Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 603-604 mars 2014 *

BOSNIE-HERZÉGOVINE

Ce n’est pas seulement un printemps

Cf. aussi : [Bosnie-Herzégovine]

Emin Eminagic*

Mercredi 5 février, les manifestations populaires dans la ville de Tuzla ont mis en marche un processus auquel personne ne s’attendait. Il s’agissait de la réaction à la privatisation d’un certain nombre de grandes entreprises – telles Konjuh, Polihem, Dita, Resod-Guming – qui, dans l’ex-Yougoslavie et au cours des premières années après la guerre (1996-2000) constituaient la principale source de revenus de la ville et de ses habitants. A la suite de leur privatisation, beaucoup de travailleurs ont perdu leur emploi.

BOSNIE-HERZÉGOVINE

Ces mobilisations étaient les premières du genre en Bosnie-Herzégovine. Elles ont donné naissance à un mouvement démocratique populaire, qui s’exprime à travers les assemblées citoyennes appelées « plénums ». Ceux qui y participent ne font pas partie des élites politiques ; ce sont des ouvriers, des étudiants, des chômeurs et des retraités, bref, toutes celles et tous ceux qui sont mécontents de la situation.

Selon la presse, le premier jour des manifestations, trois mille personnes sont descendues dans les rues, occupant les deux principales rues de la ville et bloquant la circulation durant plusieurs heures. La police anti-émeute a été mobilisée pour les disperser lorsque des pierres ont été lancés sur le bâtiment du gouvernement cantonal. Les affrontements ont connu une escalade au cours des deux jours suivants, marqués par des épisodes de violence étatique contre les citoyens ; par exemple une vidéo qui circule sur internet montre un policier entrant sur le campus universitaire et aspergeant de gaz un étudiant. Le 7 février plus de 10 000 personnes se sont rassemblées devant l’immeuble du gouvernement cantonal, y ont mis le feu, puis se sont dirigées vers le siège du Tribunal cantonal y lançant des pierres et des pavés durant plusieurs heures. Ensuite ils ont été jusqu’à l’hôtel de ville et y ont mis le feu également. La situation s’est calmée dans la soirée, lorsque les policiers ont décidé de rejoindre les manifestants.

Le lendemain la mobilisation a continué et les manifestants ont commencé à nettoyer l’espace autour des bâtiments incendiés. Tuzla n’était plus la seule ville mobilisée. Les gens sont descendus dans les rues, en solidarité avec Tuzla et pour exprimer leur colère et leur mécontentement, en brûlant les bâtiments de leurs gouvernements cantonaux respectifs, à Sarajevo, à Zenica, à Bihac et dans d’autres villes.

Les médias ont tenté de présenter les manifestants comme étant des voyous ou comme étant motivés par l’intolérance ethnique. C’est une tactique employée couramment après la guerre en Bosnie-Herzégovine pour que les citoyens croient que la seule communauté à la quelle ils peuvent s’identifier est celle offerte par l’imaginaire ethno-nationaliste des élites politiques. Ces tendances étaient et continuent à être présentes dans les discours officiels, mais elles ne faisaient pas partie des exigences des travailleurs exprimées depuis le début : toucher les salaires qui leur sont dû, avoir accès aux soins de santé, toucher leurs retraites, examiner la légalité du processus de privatisation qui a détruit leurs entreprises. Ce sont ces revendications qui ont continué à dominer après l’arrêt des manifestations, lorsque les plénums ont commencé à fonctionner dans tout le pays.

Origines des mobilisations

Pour comprendre les raisons qui ont fait descendre les gens dans les rues depuis le 5 février, il faut rappeler ce que fut le processus de privatisation en Bosnie-Herzégovine. Le cas de certaines entreprises industrielles de Tuzla est un exemple typique de ce qui a eu lieu dans tout le pays.

Le taux de chômage officiel est actuellement estimé à 45 %. Il est sans doute plus élevé en réalité, car beaucoup de chômeurs ne sont pas enregistrés par les agences pour l’emploi. C’est le résultat direct du processus de privatisations et de désindustrialisation en cours depuis la fin de la guerre. Les ouvriers des entreprises Dita (détergents) et Konjuh (meubles), entre autres, luttent depuis des années pour leurs droits.

En 2002, selon l’Agence étatique de privatisation, 59 % du capital de Dita a été prétendument acheté par les salariés, transformant ainsi l’usine en une entreprise privée. La privatisation a été terminée en 2005, lorsque Dita est devenue la propriété de la compagnie nommée Lora, qui appartient à la société Beohemija de Serbie. Selon les travailleurs, avec lesquels j’ai discuté lors de leurs manifestations en décembre 2012, l’entreprise a été ensuite détruite de manière systématique : on a donné l’ordre aux ouvriers d’augmenter les doses de produits chimiques, ce qui a endommagé les machines et nui à la production. La procédure de banqueroute a été commencée à la fin de l’année 2011. Début 2012, un piquet de 40 salariés a pris place devant l’usine, tentant de la protéger. Il faut remarquer que les salariés n’ont pas appelé à la grève pour arrêter la production et qu’ils ont tout fait pour que la production puisse continuer. Des salariés ont engagé dès 2002 des procédures judiciaires contre la privatisation, mais bien que dans certains cas les décisions du tribunal aient été favorables aux plaignants, aucune n’a été mise en pratique.

