Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 659-660 janvier-février 2019

HONGRIE

L’économie politique de la nouvelle « loi esclavagiste »

Cf. aussi : [Hongrie]

Ágnes Gagyi et Tamás Geröcs*

Après que le Parlement hongrois (contrôlé par une majorité absolue du gouvernement Fidesz pour sa quatrième législature consécutive) – a adopté trois lois cruciales lors d’un vote rapide le 12 décembre, que les partis d’opposition ont déclaré illégal, des manifestations ont éclaté dans les rues de Budapest.

Les trois principaux éléments de ce paquet gouvernemental étaient la loi sur les heures supplémentaires – très vite appelée « loi esclavagiste » –, la centralisation de la procédure de nomination des juges et les amendements concernant l’enseignement, qui permettent la privatisation des universités publiques.

Synthèse

Les députés de l’opposition ont protesté dans l’enceinte du Parlement et ont diffusé une vidéo du processus de vote, qui a eu un grand impact. Après l’appel d’un député à une marche publique pacifique dans les rues de Budapest pour protester contre la procédure législative illégale, des foules se sont rassemblées et ce fut une manifestation massive. Les manifestants étaient pour la plupart des étudiants, des membres de divers syndicats et des militants des organisations politiques et sociales.

Auparavant, d’autres vagues de manifestations avaient déjà eu lieu, provoquées par d’importantes lois adoptées de la même manière, sans aucun dialogue social ni consultation avec les groupes représentatifs. Récemment, cela a été le cas avec la « lex CEU » qui a forcé l’Université d’Europe centrale (CEU) à quitter le pays, un processus qui, fin 2018, a été complété par des réductions du financement de l’Académie hongroise des sciences et de diverses universités publiques. Avant le 12 décembre, les étudiants avaient déjà manifesté devant le Parlement pour exprimer leur solidarité avec la CEU et exiger la gratuité de l’enseignement. Ils ont installé des tentes sur la place où ils ont tenu ce qu’ils ont appelé une université libre : un espace public pour des conférences et des débats auto-organisés. Cette tradition d’« université libre » remonte aux précédentes manifestations étudiantes et aux occupations de facultés de ces dernières années. Maintenant, les étudiants ont exprimé leur solidarité avec les travailleurs et ont commencé à organiser la manifestation avec le soutien des syndicats.

La nouvelle vague de manifestations après le 12 décembre s’est principalement concentrée sur la « loi esclavagiste », qui permet aux entreprises d’exiger des travailleurs jusqu’à 400 heures supplémentaires par an (auparavant plafonnées à 250 heures) et de retarder leur paiement jusqu’à 3 ans. Les syndicats ont exprimé leur opposition, car la loi permet aux entreprises de négocier individuellement les heures supplémentaires avec les travailleurs, sans les syndicats.

Le Premier ministre a publiquement défendu ses réformes, affirmant que les travailleurs qui avaient l’habitude de chercher un emploi à l’étranger pour faire des heures supplémentaires bénéficieraient désormais de la loi et travailleraient en Hongrie. Les médias étatiques et de hauts responsables gouvernementaux ont dit que les manifestations troublaient la paix des préparatifs de Noël, et qu’elles étaient donc « non chrétiennes » et hostiles au christianisme.

Une enquête récente de Policy Agenda a montré que 85 % de la population en âge de travailler rejetait la loi sur les heures supplémentaires.

Cette modification du code du travail fait partie d’une série de réformes du travail depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Fidesz en 2010. La flexibilisation des relations de travail est une tendance en Hongrie depuis 1990, quel que soit le parti qui gouverne. Ce qui est commun aux gouvernements libéraux, socialistes et ultra-conservateurs, c’est leur empressement à faire plaisir aux entreprises multinationales, notamment aux constructeurs automobiles allemands, pour les inciter à investir dans le pays. La mise en œuvre de diverses réformes néolibérales du travail depuis les années 1990 a été relativement incontestée dans un contexte de chômage très élevé et d’abondance massive de main-d’œuvre, qui étaient les héritages historiques de la thérapie de choc économique des années 1990.

