Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 659-660 janvier-février 2019

ÉTAT ESPAGNOL

Brève histoire de l’extrême droite jusqu’à la percée électorale de Vox

Cf. aussi : [Espagne]

Miguel Urbán Crespo*

Au début des années 1970, une majorité d’Européens pensait que la renaissance des organisations fasciste se ferait autour des restes des dictatures méditerranéennes (Portugal, Grèce et Espagne). Le temps a démontré le contraire car, sauf dans le cas particulier de la Grèce, tant au Portugal qu’en Espagne les partis du spectre de l’extrême droite réalisaient traditionnellement les plus mauvais résultats électoraux du continent. Au moins jusqu’aux élections andalouses du dimanche 2 décembre, où l’extrême droite représentée par Vox a dépassé les 10 % des suffrages exprimés (1), obtenant 12 députés régionaux. Un véritable tremblement de terre électoral, non seulement avec cette irruption de l’extrême droite, mais également parce que la gauche a perdu la majorité au Parlement de l’Andalousie, pour la première fois depuis le rétablissement de la démocratie. Une situation qui a ouvert la porte à la formation d’un gouvernement de droite – possible seulement grâce au soutien de Vox.

Synthèse

Mais ne nous leurrons pas, les échecs électoraux que l’extrême droite espagnole avait accumulés jusque-là ne signifiaient pas – loin de là – que les valeurs spécifiques de l’ultra-droite ne se trouvaient pas dans notre arc institutionnel. Bien plus, cette espèce de « présence absente » de l’extrême droite espagnole a plutôt masqué la persistance continue de ce que les Espagnols appellent le « franquisme sociologique », néoconservateur et xénophobe. Cependant, elle n’avait pas d’expression politique distincte et était jusque-là diluée au sein d’un Parti populaire l’accueillant confortablement. Maintenant, pour la première fois, elle s’est doté d’une expression politique propre : Vox.

Frustrés au cours de la transition

À la fin de la dictature franquiste est apparu un secteur d’extrême droite, agissant comme un lobby politique et connu sous le nom de « Bunker », qui sera à l’origine de la plupart des partis d’extrême droite qui ont vu le jour au cours de la transition vers la démocratie. Fuerza Nueva (Nouvelle force) et la Confédération nationale des anciens combattants ont été les deux groupes hégémoniques de ce secteur.

Apparue en 1966 autour d’une maison d’éditions ultra-catholique dirigée par Blas Piñar, publiant une revue du même nom à partir de 1967, Fuerza Nueva a rassemblé une grande partie des éléments les plus nostalgiques du franquisme et un secteur jeune très actif, ayant une grande capacité mobilisatrice, ce qui est un caractère générique de l’extrême droite espagnole. « Son principal objectif était de devenir l’axe d’un mouvement rassemblant tous les franquistes nostalgiques de l’esprit de la Croisade, favorables à ce que le régime mette en pratique une répression plus énergique de l’opposition pour rendre possible la continuité du système. » (2)

Fuerza Nueva, établi en tant que parti politique en 1976, a été jusqu’à maintenant le seul parti d’extrême droite ayant obtenu une représentation parlementaire au Congrès des députés (1979, 379 463 suffrages). C’est alors qu’il a atteint son sommet, avec quarante à soixante mille membres, son propre syndicat (Fuerza Nacional del Trabajo), sa revue, El Alcázar, devenue hebdomadaire, au tirage de 45 000 exemplaires et 13 000 abonnés.

L’échec du coup d’État du 23 février 1981 et les mauvais résultats électoraux de 1982 ont fermé les portes de la transition à l’extrême droite, incapable de résister au processus de réforme politique engagé par le dernier régime franquiste. Cela a découragé et désorienté les principaux groupes militants d’extrême droite, et cette situation s’est aggravée avec l’annonce de la dissolution de Fuerza Nueva lors du septième anniversaire de la mort de Franco, le 20 novembre 1982, motivée par ses résultats électoraux.

