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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

Notes de lectures

N° 623 janvier 2016

Trotsky et la bureaucratie, une pensée en mouvement

Cf. aussi : [Stalinisme] [Trotskysme]

Michael Löwy

Thomas Twiss, Trotsky and the Problem of Soviet Bureaucracy, Haymarket Books, Chicago 2014, 502 pages.

C’est un impressionnant exemple de recherche engagée, certainement le récit le plus documenté, profond et systématique de la tentative de Léon D. Trotsky de comprendre la nature de la bureaucratie postrévolutionnaire soviétique. Sympathisant avec les idées et les luttes de Trotsky, mais pas acritique, Thomas Twiss a produit une contribution majeure à l’histoire de la théorie marxiste révolutionnaire. L’auteur ne traite pas les conceptions de Trotsky comme s’il s’agissait d’un système abstrait d’affirmations dogmatiques, mais comme une pensée en mouvement, liée à des circonstances historiques et aux conflits politiques. Il met ainsi en évidence les forces et les faiblesses des diverses tentatives du fondateur de l’Armée rouge de comprendre la nature de la bureaucratie soviétique. Dans l’ordre chronologique, l’auteur discute l’évolution des idées de Trotsky, toujours en relation directe avec ses engagements révolutionnaires. Il se fonde non seulement sur les matériaux traduits en anglais, mais également sur les documents originaux russes, ce qui lui permet d’être beaucoup plus précis que la plupart de la littérature existante sur ce sujet.

Le récit commence logiquement en 1917. On peut cependant regretter que les vues prophétiques du jeune Trotsky de 1905 (Nos tâches politiques) sur les dangers d’un centralisme bureaucratique ne soient pas mentionnées, même brièvement. Au cours des premières années après la révolution d’octobre, celui qui était alors un des principaux dirigeants du nouvel État révolutionnaire avait une vision très étroite de la bureaucratie, considérée comme un problème de « manque d’efficacité ». C’était, commente Twiss, non seulement à côté des questions politiques essentielles, mais en opposition avec les points de vue critiques de nombreux bolchéviques. À mon avis, l’auteur aurait pu mentionner à cet égard les commentaires critiques perspicaces faits en 1918 par Rosa Luxemburg sur le manque de démocratie du nouveau pouvoir révolutionnaire (qu’elle soutenait pourtant) et sur la bureaucratisation des soviets. Une autre question cruciale est la liquidation de la rébellion de Kronstadt (1921), mentionnée dans le livre, mais qui aurait dû être analysée plus à fond, en tant qu’une sorte de tournant dramatique.

Après 1923, avec Cours nouveau, Trotsky commence à traiter la question politique de la bureaucratisation, mais il voit le danger comme étant surtout le produit de la pression des forces du marché poussant la direction du parti vers la droite. En 1926-1927, avec la formation de l’Opposition de gauche unifiée (avec Kamenev et Zinoviev), on peut trouver une première théorie complète de la bureaucratie soviétique, même si l’analyse met encore en avant le rôle de la pression des classes ennemies (non prolétariennes). L’identification étroite de la bureaucratie soviétique avec la politique économique droitière donnera du mal aux opposants de gauche pour expliquer le tournant « de gauche » de la direction stalinienne après 1929. Selon Thomas Twiss, les écrits de Trotsky sur cette question au cours des années 1929-1933 sont de plus en plus incohérents et déconnectés de la réalité.

La prise du pouvoir par Hitler en 1933, sans résistance sérieuse du Parti communiste allemand, déclenche un nouveau développement de la réflexion de Trotsky, le conduisant en 1936 à la publication de la Révolution trahie, une analyse théorique originale et remarquable de la bureaucratisation. La bureaucratie soviétique stalinienne est dès lors conçue comme une formation sociale très autonome, comparable à l’État bonapartiste, une « caste » – mais pas une classe – parasitaire dominant toute la société et toutes les classes sociales. Si une révolution politique ne parvenait pas à renverser la dictature bureaucratique, Trotsky annonçait que l’État ouvrier soviétique ne survivrait pas et que le capitalisme serait restauré en Russie. La montée de la caste bureaucratique était expliquée par l’arriération et l’isolement de la révolution russe, mais Trotsky reconnaissait que certaines décisions politiques des bolchéviques – l’interdiction des partis d’opposition et des fractions au sein du parti dirigeant – ont joué un rôle important dans ce processus.

Twiss arrête son analyse historique aux conséquences immédiates des procès de Moscou (1938). Il ne fait que mentionner l’important écrit de Léon Davidovitch sur l’URSS et la guerre (1939), dans lequel ce dernier mentionne la possibilité que l’URSS devienne un nouveau système d’exploitation si le stalinisme n’était pas renversé par la guerre. Des dissidents trotskystes, tel Max Shachtman, en ont promptement déduit que Trotsky admettait que les formes de propriété existantes pouvaient être le fondement d’une nouvelle classe… Je pense que ce débat aurait mérité une évaluation plus développée.

Selon T. Twiss, la principale faiblesse de la réflexion de Trotsky – depuis les années 1920 jusqu’aux années 1930 – était sa conviction que la bureaucratie soviétique allait rapidement produire la restauration du capitalisme. Il est vrai que l’histoire a justifié sa prédiction après 1991, mais c’est arrivé bien plus tard qu’il ne l’avait jamais imaginé.

Qu’en est-il du point de vue de Trotsky sur la nature de classe de l’URSS, de son concept d’« État ouvrier » ? Twiss reconnaît qu’il s’agit là de l’aspect le plus controversé de sa théorie, mais estime que l’affaiblissement général de la gauche et du mouvement ouvrier international après 1991 confirme qu’il s’agit là de la mort d’un État ouvrier. Je ne suis pas convaincu par cet argument…

J’ai également quelques réserves sur l’explication de la montée de la bureaucratie en URSS par son retard économique, par la pénurie – « une file d’attente pour le pain impose un policier » dirait Trotsky. Bien sûr, il s’agit là d’un facteur important, mais en mettant l’accent sur son aspect central, comme Trotsky l’a fait souvent, on court le risque de sous-estimer l’importance décisive des facteurs spécifiquement politiques. De plus, l’histoire des diverses expériences post-capitalistes après 1945 ne confirme pas cet argument économique. Alors qu’un pays hautement industrialisé comme la Tchécoslovaquie a été rapidement pris en main par une dictature bureaucratique sinistre et meurtrière, des pays agraires beaucoup plus arriérés – comme la Yougoslavie, le Vietnam ou Cuba – ont été beaucoup moins des États policiers et, tout en ayant des régimes autoritaires de parti unique, admettaient un certain degré de démocratie locale.

On ne peut qu’être d’accord cependant avec la conclusion de ce livre exceptionnel de Thomas Twiss : la théorie de la bureaucratie soviétique de Trotsky était un véritable exploit politique et intellectuel, à la fois en tant qu’outil pour comprendre la réalité et comme arme de lutte. Il mériterait une traduction en français…

(Traduit de l’anglais par JM)