Réindustrialisation : nouveau contexte de l’intégration économique mondiale

La crise économique de 2008 a particulièrement durement frappé la Hongrie en comparaison avec des pays dont le niveau de développement est similaire. La crise économique et à sa suite l’effondrement du gouvernement libéral-socialiste ont conduit à une victoire écrasante du parti conservateur Fidesz, qui a fait campagne avec la promesse d’une décolonisation économique et d’une renaissance nationale.

Synthèse

Après avoir obtenu la majorité en 2010, le Fidesz s’est engagé dans un programme de « réindustrialisation », un terme du jargon de la communication politique. En réalité, c’est une conséquence de la restructuration industrielle en Europe occidentale : la délocalisation de segments de production standardisés, faiblement bénéficiaires, vers des économies à bas salaires dans des zones géographiques proches. Dans le cas des pays d’Europe centrale et orientale, en particulier du groupe de Visegrad, ce processus est dominé par l’industrie automobile allemande, qui cherche à s’adapter aux nouvelles tendances économiques mondiales après la crise de 2008.

La Hongrie n’est pas le seul pays, ni le plus exposé, à la stratégie de délocalisation des constructeurs automobiles allemands. Mais c’est le pays qui a fourni la part la plus élevée du revenu national en subventions pour attirer les délocalisations. Trois grandes marques – Audi du VW Group à Győr, Mercedes-Benz à Kecskemét et, plus récemment, la nouvelle usine de BMW à Debrecen – ont pris la tête de cette opération. Leurs nombreux sous-traitants, grands et petits, représentent selon les estimations un tiers de la production industrielle et des exportations hongroises. La dépendance à l’égard de l’export vers l’Allemagne, un facteur clé des économies locales, a atteint des sommets historiques dans toute la région.

Les constructeurs automobiles emploient directement environ 120 000 personnes en Hongrie et un nombre similaire est employé par des fournisseurs associés.

Pour le régime d’Orbán, les subventions aux investissements étrangers directs dans les industries qui produisent pour l’exportation revêtent une importance capitale et constituent une partie organique de ce que les commentateurs libéraux appellent son régime « illibéral » (1). Le Fidesz a remporté les élections de 2010 en parlant de décolonisation économique – un contre-discours à l’hégémonie néolibérale des décennies post-socialistes. Ce qui, en termes de communication, était appelé « l’intérêt économique hongrois » signifie en politique économique un programme fort de croissance du capital national subventionné par l’État. Toutefois, le régime ne peut tenter d’élargir le champ de manœuvres du capital national que dans les conditions objectives d’intégration du marché mondial. Les subventions aux investissements étrangers directs dans l’industrie exportatrice sont nécessaires à l’équilibre de la balance commerciale, et permettent que les secteurs tournés vers le marché intérieur, où les conditions peuvent être déterminées par les politiques de l’État (comme les banques, les télécommunications ou les transports), connaissent de fortes réorganisations de la propriété en faveur du nouveau capital national oligarchique. La création d’emplois par la réindustrialisation continue à être au centre des campagnes gouvernementales, en tant qu’outil de légitimation des politiques antisociales de cette transition de l’État providence à la « société du travail », défendue par Orbán (en anglais le « welfare state » et la « workfare society »).

