Pologne]

Nous reproduisons cette interview, réalisée par le journaliste Jakub Rzekanowski, du quotidien polonais Trybuna du 7 avril 2005.

La vision des conseils ouvriers dirigeant les usines peut sembler relever aujourd’hui d’une utopie complète. Pourtant en 1980 il s’est agi de quelque chose de très réel. Comment alors cette idée a-t-elle resurgi parmi les ouvriers ?

Zbigniew Kowalewski : Nous avions alors assisté à une puissante mobilisation sociale, une activité croissante des ouvriers, très profonde, très combative et très radicale. Dans de telles situations au cours de l’histoire on a noté à plusieurs reprises l’apparition de la volonté de créer des conseils ouvriers, à prendre le pouvoir dans les usines, à l’élargissement des aspirations des travailleurs jusqu’à la volonté de modifier la gestion de l’État. De ce point de vue la situation alors n’était nullement extraordinaire, elle confirmait cette règle. Mais il y avait un autre aspect important : nous nous sommes rendus compte que dans divers milieux ouvriers la mémoire des conseils ouvriers de 1956 était toujours vive. C’était pour moi, alors militant du mouvement autogestionnaire, une grande surprise. Je rencontrais des gens qui avaient une riche expérience, qui savaient quoi faire et comment s’organiser. C’était très précieux. Je me souviens que lors de la discussion en mars 1981 un militant de l’aciérie Huta Warszawa, membre du conseil ouvrier de 1956, avait pris la parole pour insister sur l’idée que si l’on ne commence pas rapidement à mettre en place des structures de coordination des conseils au niveau régional et national, le mouvement autogestionnaire sera vite étouffé.

N’y avait-il pas d’autres aspirations ? La tradition des conseils ouvriers remonte bien au-delà de 1956, par exemple aux révolutions russes. En Pologne même de tels conseils sont apparus en 1918, dirigés par des communistes et des socialistes.

Z. K. : Cela, personne ne s’en souvenait, la réalité avait changé, notre mouvement apparaissait dans un système social différent. Par contre il y avait des réminiscences de la période qui a suivi la seconde guerre mondiale. Sur les terrains libérés il y eu alors la remise en marche des entreprises par les travailleurs eux-mêmes et la constitution des conseils d’entreprises. Il y avait bien sûr des gens qui avaient des connaissances historiques plus approfondies, concernant tant les révolutions russes que les autres expériences du mouvement ouvrier. Nous nous inspirions des publications théoriques sur l’autogestion ouvrière qui avaient été publiées par l’hebdomadaire Po Prostu en 1956 (1). Je voudrais souligner que notre conception de l’autogestion ouvrière n’était pas primitive ou simpliste. Elle liait la gestion démocratique de l’entreprise et la compétence. Le conseil ouvrier devait gérer, déterminer les orientations du développement de l’entreprise et prendre les décisions stratégiques. La direction quotidienne, opérationnelle, était dans les mains du directeur choisi par le conseil à la suite d’un concours parmi les spécialistes.

Quelle influence sur la conscience des travailleurs avait le hiatus entre la propagande officielle, qui proclamait que la classe ouvrière était une classe dirigeante, et la réalité ?

Z. K. : D’une part il y avait le sentiment de la domination de l’appareil d’État, de la bureaucratie du parti, il y avait aussi le sentiment d’être exploité. Diverses explosions ouvrières en Pologne Populaire commençaient lors d’une augmentation des normes de rendement, c’est-à-dire qu’il y avait le phénomène de l’intensification du travail que Marx a décrit dans le Capital. Il y avait aussi le sentiment que les ouvriers n’ont rien à dire, que le pouvoir est assis sur leur dos et gouverne en leur nom, mais qu’il est très étranger à la classe ouvrière. D’autre part il y avait la conviction que les ouvriers sont réellement une classe, qui devrait jouer le rôle que la propagande officielle et le discours idéologique leur attribuent. L’aspiration à prendre une telle position était très forte et elle était accompagnée de la conscience qu’une telle position ne peut être acquise que par la lutte. Que personne ne va l’octroyer et qu’il faut lutter contre l’appareil du pouvoir pour l’obtenir.