La plupart des militants et cadres politiques de Fuerza Nueva se sont sentis abandonnés et trahis par l’organisation dans laquelle ils avaient milité, grossissant les rangs d’autres petits partis de l’extrême droite espagnole et/ou trouvant principalement refuge dans l’Alliance populaire. Cette expérience politique a eu une répercussion importante sur l’extrême droite espagnole, à tel point qu’elle marquera l’histoire et les relations futures entre ses différents secteurs depuis sa fondation jusqu’à nos jours.

Avec la dissolution de Fuerza Nueva, l’expérience de la principale organisation politique du bunker franquiste s’est achevée. Fuerza Nueva était le parti d’extrême droite qui a reçu le plus de soutien électoral dans l’État espagnol jusqu’à maintenant. Quelques années plus tard, en 1988, El Alcázar a cessé de paraître. Le dernier résidu du prétendu bunker franquiste a ainsi définitivement disparu, inaugurant pour l’extrême droite une longue traversée du désert, qui se poursuit encore de nos jours.

Alliance populaire : une droite accueillante

La transition a incorporé pas mal d’éléments de la dictature dans le système démocratique. Dans ce processus ininterrompu de continuité institutionnelle, des pans considérables de la structure du régime franquiste ont persisté sans jamais être purgés. Plusieurs auteurs considèrent que cette impunité est une raison essentielle de l’incapacité de l’extrême droite à devenir un mouvement vraiment puissant en Espagne. En fait, dans différentes études comparatives sur la résurgence de l’extrême droite en Europe, il est reconnu que la spécificité espagnole est liée, entre autres, au type de parti majoritaire de droite qui s’est formé dans notre pays.

Synthèse

En ce sens, nous ne pouvons pas oublier que le Parti populaire lui-même tire ses origines de l’Alliance populaire promue par Manuel Fraga en septembre 1976. Il s’agissait d’une formation issue d’un groupe de notables du régime franquiste. Elle se caractérisait non seulement par la présence écrasante de fonctionnaires de la dictature, mais principalement par la tentative de donner une base sociale et électorale à un mouvement de résistance contre la rupture institutionnelle avec le régime franquiste. Malgré ses résultats électoraux limités lors des deux premières élections générales, cette tactique « de résistance » a permis à l’Alliance populaire de percer. Lors des élections de 1982, elle a obtenu les suffrages de ceux qui avaient auparavant voté pour Suárez (Centre démocratique et social, CDS), mais aussi environ deux tiers des voix obtenues par Fuerza Nueva aux élections de 1979. Ce qui provoqua une crise dans cette dernière formation, conduisant à son autodissolution, comme nous l’avons déjà vu.

Nous avons déjà signalé que de nombreux militants et cadres politiques de Fuerza Nueva ont grossi les rangs de l’Alliance populaire, de sorte que d’abord l’Alliance populaire, puis le Parti populaire (PP), ont été configurés comme l’unique expression électorale du « franquisme sociologique ». Aquilino Duque signale qu’on « ne peut pas dire que tous les électeurs du PP sont franquistes, mais oui, tous ou presque tous les franquistes d’Espagne votent pour le PP, entre autres parce qu’ils n’ont pas d’autre recours, c’est-à-dire parce que, même s’il le fait de manière honteuse et en s’excusant, le PP agit comme s’il défendait les valeurs qui étaient la raison d’être du régime franquiste, à savoir : la patrie, la religion et la famille » (4).

La persistance d’un franquisme sociologique profondément enraciné quarante ans après la fin de la dictature montre les limites de la démocratie de basse intensité du régime qui a pris forme en 1978 et qui n’a même pas été capable de juger les crimes du franquisme. L’impunité pour ces crimes est donc un élément fondamental de la « marque Espagne ». C’est ce qui explique bon nombre des problèmes soulevés par la prétendue crise catalane, ou encore la querelle autour de la tentative d’exhumer le corps du dictateur Franco du mémorial de la vallée de Cuelgamuros.