Industrie marchande allemande

Dans le cadre de son programme de réindustrialisation, le gouvernement Fidesz a privilégié l’industrie allemande en reformulant le cadre politique pour favoriser la délocalisation industrielle vers la Hongrie. Cela allait bien au-delà des subventions directes aux sociétés multinationales par des réductions d’impôts et des aides immobilières. Des groupes de pression industriels, soutenus par la Chambre hongroise de l’industrie et du commerce, ont été directement impliqués dans l’élaboration des politiques gouvernementales et ont contribué à la rédaction de nombreux projets législatifs visant à réformer des domaines clés tels que l’éducation, la fiscalité et le travail. C’est-à-dire que, depuis 2010, des modifications du code du travail ont été rédigées avec l’aide des lobbys industriels allemands. Le résultat de ce programme de réindustrialisation a été très néfaste pour beaucoup de gens. Le gouvernement hongrois a explicitement et ouvertement renoncé à représenter les intérêts des travailleurs dans les rapports de production et représente uniquement les intérêts de l’industrie, y compris son segment le plus influent : les multinationales allemandes.

1. Impôts.

Une des conséquences de l’ingérence politique, démontrée par des journalistes d’investigation, c’est qu’en Hongrie l’imposition des sociétés est devenue la plus faible parmi les États membres de l’Union européenne. Le taux forfaitaire officiel de l’impôt sur les sociétés est de 9 %, mais l’impôt effectif que les entreprises paient après diverses déductions n’est que de 7,2 %, et les 30 plus grandes multinationales, dominées par les fabricants allemands, paient un taux effectif de 3,6 %. Le contrecoup d’un si faible taux d’imposition des entreprises et de l’importance des subventions qu’elles reçoivent – dont beaucoup de dispositions ne sont pas divulguées – c’est la TVA la plus élevée de l’Union européenne (27 %), dont la charge est imposée aux salariés qui sont contraints de consacrer la plus grande partie de leurs revenus aux produits de première nécessité. Il n’est pas surprenant que le système hongrois d’impôt sur le revenu des personnes physiques soit presque régressif, avec un taux forfaitaire universel de 15 %.

2. Enseignement.

Outre les cadeaux à l’industrie tels que les crédits d’impôt et les subventions aux entreprises, la Chambre de commerce allemande a également été invitée à participer à la rédaction de sections clés de la réforme de l’enseignement. Avec leur aide, les décideurs politiques hongrois ont introduit le modèle du système allemand de formation professionnelle, combiné avec l’abaissement de l’âge de la scolarité obligatoire de 18 à 16 ans. En conséquence, les jeunes issus de familles pauvres sont contraints de faire leur scolarité dans l’enseignement professionnel en commençant à travailler dans l’industrie dès leur plus jeune âge. Ces jeunes sont formés par les entreprises impliquées dans ce système, ce qui permet à celles-ci de privilégier les compétences nécessaires à leur production. Comme une grande partie de la production délocalisée d’Allemagne est très standardisée, les entreprises ont besoin de travailleur·es peu ou pas qualifiés. Par conséquent, les élèves n’ont pas besoin de passer trop de temps à l’école d’enseignement général. Après quelques semaines ou quelques mois, ils peuvent acquérir les compétences nécessaires pour l’usine. Les sociologues de l’éducation craignent que les programmes éducatifs de courte durée associés au système de formation professionnelle ne piègent les jeunes dans le même poste d’une usine pendant toute leur vie, sans perspective d’amélioration.

Synthèse

Outre le faible niveau de qualification, les élèves sont formellement supervisés par l’école pendant la formation et ne sont pas directement employés par les entreprises, de sorte que les entreprises ne sont pas tenues de leur verser un salaire égal ou de leur offrir des contrats garantis. En bref, ce système de formation professionnelle a été conçu par le lobby industriel allemand et ses associés hongrois pour fournir à la vague actuelle de réindustrialisation dans la périphérie de l’Europe une main-d’œuvre bon marché, spécifiquement formée et flexible, aussi jeune que légalement possible. L’autre aspect de la réforme de l’enseignement a été la centralisation de l’éducation publique et un massif désinvestissement dans l’enseignement supérieur et l’Académie hongroise des sciences.