A quel point vos revendications étaient-elles radicales ? S’agissait-il seulement de fonder l’autogestion ouvrière dans les entreprises ou bien pensiez-vous également prendre le contrôle de toute l’économie ou même de l’État ?

Z. K. : Cela évoluait avec la dynamique du mouvement. La situation était différente lors de sa naissance et lors de son développement. Les aspirations croissaient. Au début il y avait un refus et une crainte en ce qui concerne la formulation des revendications politiques. Nous avions donc placardé la ville de Lodz avec des affiches proclamant « tout le pouvoir dans les entreprises aux mains des conseils de travailleurs ». Ce slogan a eu un impact immédiat mais sur un terrain limité, au sein des entreprises. Nous étions cependant conscients qu’en avançant des revendications plus radicales nous risquions l’isolement. Au printemps 1981, soit quelques mois plus tard, notre slogan a commencé à être traité par les travailleurs comme allant de soi et cela a libéré d’autres aspirations. Un nouveau slogan a fait son apparition : « tout le pouvoir économique aux conseils ». Il était clair que dans un système tel celui existant en Pologne Populaire, il n’y avait pas de pouvoir économique séparé du pouvoir politique. Mais nous évitions de formuler directement la question du pouvoir politique. Nous nous concentrions sur diverses solutions autogestionnaires. Par exemple l’idée d’une Chambre autogestionnaire, avancée par Oskar Lange (2) en 1956, a connu une renaissance. Lange avait alors proposé, dans Trybuna Ludu, une nouvelle structure de l’État, très fortement fondée sur des chambres autogestionnaires. Cela renouait fortement avec l’idée d’une Chambre du travail, proposée en 1918 par le Parti socialiste polonais dans son projet de Constitution. Il y avait aussi l’idée de l’hebdomadaire Po Prostu d’une Diète ouvrière. Tout cela était alors en débat, publié, cité.

Même votre premier slogan — « Tout le pouvoir dans les entreprises aux mains des conseils de travailleurs ! » — était radical. Il frappait de plein fouet les directeurs de la nomenklatura et la position du POUP dans les usines.

Z. K. : Les directeurs étaient de facto nommés par l’appareil du parti. Notre conception, qu’ils soient élus au travers de concours organisés par le conseil ouvrier, était très révolutionnaire. Elle rencontrait une très forte opposition du pouvoir, mais, d’autre part, à un moment donné le pouvoir a commencé à céder. Après août 1980 et l’automne de très nombreuses usines n’avaient plus de directeurs, car ces derniers avaient été mis dehors par les travailleurs. Le pouvoir voulait que de nouveaux directeurs apparaissent et acceptait l’organisation des concours et leur nomination par les ouvriers.

Comment le pouvoir réagissait-il généralement envers votre mouvement ?

Z. K. : Les revendications autogestionnaires sont devenues en été et en automne 1981 le point le plus chaud dans le conflit entre le pouvoir et “Solidarnosc”. Mais la direction de “Solidarnosc” ne soutenait pas nos revendications, elles lui étaient imposées par les travailleurs. Le premier Congrès de “Solidarnosc” a culminé avec des résolutions très dures en ce qui concerne l’autogestion, adoptées malgré Lech Walesa. Cela a gagné les entreprises, la base, là où la direction centrale du syndicat n’avait rien à dire. Notre mouvement avait aussi le soutien de nombreux militants des syndicats de branches.

D’où venait cette méfiance de la direction de “Solidarnosc” envers l’idée de l’autogestion des travailleurs ? S’agissait-il de conflit idéologique ou bien simplement d’opportunisme ?

