Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Interview

N° 504 avril 2005 *

VIETNAM

« Il y a une nouvelle classe qui a des besoins de consommation, de représentation, de voitures… »

Cf. aussi : [Jean-Michel Krivine] [Vietnam]

Interview réalisée par Jean-Michel Krivine

Inprecor a eu à nouveau l’occasion de rencontrer notre ami Tuan. Ce Vietnamien, de nationalité française, se rend chaque année dans son pays d’origine et y retrouve de nombreux amis et connaissances.

Tuan : Je suis retourné au Vietnam après une année d’absence et j’ai noté beaucoup de changements. D’abord les gens ont un peu plus d’argent et on assiste à l’émergence d’une « classe moyenne ». Bien entendu, il ne s’agit que des grandes villes. Il y a maintenant plein de nouvelles sociétés, des entreprises industrielles et commerciales dont les capitaux proviennent des gens du Parti qui utilisent des prête-noms car d’après l’ancien statut ils n’ont pas le droit de faire des affaires. Il y a beaucoup de constructions nouvelles, des immeubles de plus de 20 étages, de véritables gratte-ciel.

Inprecor : Est-ce qu’un membre du Parti peut en être propriétaire ?

Tuan : En principe non. Mais il peut mettre le nom d’un cousin, ou d’un ami.

Inprecor : Si je comprends bien, la grosse différence avec l’ex-URSS, c’est que là-bas ce sont d’anciens dirigeants du Parti qui deviennent ouvertement riches alors qu’ici c’est sous le couvert d’autres personnages qu’ils le deviennent.

Tuan : C’est cela : la majorité des cadres, qui avaient une certaine instruction, sont devenus de grands entrepreneurs. Ils envoient leurs enfants étudier à l’étranger afin qu’ils deviennent des managers qui prendront leur suite. Ils suivent l’exemple chinois mais avec beaucoup d’années de retard. Ils opèrent cependant plus vite car si l’on compare les deux populations, le pourcentage de cadres devenus entrepreneurs est ici plus grand. Cela dit, ils n’ont pas de grands « royaumes » comme en Chine, pouvant atteindre la dimension d’une grande province avec risque de sécession. En Chine certains gros entrepreneurs ne masquent pas leur appartenance au Parti, car ils ont rapporté de l’argent d’abord au Parti puis à l’État. Au Vietnam un membre du Parti n’a pas le droit de faire du commerce ou de l’industrie, mais j’ai rencontré des gens, des militaires, qui ont des entreprises et qui disposent d’une banque militaire. Je leur ai posé la question : « Si vous êtes à la tête d’une entreprise, vous devez faire du profit. Où va-t-il ? A l’armée ou au Parti, puisqu’en fin de compte l’armée est contrôlée par le Parti ? » Ils m’ont répondu : « Non, non ! On a un système très spécial qui serait très long à expliquer. Une partie va à l’armée (pour la rénovation des casernes, l’augmentation des salaires), l’autre partie constitue une sorte de cagnotte pour réinvestir. »

Inprecor : Mais qui dispose donc de cette cagnotte ?

Tuan : Bien évidemment l’entrepreneur, qui se sert au passage…

Inprecor : Finalement la grande différence avec les anciens « pays de l’Est » c’est que le Parti est toujours là et contrôle toujours tout ?

Tuan : Absolument, il est toujours là et contrôle toujours tout, mais surtout à la campagne et parmi les minorités ethniques. Là-bas les gens lui font toujours confiance. Si tu vas dans les Hauts Plateaux et que tu te mettes à critiquer les responsables du district, tu seras très mal vu. L’Oncle Hô est toujours leur idole. Beaucoup, dans les minorités ethniques, s’attribuent le nom de Hô et quand on leur demande pourquoi ils ne donnent pas à leurs enfants un nom plus « couleur locale » ils répondent : c’est un signe de reconnaissance envers l’Oncle Hô qui nous a libéré, qui nous a donné à manger, qui nous a fait évoluer, etc. Dans les villes c’est différent car il existe une véritable crise du Parti. Depuis 5 ans. Et ça remonte maintenant à la surface de différentes manières : dans les journaux, dans des lettres adressées au Bureau Politique, par l’utilisation de ce formidable instrument d’information qu’est internait avec lequel on peut avoir tous les documents qu’on veut.

Ainsi donc sur le plan économique il y a une grande avancée mais c’est toujours pareil, ce n’est pas pour le petit peuple. Mais pour les classes moyennes et la « crème » du prolétariat il y a une consommation énorme, ça m’a étonné par rapport à il y a un an. Ainsi depuis plusieurs années il y avait un supermarché Cora à Hanoi et à HCM-Ville ; actuellement s’est installé l’énorme société américaine Métro, dont le slogan est : « Vous choisissez, vous payez et vous emportez ». Ils ont acheté des grands terrains et font, copiant les USA, de grands parkings pour les voitures de la nouvelle classe (pas pour les vélos…) et comme ils se sont installés plus près d’HCM-Ville que Cora, ils sont en train de lui faucher sa clientèle. Pour pénétrer dans Metro il faut une carte car, disent-ils, nous vendons au prix de gros, uniquement aux entreprises, aux artisans, aux associations. Ils achètent aux paysans de la région les produits agricoles (liseron d’eau, citron, etc.) et payent moins cher que le prix du marché. Mais cela commence à faire du tort aux paysannes qui vendent sur le marché : une botte de liseron coûte moins cher chez Metro que sur le marché de Saigon.