Aznarisme

Certains analystes politiques ont considéré que la transformation de l’Alliance populaire en Parti populaire était un tournant vers le centre, mais il serait vraiment plus approprié de le définir comme résultat de la volonté de construire un parti fourre-tout ou attrape-tout, allant de l’extrême droite au soi-disant centre politique. Dans cette nouvelle offre, le néolibéralisme et le néoconservatisme (à l’américaine) ont coexisté avec un nationalisme espagnol qui ne peut cacher sa continuité avec le franquisme. En même temps cela ne permet pas à ce parti de miser sur la laïcité, ni de rompre ses liens avec le catholicisme prédominant dans un grand secteur de son électorat. De même, l’adhésion au discours néoconservateur sur le « choc des civilisations » a facilité l’introduction progressive de thèmes xénophobes. Pour exploiter le malaise des couches populaires autochtones devant les conséquences de la crise systémique, au nom de la défense des soi-disant valeurs occidentales, ce discours agresse les travailleurs immigrés de religion musulmane.

Compte tenu de cette combinaison de messages et de propositions, il serait inapproprié de considérer le PP comme un parti de droite classique – semblable à la CDU de Merkel – mais également de l’assimiler à la montée de l’extrême droite ou de la droite néofasciste européenne. Il se distingue historiquement des premiers par le fait qu’il n’a pas renoncé à ses antécédents franquistes et, de plus, qu’il a montré sa tendance à recourir à des formes de mobilisation extraparlementaire, ce qui est inhabituel pour ces partis, sauf dans des situations extrêmes (comme ce fut le cas, par exemple, en France en mai 1968). Il se distingue également des seconds parce que, bien qu’il capte une partie de leurs messages et de leurs formes de protestation, il ne le fait pas avec la belligérance idéologique caractéristique de ces groupes et ne les place pas au premier rang de son programme.

Mais nous pouvons dire que la crise du PP est devenue une crise de la droite espagnole et, pour la première fois depuis des décennies, a ouvert une fenêtre d’opportunité pour que l’extrême droite espagnole ait un espace électoral propre. Une crise de la droite espagnole qui se manifeste d’abord dans la compétition électorale inédite au sein de ce spectre politique, où le PP n’avait pas de rival jusqu’à présent .

Vox, une scission réussie du PP

Malgré son soudain succès électoral et médiatique, il est indéniable que Vox n’est pas un parti nouveau : il existe depuis cinq ans et a enregistré des échecs électoraux jusqu’à son émergence au Parlement andalou. Vox a été fondé en décembre 2013 à la suite d’une scission du PP accusant Mariano Rajoy de s’éloigner des principes les plus conservateurs du parti (c’est précisément à cette époque qu’Aznar et sa principale alliée, Esperanza Aguirre, commencent à manifester publiquement leurs désaccords avec la direction du parti). Vox était initialement dirigé par les deux plus célèbres responsables du PP impliqués dans la rupture, Aleix Vidal-Quadras, eurodéputé et ancien président du PP catalan, et Santiago Abascal, ancien député du PP au Parlement basque et ancien président de la Fondation pour la défense de la nation espagnole (DENAES).

Vox est certes une déclinaison espagnole d’un phénomène réactionnaire et autoritaire qui s’est installé à l’échelle mondiale, mais il a aussi des caractéristiques particulières provenant de l’histoire et du contexte politique espagnol. À la différence de la majorité de ses homologues européens, Vox est une scission de la droite espagnole et non un phénomène nouveau qui serait né sur ses marges, comme le Front national (rebaptisé Rassemblement national) ou la Ligue du Nord. Il s’agit peut-être de la première scission de droite du PP qui ait réussi, contrairement au PADE (Parti démocrate espagnol) créé en 1997 qui n’a pas réussi à faire mieux que d’élire une poignée de conseillers municipaux à Madrid.

