Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 532-533 novembre-décembre 2007 *

HISTOIRE

90 ans après la révolution d’octobre

Cf. aussi : [Malewski Jan] [Révolution Russe]

Jan Malewski

Jan Malewski, rédacteur d’Inprecor, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire. Concernant celle de la révolution d’octobre, ils ont dû attendre longtemps.

Car si la bureaucratie stalinienne est parvenue d’abord à interdire — dès 1927 — l’opposition de gauche, puis à la liquider en liquidant le parti bolchevique lors des grandes purges de la décennie 1930, sa domination est restée inavouable jusqu’à l’effondrement final de l’Union soviétique en 1991. Staline et ses successeurs ne tenaient leur faible légitimité que parce qu’ils avaient réussi à se faire passer pour des continuateurs de la révolution d’octobre et n’ont pas osé s’emparer des terres et des usines qui restaient formellement la propriété de tous. Il a fallu attendre soixante-dix ans pour que leur domination parasitaire finisse par bloquer le développement économique, détruire l’environnement (dont la catastrophe de Tchernobyl et le dessèchement de la Mer d’Aral sont les symboles) et conduire à l’effondrement la société issue de la révolution.

Et même lorsque les privatisations — l’accaparement, illégal, des biens sociaux par une élite fort réduite au détriment du reste de la population — ont eu lieu, lorsque l’ex-URSS et ses satellites ont été réintégrés dans le marché mondial, la domination du Capital était encore trop fraîche dans cette région du monde pour que les capitalistes osent — en 1997 — présenter la révolution d’octobre comme simplement la machination d’une clique assoiffée du sang.

Le quatre-vingt-dixième anniversaire de la révolution russe semble autoriser la revanche. Une ligne droite est tracée par les pseudo-historiens entre octobre 1917, la contre-révolution stalinienne et finalement la restauration capitaliste. Cette normalisation qu’ils attendaient si longtemps...

La révolution russe apparaît ainsi non comme un processus social qui a mis en branle les opprimés, mais comme une manipulation « des bolcheviks sans états d’âme, déterminés à utiliser la révolution pour imposer leur pouvoir », comme ose l’écrire dans Le Monde Jan Krauze (qui nous avait déjà habitué à porter aux nues la restauration du capitalisme en Pologne). « Proclamer “tout le pouvoir aux soviets” permettait de dissimuler un temps les intentions réelles des bolcheviks », explique-t-il. Et il présente les principaux dirigeants de la révolution d’octobre comme des dégénérés : « Lénine n’a de cesse d’exciter la haine » ; « L’extraordinaire violence qui ensanglante la Russie est conforme à la volonté explicite des dirigeants bolcheviks (…) ils n’ont cessé non seulement de l’encourager, mais de l’exalter, avec une sorte de lyrisme sadique » ; « Lénine, Staline et Trotski, entre autres, ont leurs propres domaines, avec suite de domestiques attenante. Trotski s’est réservé celui du prince Ioussoupov. Dans le fameux train blindé dans lequel, pendant la guerre civile, il parcourt la Russie pour ranimer le moral des troupes, il dispose d’un ameublement raffiné et d’une cuisine de premier choix. » ; « Zinoviev traîne partout derrière lui des ribambelles de prostituées »

Dans ce que le quotidien parisien du soir n’hésite pas à présenter comme un « récit », la terreur contre-révolutionnaire de la guerre civile, les interventions étrangères, le blocus, les destructions massives qui provoquèrent la famine, bref une guerre menée de toute part par les grandes puissances dominantes et la vieille garde tsariste contre la tentative de construire une société égalitaire sont à peine mentionnés. On apprend ainsi que « c’est l’étendue de ces révoltes paysannes, et de celles des Cosaques, considérés comme une classe à liquider, qui explique dans une large mesure la très rapide progression des armées blanches en Russie méridionale et en Ukraine, en 1919, en dépit de la très forte supériorité numérique de l’Armée rouge » ! Certes, l’auteur admet que « les Blancs pratiquent eux aussi la terreur et les prises d’otages » et qu’ils « ne se décident pas à prendre acte de la réalité du partage des terres ». Quelques lignes dans un dossier qui suggèrent au lecteur désinformé que la terreur blanche n’était qu’un sous- produit de « cette haine qu’encouragent à leur profit les bolcheviks » qui semble obséder l’auteur. Arrêtons ici ces citations nauséabondes (1).

La tentative de rompre avec une société inégalitaire et oppressive — le capitalisme — que fut la révolution russe s’est avérée être un échec. Les dirigeants de cette révolution ont donc certainement commis des erreurs et le rapport des forces entre les dominants et les dominés s’est avéré insuffisant pour garantir la victoire malgré ces erreurs. Car la révolution de 1917 fut aussi, pour la première fois, un affrontement planétaire et si elle parvint, à un prix très élevé, à tenir dans les années qui ont suivi Octobre, elle ne pouvait vaincre isolée dans un seul pays. Cet isolement a tout d’abord produit une dégénérescence, puis une contre-révolution politique et finalement la restauration du règne du Capital. Aujourd’hui, pour l’immense majorité de la population qui plie la nuque sous ce règne, tout est à recommencer.

Et c’est parce que les plumitifs au service du Capital craignent un tel recommencement, qu’ils tentent de présenter la révolution comme l’œuvre de dégénérés afin d’empêcher toute réflexion constructive sur les erreurs commises par les révolutionnaires.

L’effondrement final de l’expérience soviétique n’a pas pour autant mis fin à la lutte des classes. Celle-ci se poursuit et s’aiguise. Les contradictions du capitalisme minent la société et la planète. Et ceux qui lèvent aujourd’hui le drapeau de la lutte anticapitaliste se doivent d’analyser les erreurs de leurs prédécesseurs.

Le dossier de l’histoire de l’échec de la première expérience de construction du socialisme reste ouvert. Il est riche d’enseignements pour l’avenir. Les deux articles qui suivent font partie de ce dossier. Ils ne prétendent pas le clore mais l’ouvrir davantage. Le premier — dont nous ne reproduisons que des larges extraits — a été écrit par Victor Serge, survivant bolchevique, arraché aux geôles staliniennes par la solidarité internationale, à l’occasion du trentième anniversaire de la cette révolution, il y a soixante ans. S’il est possible — et nécessaire — de discuter son analyse, il indique une méthode qui se donne pour but d’apprendre des erreurs des bolcheviques pour ne pas les refaire… C’est l’exact opposé de la démarche de la grande majorité des articles publiés aujourd’hui par la « grande » presse. Dans le second, notre camarade David Mandel présente le caractère international des événements de 1917 et des années qui ont suivi, caractère que les plumitifs obnubilés par la volonté de revanche passent sous silence.

Notes

1. Citations tirées des articles de Jan Krauze parus dans Le Monde des 6, 7 et 8 novembre 2007.

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