Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 659-660 janvier-février 2019

ÉTAT ESPAGNOL

Bifurcations madrilènes de Podemos : rompre avec la mauvaise politique

Cf. aussi : [Espagne]

Brais Fernández*

L’implosion de Podemos dans la Communauté et dans la ville de Madrid a été une surprise par le moment choisi, mais pour tout observateur un tant soit peu informé elle était tacite dans la situation actuelle.

Maintenant, les commentateurs les plus naïfs ou les plus malveillants prétendent être choqués par l’embarrassante crise de la gauche madrilène, mais si nous jetons un coup d’œil rapide sur certains événements politiques de ces dernières années, nous verrons que tout ce qui s’est passé n’est ni une « aberration » ni un « malheur », mais la conséquence logique et inévitable de toute une trajectoire. Ce n’est pas non plus un psychodrame dans lequel deux amis se disputent, ni seulement un conflit bureaucratique viscéral pour le pouvoir, ce qui est aussi le cas évidemment. C’est la fin d’un cycle de la politique transformatrice dans ce pays. Prenons trois causes qui, à mon avis, ont créé cette situation et qui peuvent nous donner des pistes pour ouvrir un nouveau chemin avec de nouveaux horizons et sur de nouvelles bases.

Tout d’abord, la configuration de Podemos. Podemos n’est pas un parti : il a échoué en tant que projet de parti, au sens historique du terme.

Synthèse

Au sens moderne du terme, les partis sont des associations qui « représentent » des classes ou des fractions de classe organisées, ancrées dans la société civile et regroupant leurs membres autour d’un programme ou d’objectifs politiques à long terme. Podemos a renoncé à avoir un projet de société différente, parce qu’il présumait que les gens ne pouvaient imaginer que la société telle qu’elle est aujourd’hui. Podemos a renoncé à avoir des bases sociales organisées car il considérait que pour « partir à l’assaut du ciel », il n’était pas nécessaire de garder les pieds sur terre. Podemos, plus qu’un parti, est un appareil à la dérive qui oscille, désorienté entre ce qu’il aurait pu être et ce qu’il est réellement : un régime despotique où l’absence de pluralisme entraîne la résolution des différences par des intrigues, des manœuvres et une déloyauté. Le pluralisme, qui présume que les traditions émancipatrices ne peuvent être réduites à une seule, est une réalité irréductible : c’est le seul moyen d’articuler l’unité désirée.

Deuxièmement, les accords collectifs ont été ignorés à maintes reprises au nom des caprices et des opinions particulières des « chefs ». Le cas de Manuela Carmena est peut-être le plus flagrant. Un programme collaboratif, élaboré en commun avec beaucoup d’intelligence, a été rejeté par la maire, considéré comme une liste de « suggestions ». Le plus incroyable a été que la bureaucratie de Podemos ait accepté cela de manière soumise, dans toutes ses versions : le « logo Carmena » était plus important que l’impulsion mobilisatrice qui a permis de gagner le conseil municipal. Mais il y a d’autres exemples : Ramón Espinar a remporté les primaires grâce à un accord avec Anticapitalistas, qui comprenait une feuille de route « unitaire » et transformatrice abandonnée sans ménagement quelques mois après le triomphe – une opération qui a abouti au parachutage d’Errejón en tant que candidat pour la Communauté de Madrid. Ou encore Pablo Iglesias remportant le congrès Vistalegre II avec un discours contre le PSOE, pour adopter peu après la stratégie conçue par son rival Errejón. « Más Madrid » n’est que le plus récent produit d’une politique basée sur les caprices et les chantages des chefs, des personnalités connues, des secrétaires généraux : comme l’a été, d’autre part, l’élection imposée par Pablo Iglesias d’Errejón en tant que candidat.

Troisièmement, la transformation profonde de Podemos devait inévitablement générer une bifurcation. Manuela Carmena et Íñigo Errejón sont le groupe le plus conséquent du secteur de la gauche qui cherche une intégration dans le régime : ils acceptent la division traditionnelle de sa politique (restauration progressiste vs réaction conservatrice) et choisissent d’abandonner toute perspective constituante. C’est-à-dire qu’ils assument le cadre politique et économique actuel comme le seul possible et renoncent à formuler une stratégie politique en d’autres termes.

Le problème fondamental c’est que toutes ces manœuvres et dérives bureaucratiques répondent à une vocation : il s’agit de se libérer de ce qui reliait la nouvelle politique au mouvement des Indignés (les assemblées, le consensus, un programme réformiste radical), en le transformant en quelque chose de semblable à ce qu’est devenu le 1er Mai pour les grandes bureaucraties syndicales : ce n’est que la cérémonie d’un anniversaire avec lequel elles ne maintiennent aucun lien de fidélité pratique. Tant la manœuvre d’Errejón que toute la ligne politique-organisationnelle de la direction étatique de Podemos ne sont que les derniers coups visant à se débarrasser de ce qui reste de ces liens.