Synthèse

Dans une certaine mesure, Vox représente à la fois ce franquisme sociologique – qui a survécu au cœur du PP pendant de nombreuses années et n’a plus eu d’expression politique depuis la dissolution de Fuerza Nueva – et les secteurs les plus néoconservateurs jusqu’à présent regroupés dans une sorte de Tea Party à l’espagnole, passés du lobbying au sein du PP à la création de leur propre espace politique avec Vox. Parmi eux, on trouve l’univers des médias et de l’agitation articulé autour du Groupo Intereconomía et de Libertad Digital, le think-tank néoconservateur Groupo de Estudios Estratégicos (Gees) ainsi que des sites web et des plateformes d’agitation telles que Hazte Oír.

À mi-chemin entre le passé et le présent

Les réminiscences historiques de l’extrême droite espagnole relient Vox à un confessionnalisme plus proche de l’extrême droite de l’Europe de l’Est, comme le PiS (Loi et Justice) polonais, que du Rassemblement national de Le Pen. La question de l’unité nationale et de la lutte contre le séparatisme, avec la Catalogne comme thème central, évoque le phalangisme de José Antonio Primo de Rivera. Au centre de cette idéologie se trouvait « l’unité de destin dans l’universel » (4) qui a été entérinée ainsi dans la Loi des principes du Mouvement national (5) : « L’unité de la patrie est l’un des piliers de la nouvelle Espagne, que l’armée garantira contre toute agression externe ou interne ». C’est le point de départ du thème clé concernant la recentralisation de l’Espagne en tant qu’État d’une seule nation (la fin de l’autonomie régionale, la suppression du Sénat, etc.) et la négation de tout nationalisme qui ne serait pas espagnol. Une idée forte et étroitement liée dans son discours à la lutte contre la corruption, le favoritisme et le gaspillage, supposés être les produits de l’État des autonomies. Du point de vue social, le discours de Vox est clairement néolibéral, s’éloignant au moins en partie des autres droites extrêmes qui ajoutent, ne serait-ce que sous forme rhétorique, un discours protectionniste (Trump) ou étatique (Salvini) et même un certain « chauvinisme du bien-être » (Le Pen). De cette façon, on peut dire qu’Abascal est beaucoup plus proche de Bolsonaro (Brésil) que de Le Pen.

Récemment, Vox a prouvé qu’il était un remarquable élève du néoconservatisme américain, qu’en leur temps Aznar et Aguirre avaient défendu en Espagne, n’hésitant pas à s’attaquer aux idées que les forces progressistes ont réussi à imposer comme sens commun. Un bon exemple de cela est leur croisade contre le mouvement féministe sur des questions telles que l’avortement, les violences faites aux femmes et surtout contre ce qu’ils classent sous le terme « théorie du genre ». Ceci est un clin d’œil évident aux secteurs les plus ultras, à la hiérarchie catholique, à Hazte Oír ou au Forum espagnol de la famille, entre autres, en popularisant le terme « théorie du genre », qui, dans d’autres pays, essentiellement la Pologne, sert à activer et agglutiner politiquement la droite extrême.

En ce qui concerne les expériences vécues de l’autre côté de l’Atlantique, Vox a également adopté des éléments ou des slogans du trumpisme, tels que « Rendons sa grandeur à l’Espagne ». Il en va de même avec son appel répété à construire un mur à la frontière des petites enclaves espagnoles en Afrique du Nord, Ceuta et Melilla, pour s’opposer aux politiques migratoires du gouvernement et à l’augmentation du nombre de migrants ces dernières années. Pratiquement toutes les organisations de l’arc politique hétérogène de l’extrême droite désignent les immigrés, de préférence pauvres et non occidentaux, comme les boucs émissaires d’une prétendue dégradation socio-économique et culturelle. Mais aujourd’hui les murs ne visent plus une fonction de contrôle des frontières, ils sont avant tout devenus un élément fondamental de propagande politique. Élever un mur ou une clôture est une mesure rapide qui a un impact sur l’opinion publique, qui forme une sorte de populisme des clôtures. Quel meilleur moyen de visualiser la « sécurité » contre les « invasions » de migrants que d’ériger une barrière physique ?