Inprecor : Est-ce que cette partie de la population qui peut acheter davantage représente une minorité ou bien l’ensemble de la population dont le niveau de vie aurait augmenté ?

Tuan : Le niveau de vie a augmenté pour tout le monde, ça c’est certain, mais à des degrés différents. Les salariés se débrouillent pour avoir une carte Metro mais cela n’est pas sans conséquences sur la petite agriculture, celle du lopin de terre : le Vietnam, surtout le Sud, est caractérisé par le commerce familial, la famille amène des fruits du village situé à 15 km de HCM-Ville, mais on n’arrive plus à les vendre car le prix de revient est trop élevé.

Inprecor : Qu’y a-t-il de nouveau sur le plan politique ? On a parlé d’une certaine « ouverture ».

Tuan : Effectivement ça s’ouvre un peu politiquement, en ce sens qu’actuellement, et depuis un certain temps, on apprécie le rôle des intellectuels. Auparavant ils devaient être tous « dans la ligne », maintenant on accepte des écarts, liés à l’intégration du Vietnam dans la communauté internationale. Les Vietnamiens de l’étranger peuvent acheter des terrains, des maisons au Vietnam même s’ils ne viennent pas y habiter. D’autre part les Vietnamiens qui se sont enfuis après 1975 peuvent récupérer leur maison et leurs biens ; si la maison est occupée on dit à l’ancien propriétaire de se débrouiller avec les locataires, soit en les logeant ailleurs, soit en leur donnant une certaine somme pour qu’ils partent. Sévit actuellement ce qui s’appelle la « fièvre immobilière », les maisons coûtent très cher car les grandes entreprises et les riches particuliers ont tout acheté. Les prix ont augmenté d’au moins 80 % depuis un an. Tout est plus cher qu’à Paris ou à New York.

Mais revenons à la politique. Depuis un certain temps beaucoup de Vietnamiens vont à l’étranger poursuivre des études, y compris avec leurs propres deniers. Avant c’était l’URSS, les pays de l’Est et la Chine. Maintenant on peut aller partout, en Australie, aux USA, en France, etc. Soit c’est la famille qui paye tout ça, soit tu es fonctionnaire et tu as besoin d’être formé aux techniques modernes, administratives, et on t’envoie. Beaucoup sont déjà sortis et ont vu autre chose. Quand ils reviennent ils disent : pourquoi on ne fait pas ceci, cela, etc. Il y a donc maintenant, je ne dirais pas une démocratie mais une certaine liberté.

Inprecor : Est-ce que cette liberté se voit à travers le presse, la radio ou la télé ?

Tuan : Pour l’instant il n’y a pas encore d’avis contradictoires. Et beaucoup ne rêvent que de partir à l’étranger. Auparavant on n’envoyait à l’étranger que des étudiants pouvant entrer directement à l’Université, maintenant on peut envoyer des enfants à partir de la 6è, si on a l’argent. J’en ai vu plein à Montpellier, sans leurs parents car ils ont une organisation qui les accueille (et qu’ils payent au prix fort) et leur trouve logement et tout le reste.

Inprecor : J’imagine que l’Histoire qu’on leur apprend au Vietnam est toujours dans la ligne ?

Tuan : Ça, ça ne change pas. Il y a toujours l’histoire du « marxisme », si je puis dire. Mais on remplace de plus en plus le « marxisme-léninisme » par la « pensée de Hô chi minh ».