Synthèse

Le mouvement d’Errejón a incontestablement un arrière-plan politique : il s’agit de radicaliser ce virage vers le centre-gauche et d’acquérir une pleine autonomie non seulement face à la direction de Podemos (avec laquelle, soit dit en passant, ils coïncident sur le fonds politique), mais face à Izquierda unida (IU) et aux autres secteurs plus à gauche. Une manœuvre semblable à celle de Manuela Carmena, lorsqu’elle a liquidé Ahora Madrid en lançant son projet Más Madrid et en rompant avec les secteurs regroupés dans Ganemos (IU, Anticapitalistas ou les secteurs municipaux désormais regroupés autour de La Bancada).

Vient maintenant la question fondamentale : que faire face à cette bifurcation ? À mon avis, le débat fondamental ne porte pas sur l’avenir de la gauche : il s’agit de savoir si nous admettons que le monopole de la politique institutionnelle est entre les mains d’un néoprogressiste de centre gauche ou si nous essayons de maintenir à Madrid (et à moyen terme dans tout l’État) une structure autour d’un programme constituant, contestataire et combatif, qui nous permette d’affronter dans de meilleures conditions une nouvelle période caractérisée par une normalisation de la crise multiple du capitalisme hispanique, la radicalisation des classes privilégiées vers l’extrême droite et la fin du souffle mobilisateur « à l’offensive » que nous avons ressenti ces dernières années.

Je pense évidemment qu’il faut parier sans complexe pour cette option, à condition que cette recomposition ne soit pas menée par les mêmes qui nous ont conduits au désastre. La direction de Podemos a lamentablement échoué en ce qui concerne l’élaboration d’un projet à Madrid, elle manque d’une base militante large, dynamique et articulée et elle s’est comportée avec une incroyable arrogance, conjuguée à un opportunisme politique, à l’égard des autres secteurs. Sa trajectoire et les résultats de sa ligne politique, désastreuse et erratique, la rendent incapable de diriger quoi que ce soit et nous devons en finir avec l’idée que c’est le rôle de ses membres : c’est une illusion basée sur leur rôle dans l’étape politique antérieure. Toute hypothèse conduite par cette fraction est vouée à l’échec.

L’expérience des six conseillers « critiques » d’Ahora Madrid peut être l’embryon de nouvelles candidatures pour le Conseil de la Communauté et pour la mairie de Madrid ainsi que pour les mairies de nombreuses villes environnantes. IU, Anticapitalistas et La Bancada ont un réseau militant et une capacité organisationnelle pour promouvoir des candidatures qui seront l’embryon d’un nouvel espace contre la résignation, le cynisme, le verticalisme et la normalisation politique, associés à une misère sociale à laquelle ces temps semblent nous conduire.

Nous avons des anciens accords programmatiques le permettant ; nous sommes d’accord sur la façon de procéder, en particulier en ce qui concerne les méthodes de configuration pluraliste et coopérative, telles que les primaires ouvertes et proportionnelles. De même en ce qui concerne la nécessité d’y intégrer centralement ceux et celles qui travaillent, sont liés aux quartiers, aux mouvements et aux luttes, et non se concentrer sur les petites élites militantes. Podemos pourrait y adhérer sans imposer ses règles : les temps de domination par l’épée sont passés.

Synthèse

Il faut être sensible aux préoccupations de beaucoup de gens dans la situation actuelle. Le souci d’unité est compréhensible. Mais bien que les leçons soient douloureuses, une bifurcation dans laquelle nous sommes en mesure d’optimiser les options de la gauche n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle : il est possible d’obtenir plus de voix et en même temps faire admettre l’existence de différents projets pour faire face à la situation. Il s’agit de continuer, mais en tirant des leçons : ne pas déléguer ni renoncer à la capacité de décider au profit d’une bureaucratie ou d’un chef, même s’il promet d’atteindre les cieux. Faisons en sorte que reviennent les assemblées, le militantisme et les programmes de transformation. C’est la meilleure garantie pour éviter la décomposition en ces temps sombres.

Madrid, le 21 janvier 2019

* Brais Fernández, membre de la rédaction de la revue Viento sur, fait partie de la direction d’Anticapitalistas (section de la IVe Internationale dans l’État espagnol). Cet article a d’abord paru dans le quotidien digital El Salto : https://www.elsaltodiario.com/opinion/brais-fernandez-bifurcaciones-madrilenas-romper-mala-politica? (Traduit de l’espagnol par JM).

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