L’expulsion de l’Université d’Europe centrale (CEU) – une des universités hongroises les plus réputées au niveau international – a été lourde d’enjeux idéologiques, mais n’a constitué que le sommet de l’iceberg dans ce processus. Les universités publiques hongroises ont été contraintes de réduire leurs capacités, de désintégrer leurs facultés et, finalement, de les privatiser. La contestation étudiante dans les grandes villes porte depuis longtemps sur les conséquences dans l’enseignement de ce programme gouvernemental de réindustrialisation. En termes de manifestations et de mobilisation des étudiants, les actions les plus mémorables se sont déroulées entre 2013 et 2015, lorsque des organisations d’étudiants de différentes universités ont occupé des campus, dont l’un des plus grands, celui de l’université Loránd Eötvös (ELTE) à Budapest. Ils ont également bloqué des ponts et, rejoints par des lycéens, ils ont transformé les principaux carrefours de Budapest en festivals de rue spontanés, jusque tard dans la nuit, avec un fort message politique. Bien organisés, les étudiants ont réussi à obtenir certaines de leurs revendications initiales, telles que la destitution du très controversé secrétaire adjoint à l’éducation, membre du Parti démocrate-chrétien, et la suspension du nouveau système de frais de scolarité.

Les manifestations étudiantes ont de nouveau culminé lorsque des attaques ont été lancées contre l’Université d’Europe centrale (CEU). Mais là, en raison du contexte géopolitique plus complexe (y compris des aspirations du Premier ministre Orbán qui vise à être le nouveau leader mondial de l’extrême droite anti-Soros), les enjeux étaient trop élevés et les étudiants n’ont pas pu briser l’hostilité du gouvernement à l’égard de l’université, malgré – ou peut-être même à cause – la solidarité internationale avec CEU et des débats politiques qu’elle a suscités au Parlement européen et parmi les partenaires de coalition du Fidesz dans le Parti populaire européen.

3. Réformes du travail.

La réglementation du travail est l’autre domaine de politique intérieure essentiel pour la réindustrialisation où le mercantilisme industriel allemand s’allie aux capacités de l’État hongrois.

Le premier amendement majeur au code du travail est intervenu peu de temps après l’arrivée au pouvoir du Fidesz. Comme nous l’avons déjà mentionné, la réforme du travail était la continuation de pratiques antérieures visant à attirer le capital industriel allemand en offrant les conditions de travail les plus flexibles possible. Comme l’ont démontré plusieurs études, le code du travail de 2012 a considérablement affaibli les syndicats et augmenté le pouvoir des employeurs. Les changements récents avec la « loi esclavagiste » s’inscrivent parfaitement dans cette longue tendance à la flexibilisation et à la dérégulation. Cependant, la réforme globale du code du travail de 2012 a marqué un véritable tournant dans la flexibilisation : une réglementation plus décentralisée du temps de travail cumulé a été introduite, afin d’aider les entreprises à s’adapter aux cycles économiques très fluctuants. La réforme leur a permis d’obliger les travailleurs à faire des heures supplémentaires lorsque la demande est élevée, mais aussi de les mettre en inactivité non rémunérée ou sous-payée lorsque la demande est faible. Ainsi l’allongement du temps de travail a fait baisser les revenus.

Aujourd’hui, l’autorisation d’exiger jusqu’à 400 heures supplémentaires par an vise à préparer un retournement du cycle économique, car non seulement elle oblige les salariés à faire des heures supplémentaires lorsque la production doitaugmenter, mais il permet également aux entreprises de licencier des travailleurs ou de les mettre au chômage technique pendant une période plus longue lorsque le cycle est à la baisse. Selon la nouvelle législation, les entreprises peuvent choisir de ne payer le salaire des heures supplémentaires qu’au cours de cette période d’inactivité prolongée, ce qui, dans le cas des entreprises à capitaux étrangers, peut également être bénéfique pour optimiser le risque de change.