De cette manière, la migration est abordée sous l’angle de l’insécurité. C’est l’un des éléments les plus courants de la stigmatisation des populations migrantes, de la pauvreté et des pauvres en général, par l’insistance à associer criminalité, insécurité et immigration. Cela rejoint l’imaginaire construit par les politiques d’austérité – au-delà des réductions et des privatisations qu’elles impliquent – visant à « imposer sans faille à 80 % de la population européenne un sentiment de la rareté ». Un « il n’y a pas assez pour tout le monde » généralisé, qui favorise les mécanismes d’exclusion, ce que Habermas a défini comme caractérisant le « chauvinisme du bien-être » et qui concentre la tension latente entre le statut de citoyenneté et l’identité nationale. Ainsi, les troubles sociaux et la polarisation politique provoqués par les politiques de pénurie sont canalisés sur le maillon le plus faible : le migrant, l’étranger ou simplement « l’autre », exonérant de cette manière de la responsabilité du pillage les élites politiques et économiques. Car si « il n’y en pas pour tout le monde », alors nous sommes trop et « il n’y a pas de place pour tous ». De cette façon la séparation entre l’imaginaire de l’austérité et celui de l’exclusion s’estompe, faisant place à la construction potentielle du slogan « les Espagnols d’abord ».

Toutes ces caractéristiques nous amènent à dire que Vox se situe à mi-chemin entre le passé et le présent, avec des positions qui ratifient son appartenance à la nouvelle extrême droite européenne tout en conservant ses propres caractéristiques qui le lieraient à une certaine réactualisation de l’ultra droite espagnole du temps du franquisme tardif et de la transition. C’est peut-être le slogan de la « reconquête de l’Espagne » qui synthétise le mieux cette idée du passé et du présent. D’une part, il est lié aux mouvements de l’extrême droite actuelle, à leur logique du choc des civilisations et du danger des migrations. Et d’autre part, avec l’idée nostalgique de la croisade pour reprendre aux « rouges » l’Espagne, celle du soulèvement militaire de Franco du 18 juillet 1936.

Pourquoi Vox perce maintenant ?

1. La crise du Parti populaire cerné par la corruption, donc celle du parti unique de facto de la droite espagnole, a ouvert une compétition électorale inhabituelle et a favorisé la dispersion du vote entre plusieurs options en diluant l’idée force du vote utile, qui jusqu’à présent avait servi de pare-feu à l’émergence d’autres options conservatrices.

Synthèse

2. Cette concurrence entre les droites a conduit à une radicalisation des propositions du PP et de Ciudadanos sur des questions aussi importantes que la migration ou le conflit politique catalan, ce qui a contribué à la normalisation de Vox. Les deux partis ont refusé de cataloguer Vox comme parti d’extrême droite tout au long de la campagne andalouse. Et, à la stupéfaction de leurs familles politiques européennes, ils envisagent même de former un gouvernement avec Vox. Le PSOE, pour sa part, a eu recours à Vox pour délégitimer ses rivaux, PP et Ciudadanos. De cette manière, la formation d’extrême droite a obtenu pendant la campagne électorale une centralité inattendue.

3. La montée mondiale des nouveaux populismes xénophobes et punitifs a accru l’audience et l’intérêt médiatique pour des thèmes, nouveaux dans le débat politique espagnol, tels que la dénonciation de prétendues menaces de l’islam en Espagne. Dans son congrès, Vox s’est même revendiqué de l’Espagne de la bataille de Lépante, qui aurait sauvé « la civilisation occidentale de la barbarie » (6).