Z. K. : Plus on montait dans la hiérarchie syndicale et plus la popularité de l’autogestion diminuait et la résistance était plus forte. Plus on descendait et plus il y avait d’aspirations ouvrière authentiques. Lors de la première conférence à Varsovie, consacrée à l’autogestion, organisée en mars 1981 par Ryszard Bugaj et Bronis∏aw Geremek, il y a eu la confrontation. Geremek était hostile à cette idée. Bugaj était favorable, mais de manière modérée. Son soutien était limité car il avait tout le temps peur que l’autogestion ne brise la planification centrale. Nous posions la question d’une planification démocratique et lui avait peur pour la planification centrale. Une autre raison de l’aversion des dirigeants de “Solidarnosc” envers l’autogestion ouvrière était aussi la forte influence du KOR (3), dont les militants ne prenaient pas part à notre mouvement et nous attaquaient fréquemment.

C’est surprenant, car le KOR s’inspirait de la tradition du Parti socialiste polonais, de celle d’Octobre [1956] et de Po Prostu.

Z. K. : Je crois que déjà à ce moment il évoluait vers la droite. Je me souviens de l’automne 1980, lorsque Jacek Kuron fut l’invité des délégués de “Solidarnosc” de la région de Lodz. Il mettait en garde contre le radicalisme ouvrier. Son argument était qu’il ne fallait pas se radicaliser trop, car les Russes viendraient, donc il fallait maîtriser le mouvement. Il regrettait qu’une brèche apparaisse entre l’intelligentsia modérée et le radicalisme ouvrier. C’était l’attitude caractéristique du milieu s’identifiant au KOR.

Après l’état de guerre le mouvement autogestionnaire a été marginalisé eu sein de “Solidarnosc”. Il a complètement disparu dans cette “Solidarnosc” qui a pris part à la Table ronde (4).

Z. K. : L’état de guerre a mis fin au mouvement social dans son ensemble. L’activité indépendante des travailleurs fut stoppée. Avant, en automne 1981, il y a eu un fait qui a également joué sur la question de l’autogestion ouvrière. La Diète avait alors adopté une loi sur l’autogestion ouvrière. Cette loi a été contestée, comme très insuffisante, mais en comparaison avec les législations d’autres pays c’était une loi sans précédent. Même si elle ne reflétait pas l’ensemble des aspirations du mouvement autogestionnaire, elle était très avancée. Mais les conseils formés sur la base de cette loi au cours des années 1980 se sont trouvés dans le vide et ont commencé à dépérir. Ils ne pouvaient s’appuyer sur aucun organisation massive et démocratique, capable de contrôler le système.

Après 1989 nous sommes passé à un système complètement différent de celui pour lequel luttaient les ouvriers en 1980. Pourquoi la direction de “Solidarnosc” a-t-elle réussi à berner les ouvriers avec le capitalisme ?

Z. K. : Il y avait plusieurs causes. L’une d’elles ce fut la très grave crise économique, accablante à long terme pour les gens. Cela a conduit à une délégitimisation de l’économie étatisée aux yeux de la société, alors que celle-ci avait été très légitime dans le passé. Il n’y avait pas de stimulant pour que les gens veuillent aspirer à la gestion des entreprises. Quelque chose qui dépérit ne peut pas mobiliser de ce point de vue. A cela se sont ajoutées les très fortes influences de droite au sein de “Solidarnosc”. C’était l’effet de la clandestinité, de l’entrée dans les cryptes ecclésiastiques. “Solidarnosc” fonctionnant auprès de l’Église est devenue très dépendante de l’aide étrangère. Cette aide venait au début surtout des syndicats et des organisations de gauche. Puis elle a été remplacée par les agences des États occidentaux, qui ont de cette manière rendu “Solidarnosc” très dépendante envers eux. Rappelons aussi, qu’en 1989 nous avions affaire à une mobilisation sociale faible. L’activité des travailleurs était faible. Bien sûr, il y avait des grèves, mais elles n’avaient pas grand chose à voir avec une vague de luttes. C’étaient des mobilisations très désespérées, du fait de l’effondrement économique, concernant des intérêts et des revendications très immédiats.

