Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Débat

N° 513-514 janvier-février 2006 *

BRÉSIL

A propos d’une polémique

Cf. aussi : [Brésil] [Malewski Jan]

Jan Malewski

Jan Malewski est rédacteur d’Inprecor et membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

En octobre 2005 Inprecor a publié un article de François Sabado consacré à la crise et à la renaissance de la gauche brésilienne (1). Traduit en espagnol et reproduit sur le site web , cet article a suscité la polémique de Joaquim Soriano, membre de la direction du Parti des travailleurs du Brésil au nom de la tendance Démocratie socialiste. Cette polémique mérite quelques commentaires :

1. Présenté par Joaquim Soriano, le Parti des travailleurs est un parti idéal. Aucune mention n’est faite en ce qui concerne sa profonde crise, qui a conduit à la démission de leurs fonctions de certains de ses principaux dirigeants, dont José Dirceu, le numéro deux de l’équipe gouvernementale (2). La polémique est ainsi plus parlante par ce qu’elle tait que par ce qu’elle affirme.

2. Joaquim centre sa réponse sur l’interprétation des faits. Limitons-nous à un exemple. L’affirmation de Joaquim que l’échec de la candidature du camarade Raul Pont au second tour des élections internes à la présidence du PT serait dû à la sortie du parti de Plinio de Arruda Sampaio et de ceux qui ont soutenu sa candidature (dont des militants minoritaires de Démocratie socialiste) est surprenante : au premier tour de cette élection 315 000 membres du PT ont voté, au second ils ne furent que 230 000. Comme nul n’affirme que 85 000 membres du PT l’ont quitté fin septembre 2005 pour passer au PSOL (ou ailleurs), il faut chercher une autre explication Celle qui mentionne que les électeurs mobilisés pour le premier tour de manière clientéliste (autobus pour les amener sur les lieux de vote, etc.) par les autres candidats ne l’ont pas été pour le second tour, même si ces candidats avaient appelé à voter pour Raul Pont, semble plus convaincante.

3. Joaquim refuse l’idée qu’il devrait y avoir une confluence entre les militants de la gauche du PT et ceux du PSOL et affirme que « cette thèse existe seulement de l’autre côté de l’Atlantique ». Nous ne pouvons que renvoyer à l’article de José Correa Leite (3) écrit à Sao Paolo et regretter une fois de plus que ceux qui constituent le principal courant de la gauche du PT aspirent à ce qu’un océan les sépare du PSOL.

4. En ce qui concerne les élections de 2006, Joaquim fait le choix de l’ironie, accusant François Sabado de faire « disparaître toute la droite brésilienne » ! Pourtant la question reste : Lula tentera de se faire réélire, en tant que candidat du PT, sur la base du bilan de son premier mandat. Si la gauche du PT fait le choix de le soutenir, ses propres critiques de la politique du gouvernement Lula aussi autolimitées et formulées de manière diplomatique qu’elles soient passeront sous la table. Seule la candidature d’Heloísa Helena pourra tenter d’opposer à ce bilan de gestion des intérêts du capital financier des éléments d’alternative anticapitaliste. Pour des militants qui se réclament du socialisme, le choix ne sera plus entre des tactiques différentes, mais entre la défense et l’abandon de leurs engagements. Joaquim pense-t-il que la gauche devrait défendre la politique menée par le Ministre des Finances Palocci qu’il sait néolibérale contre sa critique formulée par Heloísa Helena, simplement parce que Palocci est membre du PT alors que Heloísa a constitué le PSOL après avoir été exclue du PT (contre l’avis, alors unanime, de la DS) ?

5. Joaquim Soriano accuse François Sabado d’ignorer « les principes de base de l’internationalisme révolutionnaire » qu’il résume en tant que « relation fondée sur la solidarité entre révolutionnaires des diverses nations et sur le respect des processus de construction nationale dans chaque pays». Il faut bien entendu des relations fondées sur la solidarité. Mais celles-ci doivent aussi être basées sur la franchise et la libre discussion. Il faut ouvrir le débat « entre révolutionnaires de diverses nations » sur le bilan du gouvernement Lula et sur celui du Parti qui le soutient et dont il est issu. Joaquim argue en faveur d’un « internationalisme pour le XXIe siècle ». Espérons que cet internationalisme-là ne se limitera jamais à un soutien acritique à ceux des révolutionnaires qui exercent ne serait-ce que des petites parcelles du pouvoir, au nom du fait qu’ils l’exercent dans leur pays, car l’histoire du mouvement ouvrier du XXe siècle nous a appris ce qu’un tel suivisme provoque. Notre tradition et jusque-là tout au moins c’était aussi celle des camarades de Démocratie socialiste s’inspire plus de celle de Rosa Luxembourg, qui tout en se solidarisant sans limites avec la révolution russe n’a pas hésité à critiquer les orientations qui lui semblaient erronées de la direction de celle-ci.

6. Finalement Joaquim mentionne les « erreurs énormes que la IVe Internationale a commises » dans le passé. Et il est vrai que l’histoire du mouvement trotskiste a été marquée par des scissions autour de divergences tactiques, qui ont trop souvent conduit à la cristallisation d’organisations concurrentes, que ne séparaient pas des divergences programmatiques. La participation au gouvernement Lula et sa caractérisation comme un gouvernement dont l’orientation restait non tranchée par les camarades de la majorité de Démocratie socialiste, a suscité un débat dès janvier 2003 au sein de la IVe Internationale. Ce n’est qu’en février 2005 après deux ans de débat interne que le Comité International a adopté une position contre la participation à un tel gouvernement et sur la division des militants du Brésil à ce sujet (4). Ce faisant, l’instance suprême de l’Internationale s’est prononcée « pour le maintien de relations avec toutes les composantes de la IVe Internationale au Brésil toutes les composantes restant membres de plein droit de Internationale avec l’objectif de favoriser le dialogue, les relations et l’unité d’action de toutes ces composantes ». Pour sa part, le camarade Joaquim écrit qu’il « n’y a pas de collaboration possible » avec le PSOL. Chacun jugera où est « le fractionnisme ».

La gauche socialiste au Brésil traverse une période difficile du fait du bilan du gouvernement Lula et de la majorité de la direction du PT. Une telle conjoncture favorise les divisions et la cristallisation des divergences, ce qui ne peut que rendre plus difficile le passage nécessaire de la gauche à la contre-offensive. Mais alors que souvent dans le passé les divergences entre les militants marxistes-révolutionnaires ne pouvaient être du fait de leur caractère très minoritaire soumises à l’épreuve de la pratique, au Brésil aujourd’hui la situation est différente. Ceux qui ont choisi de construire le PSOL et ceux qui poursuivent au sein du PT une critique du néolibéralisme de gauche disposent d’ outils politiques réels et il sera possible de tirer le bilan de l’usage qui en aura été fait. Espérons que cela permettra de dépasser les divergences entre ceux qui sont engagés dans la lutte pour le socialisme du XXIe siècle.

1. cf. Inprecor n° 510, octobre 2005, pp. 3-4.

2. cf. Inprecor n° 507/508, juillet-août 2005, pp. 29-32.

3. cf. l’article de José Correa Leite, « Des déplacements dans la gauche renforcent le PSOL » publié dans ce numéro en p.

4. cf. Inprecor n° 504 d’avril 2005, p. 29

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