Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 601-602 février 2014 *

HONDURAS

Chronique d’un fiasco annoncé. « Quand nous prendrons le pouvoir » (2011) ... « Ils nous ont volé la victoire » (novembre 2013)

Cf. aussi : [Honduras]

Tomas Andino Mencia *

Durant ces trois dernières années, depuis la consolidation du régime à l’échelle nationale et internationale, l’oligarchie hondurienne a lancé une offensive sans précédent pour détruire les conquêtes populaires.

Le droit à un emploi permanent, le statut des enseignants, le salaire minimum, le droit à l’organisation syndicale, le droit à la terre, entre autres, ont été liquidés l’un après l’autre ; sans parler de la vente de notre souveraineté nationale avec la désastreuse approbation des « cités-modèles » (1), le bradage de nos rivières, de notre pétrole, de nos minéraux, de nos routes, la vente des entreprises publiques les plus rentables et, le pire de tout, la liquidation de centaines de personnes, notamment des paysans, des journalistes et des avocats, pour le simple fait de désaccord avec l’ordre des choses actuel, dans le cadre d’une militarisation croissante de la société hondurienne.

Synthèse actualisée Inprecor sur le Honduras

Bien que, face à ces attaques, de courageux Hondurien-ne-s aient décidé de lutter et de résister vraiment, comme les enseignants, les paysan-ne-s du Bajo Aguan, les syndicalistes de base dans les entreprises publiques, les étudiants, entre autres, leurs luttes n’étaient que des mouvements isolés, défensifs, avec dans certains cas des directions discutables, ce qui a permis aux attaques du gouvernementde se consolider. Il n’y avait qu’une manière d’arrêter la main criminelle de l’État: unifier tous ces mouvements isolés en un seul flux solidaire pour inverser le rapport de forces défavorable face à l’État bourgeois oppresseur. C’est ainsi que réagissent tous les peuples du monde dans des situations semblables. Ici, le peuple avait un instrument construit dans les rues, le Front national de résistance populaire (FNRP), qui avait dirigé les journées de résistance héroïque pendant les six premiers mois du coup d’État et qui incarnait un projet politique anticapitaliste.

Néanmoins, sous l’impulsion de son coordinateur général Manuel Zelaya, la direction du FNRP a développé durant ces trois dernières années une campagne systématique pour convaincre les dirigeants de base de la résistance qu’il existait une manière, supérieure à la lutte dans les rues, pour résoudre les défis que posait le néolibéralisme sauvage dominant. Il fallait attendre que la résistance prenne le pouvoir lors des prochaines élections en 2013 pour, depuis le gouvernement, remettre en cause les coups reçus. Ça sonnait bien… Les bases furent fascinées par le rêve de conquérir le pouvoir en se bornant à participer aux prochaines élections. « Et pourquoi pas, si nous sommes la majorité ? », disait-on. Ce cours fut renforcé par le retour de Manuel Zelaya, au milieu de l’année 2011, conformément à l’accord avec le régime signé à Carthagène.

Pour appliquer la nouvelle ligne, le FNRP a pris un virage à 180 degrés. Ses bases ont été convaincues de trois choses :

1. Abandonner la lutte dans la rue, parce que selon ce discours ce type de lutte était inutile si on n’avait pas « le pouvoir » ;

2. Abandonner l’idée d’une Constituante convoquée par le peuple, pour se limiter aux mécanismes de consultation établis par le régime putschiste, plébiscites et référendums (contrôlés par le régime, bien sûr) ;

3. Construire un parti politique, qui a finalement été appelé Parti Liberté et Refondation (LIBRE) , conçu comme le « bras politique » de la résistance.

Dès lors, toute l’énergie de la résistance est passée de la rue à la construction du triomphe électoral dans les urnes. « Faire l’insurrection électorale », « les battre dans les urnes », telles étaient les consignes. La conséquence de la nouvelle orientation, pendant trois ans, fut de laisser le champ libre au régime pour faire ce qu’il voulait en matière de destruction de nos conquêtes économiques, sociales et politiques. Peu importe, le 24 novembre 2013 serait le jour de la grande revendication, promue comme la Terre promise. Entre temps, il fallait tout supporter. En ce sens, il n’y eut pas de meilleur allié pour Pepe Lobo et Juan Orlando Hernández (2) que cette politique collaborationniste impulsée par les instances du FNRP.

En fait, le FNRP a cessé d’être un instrument de lutte réelle et s’est transformé en « bras promotionnel » du parti LIBRE. Les mobilisations qui mettaient des coups à l’économie de l’oligarchie, devinrent une histoire passée, non parce qu’elles n’auraient pas eu l’appui populaire, mais parce, dans la stratégie électorale, il ne fallait pas bousculer le régime, parce que cela mettait en danger la participation électorale. Le FNRP s’est donc limité à des « mobilisations commémoratives » chaque 1er mai, chaque 28 juin et chaque 15 septembre et, de temps en temps, lorsqu’il fallait montrer sa force, il faisait une petite mobilisation pour appuyer un secteur (une ou deux fois par an) et cela se terminait par un meeting avec les figures souriantes de ses candidats à la députation en toile de fond.