En outre, la flexibilité a poussé à généraliser un salaire de base faible (dont les heures supplémentaires) en augmentant la proportion des éléments flexibles dépendant des résultats. En conséquence diverses formes d’emploi précaire – par exemple le nombre de travailleurs intérimaires ou des contrats à durée déterminée – ont augmenté de façon spectaculaire. Le nombre des travailleurs intérimaires, par exemple, a doublé entre 2012 et 2014. Cela n’a rien de surprenant : au fur et à mesure que les unités de production – maintenant relocalisées rapidement en Europe de l’Est – pèsent moins dans la chaîne logistique, la qualité des contrats diminue également. Les entreprises en tirent un double avantage : dans les unités d’Europe de l’Est elles peuvent utiliser les conditions d’emploi plus favorables pour elles, tout en disposant d’un puissant outil de dissuasion lorsqu’elles veulent forcer les syndicats allemands, plus puissants, à faire des concessions. Les effets de ces délocalisations sont donc dévastateurs pour les ouvriers en Allemagne comme en Hongrie.

Le workfare, un régime de travail obligatoire

Le marché du travail hongrois a été très fragmenté au cours de la transition. Il s’agit là d’un autre héritage historique important, renforcé encore par la série de réformes du travail. D’une part, la demande de main-d’œuvre industrielle augmente rapidement en raison de la tendance à la hausse du cycle économique et des délocalisations industrielles massives dans le pays. D’autre part, le chômage structurel lié à la crise économique mondiale est toujours très élevé, concentré démographiquement dans les régions les plus pauvres de l’est du pays. Pour ce segment de la main-d’œuvre, le gouvernement Fidesz a introduit une autre mesure disciplinaire, la dite initiative publique travail/allocation sociale (« workfare »).

Synthèse

Le programme d’emplois publics du Fidesz a remplacé les allocations de chômage antérieures par un cadre soumettant les allocations à des « travaux d’intérêt général » obligatoires (en réorientant des fonds précédemment consacrés aux programmes d’aide sociale). Les chômeurs ne sont pas automatiquement éligibles pour participer à ce programme : c’est aux institutions locales (dominées par le Fidesz à travers le pays) de les y « inviter ». Placé sous le contrôle du ministère de l’Intérieur, ce programme incarne les tendances à long terme des politiques postsocialistes, depuis longtemps critiquées par les experts, car elles donnent un pouvoir discrétionnaire croissant aux autorités.

Complété dans sa forme actuelle par le Fidesz, ce programme travail/allocation sociale a été initié par le gouvernement socialiste-libéral d’avant 2010. Lorsque le chômage avait atteint son point culminant, après la crise de 2008, environ 5 % de la main-d’œuvre hongroise active était employée par le programme de « travaux d’intérêt général ». Bien qu’à ce moment ce programme soit fortement critiqué par les élites libérales (qui parlaient de gaspillage), il a gagné en popularité parmi les personnes touchées, surtout dans les régions où des générations successives étaient exclues du marché du travail formel. Il a également été populaire auprès des classes moyennes rurales, frustrées par les politiques antérieures de redistribution aux plus pauvres, une frustration qui était à la base des succès de la campagne anti-Roms du Jobbik, un parti radical de droite, en 2008-2010.

Le nouveau régime de travail obligatoire a produit des effets très controversés sur les relations sociales locales. Dans de nombreuses régions il s’agit d’un nouveau système de clientélisme – entre la municipalité locale (représentant les élites locales en tant qu’employeurs) et les personnes participant aux programmes publics de travail obligatoire – concernant la majorité de la population locale. Les maires eux-mêmes sont devenus plus dépendants des fonds centraux pour le programme d’emplois publics, car l’accès à ce programme est également fondé sur la loyauté, l’allégeance politique et personnelle. Dans les petits villages, cela a créé une forme très personnalisée de relations patron-client à l’ancienne, que les médias libéraux ont qualifié de féodales.

Cette nouvelle pyramide du clientélisme est basée sur l’attribution très centralisée du fonds central, donc sur des liens politiques étroits et sur les allégeances – de la même manière que les entreprises publiques devaient négocier avec le gouvernement pendant le socialisme étatiste. Mais il fournit également aux classes dirigeantes locales des outils essentiels pour discipliner et réguler les travailleurs locaux insatisfaits dans les zones où aucune alternative en termes d’emploi n’existe.