4. Son ascension s’inscrit également dans le cadre attrape-tout du conflit territorial catalan. Le fait que Vox ait porté le processus indépendantiste devant la Cour suprême a donné au parti une grande visibilité, lui permettant de s’ériger en une alternative antiséparatiste « dure ». Toutes les forces de droite sont là en concurrence et s’affrontent pour la place du premier défenseur véritable de l’unité de l’Espagne.

5. La controverse générée par l’exhumation du corps de Franco de la vallée de Cuelgamuros a entraîné une importante remobilisation des secteurs franquistes qui perdurent encore en Espagne. Cela a mis au premier plan la « loi de la mémoire historique » permettant à Vox de s’emparer du drapeau de l’opposition.

6. Les politiques d’austérité dans le cadre d’une crise systémique que nous vivons depuis plus d’une décennie ont provoqué un effondrement de la cohésion sociale, ce qui se traduit par le chômage, l’insécurité économique et le mécontentement. Cette situation est particulièrement grave en Andalousie, la région la plus peuplée d’Espagne, qui a davantage souffert de la crise : le revenu par habitant a encore baissé, il y a eu plus de chômeurs, plus d’exclusion, plus de précarité énergétique et plus d’inégalités. Cette polarisation des revenus, qui a vidé les poches des classes populaires et moyennes, a produit à son tour une polarisation politique, phénomène qui a un impact direct sur la stabilité du système des partis.

Qui a voté pour Vox ?

Les études postélectorales en Andalousie montrent que le vote Vox provient principalement des rangs de l’ancien électorat du PP et, dans une moindre mesure, de celui de Ciudadanos. Plus de la moitié des électeurs du parti d’extrême droite ont soutenu le PP en 2015 (54,4 %) et 23,9 % avaient opté pour la liste se réclamant d’Albert Rivera, dirigeant de Ciudadanos. En revanche, les glissements venant de la gauche étaient insignifiants. En fait, les données montrent que Vox s’est imposé dans les circonscriptions que le PP avait emportées en 2016, lors des dernières élections générales : là où le PP avait obtenu plus de 50 % des voix, le parti à sa droite a oscillé autour de 20 %.

Les cartes et les données électorales montrent que Vox est plus puissant dans les zones urbaines que dans les zones rurales et provinciales. De même, les graphiques montrent que, dans les municipalités où le revenu moyen est plus élevé, le vote pour Vox est plus élevé que dans les municipalités où les revenus sont plus bas.

Toutes ces données indiquent que le phénomène Vox pour le moment n’est pas semblable, du moins dans l’origine de ses votes, avec ce qui se passe pour les autres forces d’extrême droite en Europe, où elles bénéficient d’un transfert de l’électorat entre les blocs et tire essentiellement profit des anciens abstentionnistes.

Et maintenant, que faire ?

Il pourrait être tentant d’essayer de stopper l’avancée du néofascisme en serrant les rangs sans discernement avec les partis de l’extrême centre (PSOE, Ciudadanos et PP), ce qui pourrait contribuer à deux processus très dangereux. Premièrement, continuer à entretenir les supposés bénéfices démocratiques et progressifs de ceux qui ont tout mis en œuvre pour que nous en soyons là aujourd’hui, renforce le piège binaire qui nous oblige à choisir entre un populisme xénophobe et un néolibéralisme qui se présente comme « progressiste » reflétant la bête autoritaire dans un miroir. Deuxièmement, se lier à l’extrême centre sans faire contrepoids, c’est laisser à Vox le monopole du vote de protestation « anti-establishment » et le label utile d’un « outsider » d’un système qui génère des malheurs croissants.