On en est arrivé à des sommets de l’absurde, inexplicable autrement. Par exemple, alors que les « cités modèles » étaient approuvées et qu’une poignée d’organisations y résistaient en recueillant quelques signatures, LIBRE réunit en quelques semaines plus de 200.000 signatures pour s’inscrire comme parti politique ; de même, lors des terribles massacres de paysans dans le Bajo Aguan, alors que les enseignants voyaient leurs conquêtes rayées d’un trait de plume et que les syndicats étaient détruits, LIBRE n’a pas été capable de lever un doigt pour les appuyer. Par contre, il a été capable de rassembler des centaines de milliers de personnes pour lancer sa candidature à Santa Barbara et dans les manifestations de prosélytisme du nouveau parti. Pendant que des dizaines de mouvements paysans étaient asphyxiés par le manque de soutien financier pour continuer leurs luttes, les candidats de LIBRE dépensaient des millions pour des affiches, des panneaux publicitaires, des annonces pour la télé, etc. En clair, alors que la solidarité était la plus urgente, la direction mettait sa priorité ailleurs.

Le problème n’est pas la participation électorale en soi, mais dans le fait qu’elle a été le prétexte pour abandonner la lutte. La participation électorale et la lutte ne sont pas nécessairement incompatibles, sauf si cette participation électorale se fait dans le cadre d’une politique de collaboration avec le régime. Le Parti socialiste des travailleurs (PST), par exemple, a présenté la candidature de Fredin Funez comme député dans la circonscription de Francisco Morazan, mais il était en même temps en première ligne dans la lutte contre les « cités modèles », dans la défense des enseignants, des luttes paysannes et du COPINH, dans l’organisation de quelques-unes des initiatives pour unifier les luttes populaires, comme la Rencontre nationale des « luchadores » (les lutteurs), dont les résolutions furent boycottées par la direction du FNRP. La participation électorale du PST n’a pas été un obstacle pour continuer aussi la lutte sociale. Pour une simple raison, parce que cela s’est fait dans le cadre d’une politique de lutte contre le régime, et non de collaboration avec celui-ci. Y compris des camarades du Parti LIBRE, comme Jari Dixon (3) — à coup sûr une exception à la règle — ont démontré qu’on pouvait faire campagne électorale et en même temps lutter aux côtés du peuple.

Néanmoins, un an avant les élections, il existait des signes sans équivoque que la « fête électorale » se terminerait par une grande fraude. Actes de naissance aux mains de partisans du Parti national, fausses domiciliations, un registre électoral non épuré, achat flagrant de votes avec la carte de réductions « la Cachureca » (4), etc.

Bizarrement, la direction de LIBRE – y compris Manuel Zelaya – a dit qu’il ne pouvait y avoir de fraude et Juliette Handal a osé déclarer que parler de fraude était une « offense au peuple ». Quelques jours avant les élections, alors que seul un aveugle pouvait ne pas voir les préparatifs de cette fraude, la direction de LIBRE a publié un communiqué où elle se plaignait de quelques détails, mais réaffirmait sa confiance dans les magistrats du Tribunal suprême électoral (TSE), bien que ceux-ci aient été complices de Juan Orlando Hernandez dans la fraude scandaleuse commise lors des élections internes du Parti national en 2012. Confiante en ses dirigeants, la base du parti se tranquillisa.

Enfin est arrivé le 24 novembre tant attendu : le jour J de LIBRE. Probablement plus d’un million de membres du nouveau parti, joyeusement et ingénument, sortirent faire « l’insurrection dans les urnes » et attendirent jusqu’à la fin de la journée la « prise du pouvoir » tant souhaitée qui leur avait été promise. Nous connaissons tous le résultat réel : une scandaleuse fraude électorale du Parti national, qui a imposé son candidat officiel dans le décompte des voix.

En s’en tenant au simple bon sens, si l’oligarchie « volait la victoire » à LIBRE, il fallait faire une manifestation publique pour empêcher que le processus de fraude soit consolidé. Les étudiants l’ont bien compris, et ils sont immédiatement descendus dans la rue pour protester contre un tel affront à la dignité citoyenne les 26 et 27 novembre. Ils furent durement réprimés par la police, qui arrêta et tortura une douzaine de jeunes. Mais, incroyablement, au lieu de les appuyer, la direction de LIBRE les a désavoués : « LIBRE n’a appelé personne à descendre dans la rue », déclarèrent ses porte-parole. Une manifestation organisée le même jour par le collectif Colonia Kennedy de LIBRE fut stoppée par ordre supérieur et, plus généralement, toute manifestation qui n’avait pas la bénédiction de la direction de LIBRE – c’est-à-dire Manuel Zelaya, Juan Baharona et Cie – fut désavouée.