Pénurie de main-d’œuvre imprévue

Vers 2016, le cycle économique est passé de deux décennies d’abondance de main-d’œuvre à une pénurie soudaine. Bien que ce changement rapide ait surpris les décideurs politiques, les tendances structurelles à l’origine de ce processus n’avaient rien de nouveau. D’une part, l’intensification de la réindustrialisation a créé les conditions d’une demande croissante de travailleurs peu et semi-qualifiés. D’autre part, la libre circulation des personnes dans l’Union européenne a mobilisé les travailleurs hongrois, confrontés à des pressions économiques croissantes dans leur pays, pour rechercher à l’étranger de meilleures opportunités. En raison du traitement très dur des travailleurs depuis au moins 2012, certains ont cherché de meilleures opportunités non seulement en Europe occidentale, mais aussi dans certains pays voisins, comme la Slovaquie ou la République tchèque. On estime qu’environ 600 000 personnes ont quitté le pays au cours des dernières années. La majorité ne sont pas seulement des travailleurs qualifiés (pour lesquels il y a toujours eu une forte demande en Europe occidentale), mais aussi beaucoup de travailleurs peu ou semi-qualifiés qui ont décidé de partir.

La pénurie de main-d’œuvre est devenue un problème si grave pour les entrepreneurs – y compris les constructeurs automobiles allemands – qu’ils exercent une pression croissante sur le gouvernement Fidesz. Des tentatives antérieures visaient les travailleurs du secteur public, par exemple des modifications ont été ajoutées à l’initiative travail/allocation sociale pour permettre aux gens d’accepter des emplois dans l’industrie si l’autorité municipale y consentait. En outre, le gouvernement a annoncé une réduction massive du nombre d’emplois dans l’administration, dans le but de pousser ces personnes sur le marché du travail. Mais ces mesures se sont avérées insuffisantes : de nombreux employés ne voulaient pas abandonner un travail/allocation sociale relativement fiable, qu’ils pouvaient négocier avec le maire, pour prendre un emploi industriel, où ils allaient être encore plus exploités et surmenés, pour seulement un peu d’argent en plus. Pour les fonctionnaires âgés et expérimentés, qui ont servi plusieurs administrations, les emplois industriels n’étaient pas une option viable.

C’est dans ce contexte que le gouvernement, au nom de l’intérêt de l’industrie, a décidé d’intervenir plus radicalement pour modifier les rapports sociaux du travail. Comme l’origine de la pénurie de main-d’œuvre se trouve dans l’économie mondiale – les places respectives de l’économie hongroise et de l’industrie automobile allemande – il est peu probable que cette intervention gouvernementale modifie la situation. Mais elle a accentué la crise politique en Hongrie : un groupe de députés de tous les partis de l’opposition parlementaires – y compris des libéraux, des sociaux-démocrates, des verts et des députés d’extrême droite – ont occupé l’immeuble de la télévision publique appartenant à l’État pour diffuser une demande en cinq points élaborée avec des manifestants. Ils exigeaient l’abrogation de la loi sur les heures supplémentaires, la réduction des heures supplémentaires pour les policiers, l’indépendance de la justice, l’adhésion au Parquet européen et un service public des médias indépendant. Les députés ont passé une nuit dans le siège social de la télévision publique, mais n’ont pas réussi à faire entendre leur voix et ont été violemment chassés du bâtiment par une entreprise privée de sécurité, engagée par la télévision. Cette entreprise de sécurité avait fait partie du réseau d’affaires appartenant, avant son investiture, à l’actuel ministre de l’Intérieur.

Après la signature de l’amendement au code du travail par le président Áder, le 20 décembre, la Confédération hongroise des syndicats a appelé au boycott et à une grève générale.