La longue lutte des salariés de la fabrique de meubles Konjuh, qui a été privatisée à 100 % en mai 2002, est un autre exemple. Toujours selon l’Agence étatique de privatisation, 942 salariés de Konjuh ont acquis 51 % du capital de la société détenu par l’État, tandis que les 49 % restants ont été vendus dans le cadre d’un appel d’offres public. La lutte des travailleurs de Konjuh a commencé en 2012. En 2013, 450 d’entre eux ont marché de Zivinice (où se trouve le siège de l’entreprise) à Sarajevo, pour revendiquer leurs droits auprès du Haut Représentant international en Bosnie-Herzégovine (1). Auparavant, en 2012, le gouvernement fédéral avait promis aux travailleurs d’aider à la revitalisation de leur entreprise, mais cette aide n’est jamais venue et le compte bancaire de Konjuh a été bloqué. Selon les salariés, le gouvernement fédéral devait garantir un crédit de 6 millions de marka afin de leur permettre de reprendre la production, car ils ont eu des offres d’achat pour leurs produits. Mais Konjuh a subi le même sort que Dita.

Ces deux exemples ne constituent qu’un petit fragment de ce qui se passe dans tout le pays depuis 20 ans. Les privatisations et les saisies des entreprises ont provoqué un chômage massif, qui menace l’avenir des nouvelles générations.

Les plénums

Que s’est-il passé après l’incendie des bâtiments gouvernementaux en Bosnie-Herzégovine ? A Tuzla, le 8 février, les manifestants ont présenté publiquement leurs revendications et en même temps ils ont annoncé la tenue du premier plénum. En réalité, le premier plénum, pas encore officiel, avait déjà eu lieu la veille, lorsqu’un groupe de travailleurs a tenu une réunion avec des militants de diverses organisations – des anciens membres du Mouvement étudiant de Tuzla, des salariés de Dita, des militants de Lijevi (2), des intellectuels et d’autres – pour discuter des prochaines étapes. Au début, un des principaux objectifs, qui reste une préoccupation des forums, était d’assurer la sécurité du mouvement alors que les violences continuaient. Cependant, le 8 février, les affrontements ont cessé et dans tout le pays les manifestants ont pris part au nettoyage. Cela n’a pas empêché les médias de poursuivre la dénonciation des mobilisations, de les assimiler au vandalisme et au hooliganisme, tentant ainsi de criminaliser les manifestants.

Aujourd’hui, les plénums sont des assemblées de citoyens, un espace permettant à tout le monde, sans restrictions, de discuter ouvertement des questions sociales et de rompre ainsi le silence qui a été imposé en Bosnie-Herzégovine depuis la fin de la guerre.

Le premier plénum de Tuzla s’est réuni le 9 février et n’a pas cessé de croître depuis. Commençant avec 30 personnes, le plénum en a rassemblé 700 le 11 février. D’autres villes – Sarajevo, Travnik, Bugojno, Trebinje, etc. – ont suivi le mouvement. La multiplication de ces plénums et l’augmentation de leurs participants indiquent que beaucoup de gens en Bosnie-Herzégovine veulent commencer à participer à la création d’un avenir commun, meilleur et plus juste.

Pourquoi les manifestants de Tuzla ont-ils eu l’idée de poursuivre la lutte au travers des plénums ? Pour y répondre, nous devons revenir en arrière, en 2009, lorsque le 5 juin un groupe d’étudiants de l’université de Tuzla a décidé d’organiser un plénum, en s’inspirant de l’exemple de leurs camarades de l’université de Zagreb. Les étudiants poursuivaient deux buts : obtenir enfin du gouvernement cantonal les locaux de l’ancienne caserne, pour qu’ils servent au nouveau campus universitaire, et obtenir la gratuité de l’enseignement pour tous (3).

Cette lutte étudiante de 2009 est très importante dans le contexte des manifestations de 2014 : elle a donné naissance à une génération de jeunes qui ont commencé à penser politiquement et à se préoccuper d’un meilleur avenir du pays. Après les plénums étudiants, des artistes, des militants et des intellectuels ont commencé à animer des « classes ouvertes au public », tel le Séminaire psychanalytique de Tuzla ; Lijevi, un parti politique créé par des étudiants, utilise les plénums en tant que mécanisme de décision de ses organisations de base.