Ces nobles camarades de la base avaient oublié que Manuel Zelaya avait dit qu’on descendrait dans la rue seulement « si c’est nécessaire ». Qu’importe si le TSE continue d’ouvrir et de falsifier des milliers de procès-verbaux et d’urnes électorales, comme le dénonça le PINU (5). Qu’importe si le TSE propage dans le monde entier la nouvelle que Juan Orlando Hernandez est le « gagnant », sans que l’opposition descende dans la rue pour protester contre la fraude ; qu’importent les coups donnés à tout résistant qui sort protester. Tout cela ne semble pas émouvoir le grand chef et la direction de LIBRE, qui considèrent qu’aucun de ces faits ne rend « nécessaire » de faire descendre les gens dans la rue.

Mais quel était leur « plan B » pour s’assurer que tous les sacrifices de ces trois dernières années en valaient la peine ? Visiblement, ils n’avaient prévu que le fait de « gagner », parce que leur énorme improvisation ou manque de stratégie est devenue évidente. Chaque jour qui passe, l’ennemi se renforce et rend le processus de la fraude irréversible, se montrant beaucoup plus astucieux que les brillants stratèges de LIBRE.

Mais d’autres questions se posent. Pourquoi Xiomara Castro, candidate présidentielle de LIBRE, au lieu d’appeler à la mobilisation populaire, s’est-elle bornée, le 27 novembre, à déclarer sur les ondes de Radio Globo : « Ils nous ont volé le triomphe », considérant ainsi la bataille perdue, sans lutter ? Pourquoi les candidat-e-s à la députation, au lieu d’appeler le peuple à manifester dans les rues, calculaient leur place dans les décomptes du TSE, donnant des signes d’accepter des résultats qu’ils disaient mettre en question ?

Tout le monde sait que passer par les instances légales de ce régime mène à une impasse. Devant qui fait-on recours ? Devant le Tribunal suprême électoral et la Cour suprême de justice. Le premier est dominé par l’alliance Parti national-Démocratie chrétienne, la seconde est dominée par des pantins du parti gouvernemental, récemment imposé par une manœuvre inconstitutionnelle de Juan Orlando Hernandez. Le peuple résistant est noble et crédule, mais pas stupide..

En conclusion : la lutte dans la rue est la réponse obligée à laquelle devraient appeler LIBRE et le FNRP, à moins qu’on ait affaire à un arrangement entre compères et que les rumeurs selon lesquelles Manuel Zelaya a déjà commencé à négocier des parts de pouvoir politique (ce qu’il a démenti) se révélent vraies. Le temps le dira.

Synthèse actualisée Inprecor sur le Honduras

La seule certitude, c’est qu’une fois passé ce 24 novembre, la direction du FNRP n’a plus d’excuses pour ne pas entrer en lutte. Mais la grande question c’est, s’ils ne le font même pas pour défendre leur victoire dans les urnes, peut-on vraiment s’attendre à ce qu’ils luttent pour reprendre les acquis perdus ?

La base de LIBRE est mal en point si elle continue d’avoir aveuglément confiance dans une direction qui lui dit que nous devons encore attendre quatre autres années pour « prendre le pouvoir » et pendant ce temps supporter tout ce que nous fait le régime. C’est dans les jours à venir qu’on verra de quoi est vraiment faite la Résistance. ■

* Tomas Andino Mencia, militant du Front national de résistance populaire et du courant « Espacio Refundacional », est un vétéran historique de la gauche révolutionnaire au Honduras et un sociologue connu pour ses travaux sur les « maras » (bandes de jeunes, marginalisés, tombés dans la délinquance). Cet article a d’abord paru dans Rebelión le 5 décembre 2013 : http://www.rebelion.org (Traduit de l’espagnol par Hans-Peter Renk).

Notes

1. Les « Ciudades modelo » (cités modèles), officiellement nommées « Régions spéciales de développement » puis « Zones d’emploi et du développement économique » ont été mises en place par le régime de Porfirio « Pepe » Lobo Sosa, issu du coup d’État du 28 juin 2009. Il s’agit de zones autonomes, sans impôts ou avec des impôts très faibles, dont les portes sont ouvertes au capital et à l’immigration, imaginées par les économistes étatsuniens ultra libéraux Paul Tomer et Michael Strong.

2. Juan Orlando Hernández, président du Congrès national depuis 2010, a été élu président de la République du Honduras lors des élections truquées du 24 novembre 2013.

3. Jari Dixon Herrera, défenseur des droits humains, a été élu député le 24 novembre 2013.

4. Le 10 octobre 2013, le Parti national a lancé la Cachureca, une carte à puce gratuite permettant d’obtenir des réductions jusqu’à 35 % dans des hôtels, restaurants, locations de voitures, téléphonie, pharmacie, cliniques privées… (« cachurecos » est le nom donné aux partisans du Parti national).

5. Le Parti Innovation et Unité (PINU) est un parti social-démocrate hondurien, fondé en avril 1970.

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