Travail et politique : les organisations dans les manifestations

Si l’indignation suscitée par la « loi esclavagiste » est partagée par la grande majorité de la population, les structures pouvant donner une voix et un potentiel concret à cette indignation sont relativement faibles. L’opposition parlementaire – réduite à un rôle symbolique par le pouvoir politique et infrastructurel écrasant du Fidesz – a utilisé ce qui reste de ses capacités organisationnelles pour rendre les manifestations plus visibles. Ces actions ont montré clairement (une fois de plus) à quel point la Hongrie a évolué vers l’autoritarisme. Mais l’attention du public a aussi été attirée sur les politiciens oppositionnels et sur leurs appels. Comme ils répétaient les infructueux projets d’unité des partis d’opposition – qui avaient conduit dans l’impasse chaque cycle de manifestation depuis 2010 – cela a aussi contribué à détourner l’attention de la « loi esclavagiste », des travailleurs et des syndicats, alors que ces derniers jouent un rôle actif en mettant en avant la dimension plus large, structurelle, du conflit.

Dans la politique hongroise post-socialiste, les partis politiques de l’opposition ont tendance à s’allier aux revendications des travailleurs puis, quand ils arrivent au pouvoir, à poursuivre la tendance à la flexibilisation du travail. Avant les élections législatives d’avril 2018, c’est le Jobbik (extrême droite) qui apparaissait comme le parti d’opposition le plus capable d’approcher les syndicats dans les entreprises afin de mobiliser les employés cols-blancs insatisfaits des conditions de travail. La nouveauté de la situation actuelle c’est que tous les partis d’opposition cherchent à tisser des liens avec les syndicats. Dans le cas présent, ce sont les politiciens du Parti socialiste qui jouent un rôle particulièrement important dans ce mouvement. Le Jobbik (qui a sérieusement reculé aux dernières législatives) et la nouvelle formation d’opposition, Momentum (qui a fait campagne avec un programme libéral pro-européen), peuvent difficilement être considérés comme des alliés durables des syndicats.

Étudiants et ouvriers

Une autre nouveauté des manifestations actuelles c’est que pour la première fois les étudiants et les travailleurs s’organisent explicitement en solidarité. Les étudiants, qui se sont joints aux manifestationx pour défendre leur propre cause, ont exprimé leur solidarité avec les travailleurs. Un nouveau site médiatique de gauche, Merce.hu, a couvert les manifestations ouvertement du point de vue des syndicats et des travailleurs.

Le Syndicat des métallurgistes Vasas a également exprimé sa solidarité avec les étudiants. Vasas réunit historiquement les syndicats de grandes entreprises, en particulier celles qui ont une forte demande de main-d’œuvre qualifiée. Un appel à la grève générale a déjà été lancé, mais cette perspective n’est pas sans poser des questions : les syndicats sont devenus moins centralisés au cours de la période de transition et une grande partie des négociations industrielles se déroulent au niveau des usines. Les organisations syndicales se sont affaiblies. En raison de la décentralisation de la négociation collective du niveau sectoriel au niveau de l’usine, les syndicats ont tendance à mener une politique non conflictuelle, qui reflète également leur dépendance vis-à-vis de la bonne volonté du pouvoir central. Pourtant, certaines grèves dans l’industrie automobile au cours des dernières années ont montré l’importance croissante du syndicalisme dans ce secteur. Maintenant, de nombreux syndicats ont réagi à la « loi esclavagiste », la rejetant ouvertement et explicitement et menaçant de faire grève. C’est un élément nouveau.

Du fait de son caractère agressif, cette loi peut être l’occasion d’un changement de paradigme dans l’organisation syndicale – vers un modèle moins dépendant et plus ancré dans la participation des travailleurs. De plus, l’expérience de collaboration entre les travailleurs et les étudiants peut créer des liens importants pour l’avenir. Car pour le moment, à cause du niveau de dépendance des travailleurs à l’égard des divers services contrôlés par le régime et de la faible capacité organisationnelle des syndicats (qui date de bien avant la « loi esclavagiste »), les possibilités de structurer une résistance des masses semblent limitées.