Par contre il y a une nette ouverture en ce qui concerne la personnalité de Nguyen An Ninh qui était très connu au Sud-Vietnam dans les années 30. C’était un copain du dirigeant trotskiste Ta Thu Thau, ensemble ils ont publié le journal « La Lutte ». Lui n’était pas trotskiste car il ne voulait pas entrer dans un parti. Il se qualifiait d’ailleurs comme « communiste sans parti ». De mon point de vue c’était un communiste authentique : c’est lui qui a fourni presque 75 % des membres du parti au Vietnam avant que Hô chi Minh ne soit rentré en 1941. Il est mort au bagne de Poulo Condor en 1943. Jusqu’à présent on en parlait modérément et seulement comme d’un sage, un grand patriote. Hô Chi Minh semble l’avoir bien apprécié. Jadis, sous Diem, il y avait deux rues opposées débouchant sur le grand marché de Saigon, une rue Nguyen An Ninh et une rue Ta Thu Thau. Leur nom n’a été changé qu’en 1985. Et maintenant une grande rue a été à nouveau intitulée Nguyen An Ninh. En ce qui concerne Ta Thu Thau on parle maintenant de lui. Des livres sont sortis, notamment ceux de Pham Van Hûm, trotskiste assassiné par les staliniens en 1945, comme Ta Thu Thau. Ce sont les éditions « Culture et information » qui viennent de sortir, il y a un an, un de ses épais ouvrages. J’en ai un exemplaire chez moi. J’avais dit au libraire « Vous sortez le livre d’un trotskiste ? ». Il me regarde et me répond : « Trotskiste, oui, oui ! Mais c’est un patriote ». Ca se vend comme des petits pains. On n’en trouve plus car ils ne l’avaient publié qu’à 600 exemplaires. En ce qui concerne Nguyen An Ninh, on ne peut pas dire qu’il s’agit d’une réhabilitation car il n’a jamais été condamné, mais il était complètement oublié. Une « maison du souvenir » le concernant a été construite à côté de HCM-Ville où l’on trouve tous les documents le concernant, y compris des photos de Ta Thu Thau. Elle s’est ouverte en 2003. Actuellement cette période des années 30 est citée dans nombre de « Mémoires » par des gens très divers. On a même traduit une partie du livre de Daniel Hémery « Du nationalisme au communisme ».

Je suis donc assez optimiste, mais d’un autre côté il y a une lutte âpre dans le parti pour le pouvoir. En son sein il y a une organisation dont le nom de code est T2 (ça veut dire Bureau d’espionnage n° 2). En son sein il y a un agent que l’on appelle T4 qui s’est infiltré dans la CIA, et qui fait des rapports très critiques sur Giap et sur tous les « anciens ». J’ai l’impression qu’ils sont en train de refaire l’histoire du Parti en éliminant tous les « vieux ». On raconte les pires choses sur leur compte pour les démolir. C’est le principe de Staline : calomniez ! calomniez ! il en restera toujours quelque chose. Mais il y a déjà un mouvement qui commence à se révolter contre ça. Giap a écrit une lettre de protestation que je possède en vietnamien. Cela dit, le groupe dirigeant actuel ne comprend aucun leader de taille, le secrétaire général, Nong Duc Manh, n’est que le résultat d’un compromis entre différentes fractions. Le bruit a couru que c’était le fils naturel de Hô Chi Minh. Des journalistes le lui ont demandé, alors il a souri et a répondu : « Vous savez bien que l’Oncle Hô est le père de tous les Vietnamiens ! »…

Inprecor : Il est donc clair que le capitalisme prend peu à peu possession du Vietnam mais quand le reconnaîtront-ils ? Faudra-t-il que se produisent des événement comme il s’en est produit en Russie ?

Tuan : Je ne le pense pas car ils sont passés à côté de tous les événements de 1989 : ils s’étaient « ouverts » dès 1987 puis ils ont freiné en dénonçant les événements de Hongrie avec leurs dizaines de partis engendrant la « pagaïe ». Maintenant cela fait 15 ans qu’ils ont opéré le Dôi Moi (Rénovation). Il y a une nouvelle classe qui a des besoins de consommation, de représentation, de voitures : une Mercedes qui ici coûte 40 000 euros en vaut là-bas près de 100 000. Par ailleurs le prix du bol de Phö (soupe traditionnelle) a doublé en un an. Il n’y a que le prix du taxi qui n’a pas augmenté, à cause des touristes et de l’énorme concurrence.

Inprecor : Que pensent maintenant les Vietnamiens des Américains ? Après s’être battus à mort contre eux il semble qu’ils prennent beaucoup de leurs habitudes.

Tuan : Indiscutablement c’est le billet vert qui domine. Ils « singent » les Américains. Les jeunes ne sont pas intéressés par cette guerre qui a pris fin en 1975, c’est-à-dire il y a déjà 30 ans. Ceux qui ont fait la guerre sont soit frustrés, soit fatalistes. Beaucoup de gens attendent le Xè Congrès du Parti qui doit se tenir l’année prochaine et qui risque de ne donner que quelques os à ronger.

Inprecor : Dans cette situation assez contradictoire avec rétablissement du capitalisme et début d’ouverture démocratique, que pouvons-nous faire ?

Tuan : Il faut au moins remettre en bonne place les révolutionnaires d’antan et à travers Nguyen An Ninh obtenir la réhabilitation de tous les trotskistes massacrés. Il faut reparler des années 30 que les jeunes ignorent et dont les vieux ont tendance à ne plus se souvenir. La publication du livre de Pham Van Hûn est déjà un signe encourageant. Il faut continuer en publiant les écrits des membres du groupe « La lutte » qui sont parus à une époque où Hô demeurait inconnu… Par ailleurs, ce que nous pouvons faire, c’est continuer à traduire les oeuvres de Trotski puis les écrits des trotskistes sur la révolution vietnamienne pour faire connaître nos positions pendant la Résistance et actuellement.

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