L’importance de ce mécanisme – le plénum – se manifeste quand les gens commencent à parler librement de leurs préoccupations, sans peur et sans autocensure. Les plénums ont un rôle thérapeutique : ils libèrent la parole de ceux qui depuis vingt ans n’avaient pas le droit à la parole. D’autre part, le plénum invite tout le monde à élaborer en commun, tout en maintenant sa légitimité au travers des manifestations pacifiques qui continuent – à Tuzla elles ont lieu tous les jours à 13h devant le gouvernement cantonal. Dans le passé, nous avons connu plusieurs mobilisations et actions – par exemple les manifestations pour un numéro d’identification unique, pour tous (4), ou des luttes de travailleurs – mais ces luttes étaient déconnectées les unes des autres. Lors de ces luttes il n’y avait pas de tentatives de montrer que la précarité ne connaît pas de frontières, ils s’agissait seulement de défendre les intérêts des petits groupes concernés, chacun pour soi et ne partageant pas sa logique avec celle des autres. Ce problème indiquait le traumatisme d’atomisation que vivait la société bosniaque. Ce n’est pas seulement la conséquence de la guerre, qui a pris fin en 1995. C’est aussi le résultat de la propagande des élites politiques, qui continuent depuis vingt ans à manipuler les menaces de nouveaux conflits ethno-nationalistes pour obscurcir ainsi les autres problèmes du pays.

Les citoyens de Bosnie-Herzégovine trouveront-ils maintenant assez de forces pour poursuivre leurs revendications ? Commencées le 5 février, les mobilisations ont permis un retour de la conscience que la société bosniaque est traversée par la lutte des classes, ce qui permet de rompre de manière radicale avec l’imaginaire nationaliste imposé par les élites politiques. Ce début du printemps bosniaque pourrait signifier un réveil du cauchemar qui a étouffé notre pays depuis plus de vingt ans — et un espoir de construire une nouvelle société et un meilleur avenir pour tout le monde. ■

* Emin Eminagic est militant du parti Lijevi (La Gauche) de Bosnie-Herzégovine. Cet article a d’abord paru dans Citizenship in Southeast Europe : http://www.citsee.eu/citsee-story/protests-and-plenums-bosnia-and-herzegovina (Traduit de l’anglais par JM).

Notes

1. Établi à la suite des accords de Dayton, le Haut Représentant international (OHR), chargé de l’application de ces accords, est le plus haut pouvoir politique en Bosnie-Herzégovine. Il peut prendre des décisions contraignantes et des mesures provisoires (annuler toute décision de l’exécutif ou du Parlement ou, au contraire, prendre des décisions même si les représentants élus s’y opposent). Il a ainsi imposé la monnaie (mark convertible KM, alignée sur le Deutsche Mark puis sur l’euro), une loi sur la citoyenneté, un drapeau et a révoqué plusieurs responsables locaux élus. De 2002 à 2011, il occupait également les fonctions de « Représentant spécial de l’Union européenne », avant qu’elles ne deviennent celles du « Délégué européen ». L’actuel OHR, Valentin Inzko (autrichien de Carinthie), a dit au journal autrichien Kurier le 8 février : « L’Autriche va renforcer ses troupes, mais s’il y a une escalade [des tensions] nous devrions envisager l’intervention des forces de l’Union européenne. » (http://www.novinite.com/articles/158040/EU+to+Consider+Intervention+in+Bosnia+if+Tension+Escalates)

2. Lijevi (Gauche) a été fondé par des jeunes militants qui ont rompu avec le Parti social-démocrate en 2010. Ils ont d’abord fondé l’ONG Revolt, puis ont décidé, avec d’autres militants, de créer un véritable parti politique de gauche. Lijevi participe en tant qu’observateur aux réunions de la IVe Internationale.

3. Qu’entendaient les étudiants par la gratuité de l’enseignement pour tous ? À l’université de Tuzla et dans d’autres universités en Bosnie-Herzégovine il y a trois catégories d’étudiants : les « réguliers », dont l’éducation est subventionnée par l’État, qui doivent suivre des cours pour obtenir des crédits (UV) et être en mesure de passer les examens ; les « irréguliers », qui doivent payer les frais de scolarité, mais ne sont pas obligés d’assister aux cours et d’obtenir des crédits pour passer les examens ; enfin les étudiants « auto-financés », qui doivent suivre les cours et obtenir des crédits mais de plus doivent payer les frais de scolarité. Le problème ici, c’est que l’enseignement est déjà subventionné par l’État, qui utilise ainsi une partie des impôts, donc les étudiants « auto-financés » payent deux fois… (note de l’auteur).

4. Le 12 février 2013, la Cour constitutionnelle a suspendu la loi sur l’immatriculation des personnes physiques, en raison d’un désaccord sur la nouvelle dénomination des communes en Republika Srpska (l’entité serbe du pays). En conséquence les nouveau-nés ne pouvaient exister d’un point de vue juridique, et donc n’avaient pas droit aux papiers d’identité ni à la Sécurité sociale ! En juin et juillet 2013, des manifestations ont exigé que cette aberration cesse, protestant contre l’inefficacité et la corruption de la classe politique et obtenant finalement le vote de la loi le 17 juillet 2013.

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