Est-ce que le fait que l’électorat de gauche soit devenu en quelque sorte orphelin peut provoquer un déplacement des voix vers l’extrême droite ? Du point de vue du nombre des suffrages, non, car cela peut plutôt conduire – comme cela s’est fait le dimanche 2 décembre 2018 – à une forte abstention des gauches. Analysons donc pourquoi Vox (ou Ciudadanos) fait illusion dans une partie de l’électorat conservateur (celui qui a déjà voté pour les autres partis de droite et celui qui s’est abstenu), dans quelle mesure ils recueillent leurs aspirations et leurs craintes et dans quelle mesure ils sont perçus comme des outils de protestation électorale de la droite. Et faisons de même pour essayer de comprendre pourquoi l’inverse se produit aujourd’hui avec les nouvelles formations de gauche, donc aux antipodes de ce qui s’est passé il y a quelques années à peine. Ou, pour le dire plus justement, qu’avons-nous fait pour que cet outil de fédération du mécontentement et de la contestation, de protestation contre l’establishment, cesse d’être un espoir pour celles et ceux d’en bas, et comment pouvons-nous le redevenir.

Au-delà des causes multiples, des conséquences diverses et des leçons à tirer des élections du 2 décembre, l’Andalousie – et avec elle toute l’Espagne – ressemble un peu plus à l’Europe : le bipartisme s’est effondré, l’extrême centre néolibéral se recompose et sa jambe sociale-libérale s’affaiblit, l’extrême droite se renforce, la gauche est impuissante et les Parlements sont fragmentés. La tendance vient de loin dans le temps et l’espace. Aujourd’hui, en Espagne, nous en sommes un peu plus proches. Le défi consiste à inverser cette vague réactionnaire mondiale et à redécoller l’initiative politique dans le sens des intérêts du camp populaire.

* Miguel Urbán Crespo, militant d’Anticapitalistas (section de la IVe Internationale dans l’État espagnol), est député européen de Podemos et membre du Conseil consultatif de la revue Viento Sur. Cet article a d’abord paru (en version réduite) en anglais le 5 janvier 2019 sur le site de la revue étatsunienne Jacobin (https://www.jacobinmag.com/2019/01/spain-vox-partido-popular-far-right-franco), puis en espagnol sur celui de Viento Sur (https://www.vientosur.info/spip.php?article14510). Traduit par JM.

Notes

1. L’abstention additionnée avec les votes blancs et nuls ayant atteint 45,56 % des inscrits, avec 396 607 voix Vox a obtenu en nombre d’inscrits 6,06 %. À comparer au score obtenu par la liste Adelante Andalucía (En avant l’Andalousie), conduite par Teresa Rodríguez (voir son interview dans Inprecor n° 655/656 de septembre-octobre 2018) : 585 949 voix, soit 16,19 % des suffrages exprimés et 8,96 % des inscrits.

2. José Luís Rodríguez Jiménez, ¿Nuevos fascismo? Extrema derecha y neofascismo en Europa y Estados Unidos, Ediciones Península, Barcelone 1998, p. 166.

3. Aquilino Duque, « Franquismo sociológico », Libertad Digital, 18 de marzo de 2005 : https://www.libertaddigital.com/opinion/aquilino-duque/franquismo-sociologico-23835/

4. « Que tous les peuples d’Espagne, aussi divers soient-ils, se sentent en harmonie dans une irrévocable unité de destin », discours de fondation de la Phalange, le 29 octobre 1933.

5. La loi des principes du Mouvement national (1958) est l’une des huit lois fondamentales du régime franquiste. Elle a établi, comme son nom l’indique, les principes sur lesquels le régime était fondé, les idéaux de la patrie, de la famille et de la religion.

6. Le 7 octobre 1571, au large de la ville de Lépante (aujourd’hui Naupacte) dans le golfe de Patras, la flotte de la Sainte-Ligue dirigée par Juan de Austria, fils illégitime du roi d’Espagne, comprenant des escadres vénitiennes et espagnoles, renforcées de galères génoises, pontificales, maltaises et savoyardes a affronté la puissante marine ottomane. Ce fut une défaite des Turcs qui perdirent une grande partie de leurs vaisseaux et près de 20 000 hommes.

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