Est-ce que les idéaux de l’autogestion ouvrière peuvent être une alternative au capitalisme néolibéral ? Nous avions déjà vu la reprise des entreprises par les travailleurs organisés — par exemple la fabrique de la gélatine (5) ou l’usine Wagon.

Z. K. : Effectivement il y a eu quelques cas en Pologne. Ils étaient plus nombreux dans d’autres régions du monde, dans le même système économique, par exemple en Argentine. Le expériences polonaises sont cependant très limitées. La fabrique de la gélatine ou l’usine Wagon, ce sont des luttes défensives très désespérées — il s’agissait de sauver des lieux du travail, des entreprises. Les idées de l’autogestion peuvent se développer et trouver des assises seulement dans des situations de luttes sociales très intenses et non isolées et défensives. Il est très difficile de survivre à des entreprises isolées, prises en main par les travailleurs, dans le cadre de l’économie libérale. Ce ne sont pas des conditions optimales pour ce type d’expérience. Mais les idées de l’autogestion ouvrière renaîtront et seront une alternative jouissant d’un fort soutien des employés et des ouvriers dans des situations de lutte de classes plus larges.

1. L’hebdomadaire Po Prostu (Tout simplement) est devenu en 1955-1956 l’organe de la gauche marxiste et a joué un rôle d’aiguillon lors de la montée révolutionnaire, popularisant en particulier l’expérience des conseils ouvriers. En septembre 1957 il a été interdit, son interdiction symbolisant la normalisation bureaucratique menée par le nouveau premier secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais, Wladyslaw Gomulka.

2. Oskar Lange (1904-1965), économiste réputé pour ses travaux sur la planification socialiste et sur l’économétrie, avait milité avant la guerre dans le petit parti socialiste de gauche polonais lié au Bureau de Londres. Émigré aux États-Unis de 1934 à 1945, critique du stalinisme et du néolibéralisme, il est revenu en Pologne pour y « construire le socialisme », où il a occupé des postes de direction de la planification. En 1956 il est revenu à la charge par un article proposant des réformes structurelles du « socialisme réel ». Inprecor (n° 487 de novembre 2003) a publié son article sur le socialisme et la démocratie de 1940.

3. Le Comité de Défense des Ouvriers (KOR) a été créé par les oppositionnels polonais en septembre 1976 pour venir en aide aux grévistes de juin 1976 durement réprimés. Agissant à découvert, il a joué un grand rôle dans l’organisation des militants ouvriers, propulsant les premiers syndicats libres. Ses militants ont été à l’origine du bulletin clandestin Robotnik (Ouvrier), dont le programme d’action de 1979 avait fécondé le mouvement gréviste à l’été 1980. Ses militants ont joué un grand rôle dans la direction de “Solidarnosc”, tout en tentant d’autolimiter la dynamique de ce mouvement social puis, après la dissolution du syndicat par le régime du général Jaruzelski, l’ont réorienté à partir de 1985 vers l’acceptation de l’économie de marché et vers un compromis avec la bureaucratie garantissant à cette dernière le maintien de ses privilèges dans le cadre de la restauration de la démocratie et du capitalisme.

4. La Table ronde fut le lieu de la négociation entre les dirigeants de “Solidarnosc” clandestin et la bureaucratie en 1988-1989. Ces négociations ont abouti aux élections partiellement libres de juin 1989 — tous les sièges du Parlement sauf un, soumis à la concurrence entre le Parti bureaucratique et la liste de l’opposition, ont alors été remportés par l’opposition, ce qui a conduit à la formation d’un gouvernement « d’union nationale » dirigé par l’expert de “Solidarnosc”, l’intellectuel catholique Tadeusz Mazowiecki, sous la présidence du général Jaruzelski. Ce gouvernement a conduit la restauration capitaliste et a établi en janvier 1990 la Troisième République polonaise — un nouvel État capitaliste.

5. Cf. Dariusz Zalega, Ils produisent, ils contrôlent, ils vendent, ils se payent…, Inprecor n° 443/444 de janvier-février 2000.

Traduction : J.M. (du polonais)