Conclusion

Le conflit politique qui a éclaté autour de la « loi esclavagiste » est un moment clé qui a mis en évidence la vitesse à laquelle le nouveau régime d’autoritarisme a mis les capacités de production au service du capital international.

Alors que les commentaires politiques dans le monde occidental ont tendance à dépeindre la Hongrie comme un cas exotique d’illibéralisme extrême, nous voyons ce régime comme un exemple de la façon dont les fonctions destructrices et disciplinaires de la crise capitaliste actuelle s’intègrent à la société locale, dans les pays qui ont moins de capacité d’exporter leur crise. Alors que la crise économique mondiale force l’industrie allemande à se réorganiser et à se désengager des régions du sud de l’Europe, les nouveaux régimes autoritaires d’Europe de l’Est semblent conclure avec elle des alliances économiques et politiques visant à façonner la politique européenne pour leur propre bénéfice. Coincé entre ses propres aspirations et les besoins de l’industrie allemande, face à la reprise actuelle des affaires et au contexte de grave pénurie de main-d’œuvre, la solution pas vraiment innovante du Fidesz était d’utiliser pleinement son autorité pour imposer davantage de flexibilité et d’exploitation du travail. Cela accentue le conflit de classe sur lequel le régime s’est construit et le transforme en partie en conflit politique. L’indignation suscitée par la « loi esclavagiste » marque un moment où la question du travail a refait surface dans le discours politique public à un niveau sans précédent depuis le changement de régime. Ces luttes façonnent des coalitions et des capacités organisationnelles qui pourraient devenir importantes à l’avenir. Cependant, les formes d’organisation naissantes dans la résistance contre cette loi sont confrontées au poids et à l’inertie d’un système mondial qui s’effondre.

* Ágnes Gagyi, chercheuse au Département de sociologie et des sciences du travail de l’Université de Göteborg, est membre du Groupe de travail de sociologie publique « Helyzet » à Budapest. Elle concentre ses recherches sur les liens entre la politique et les mouvements sociaux en Europe centrale et orientale et sur l’intégration à long terme des marchés mondiaux de la région. Tamás Gerőcs est chercheur à l’Institut d’économie mondiale de l’Académie hongroise des sciences et également membre du groupe de travail de sociologie publique « Helyzet ». Cet article a été d’abord publié par la revue en ligne LeftEast : http://www.criticatac.ro/lefteast/the-political-economy-of-hungarys-new-slave-law/ (Traduit de l’anglais par JM).

Notes

1. Ce qualificatif (revendiqué par Viktor Orbán) appliqué à la démocratie, serait pour certains un oxymore dénué de sens, pour d’autres un euphémisme des dérives autoritaires. Il s’agit d’une démocratie dégradée, préservée formellement, où l’indépendance de la justice est malmenée et où les citoyens ne bénéficient pas de l’égalité devant la loi, ni de protections suffisantes face à l’État ou à des acteurs privés. Discriminations, corruption et népotisme non réprimés en sont les traductions concrètes. Selon Fabien Escalona, « la plupart des régimes européens (…) évoluent vers des formes dégradées de démocratie, même si le rythme et l’intensité de cette évolution ne sont pas les mêmes partout. » ( F. Escalona, « La “démocratie illibérale”, une notion trompeuse », Mediapart du 3 octobre 2018, https://www.mediapart.fr/journal/international/031018/la-democratie-illiberale-une-notion-trompeuse). Voir également Rick Hunter, « Le Workfare, ou l’art de nous forcer à bosser pour ne pas perdre les allocs » ; sit web Tant qu’il y aura de l’argent… (http://tantquil.net/2014/01/06/le-workfare-ou-lart-de-nous-forcer-a-bosser-pour-ne-pas-perdre-les-allocs/)

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