Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 590 janvier 2013

ÉGYPTE

Coup de force des Frères musulmans et réactions populaires

Cf. aussi : [Egypte]

Chedid Khairy *

Deux ans après la révolution de janvier 2011, les événements marquent un nouveau tournant dans le processus, qui se traduit par de multiples événements et des rebondissements . Une contestation d’ampleur s’exprime contre les Frères Musulmans, qui disposent de la présidence de la république depuis juin 2012 et dirigent le gouvernement.

Place Tahrir le 27 novembre 2012. Manifestation contre le coup de force institutionnel du président Morsi © Lilian Wagdy

Place Tahrir le 27 novembre 2012. Manifestation contre le coup de force institutionnel du président Morsi © Lilian Wagdy

Le 24 décembre 2012

Cette fronde politique est le produit de la tentative des Frères musulmans d’institutionnaliser leur hégémonie politique. Le processus révolutionnaire égyptien est donc loin d’être terminé. Les divisions et les ruptures en cours ne peuvent être expliquées par une confrontation entre les démocrates et les islamistes — une la lecture trop répandue dans les principaux médias. La crise actuelle n’est pas juridique mais belle et bien politique (1).

Tentative de passage en force

Synthèses actualisées Inprecor

L’actuelle rébellion contre le président Mohammed Morsi et les Frères Musulmans a pris la forme d’une confrontation de masse. Le premier président élu dans le cadre d’une élection réellement pluraliste a en effet essayé de sanctuariser son pouvoir et de consolider la place du courant intégriste comme force politique hégémonique.

Le renvoi du procureur général, issu de l’ère Moubarak, apparaissait déjà comme une mesure visant à assoir l’autorité de la Confrérie sur le pouvoir judiciaire. Morsi espérait profiter ainsi de l’indignation provoquée par les verdicts des procès de nervis ou de policiers, qui se soldent, presque tous, par la relaxe des accusés.

Le 22 novembre, avec sa nouvelle Déclaration constitutionnelle, il accroît ses pouvoirs (2). Le premier point de sa déclaration évoque la reconduite des enquêtes sur les violences policières et le nouveau jugement des responsables. Il protège ainsi la Commission constituante et le Sénat d’une dissolution par la Haute Cour Constitutionnelle. Puis il accélère le processus de rédaction d’une nouvelle constitution, poussant à la conclusion des travaux de la Commission contestée et décidant de l’organisation d’un référendum les 15 et 22 décembre. Toutes ces décisions visent à consolider la place du courant intégriste comme force politique hégémonique.

Les Frères Musulmans au pouvoir se sentent capables de faire passer une telle orientation. La reconnaissance internationale qu’ils ont gagnée auprès des États-Unis, de l’Europe ou du Fonds monétaire international (FMI), favorise cela sans doute. Ils ont joué un rôle décisif dans l’accord de cessez-le-feu lors de l’agression israélienne contre Gaza. Ils ont repris des discussions avec le FMI, recherchant un prêt et défendant une politique économique néolibérale.

L’ampleur des protestations entraîne une reculade, limitée en fait. Le poids de la protestation a entraîné une crise au sommet. Des proches du président démissionnent. Mahmoud Mekki, le vice-président, annonce que la présidence est prête à retarder le référendum si l’opposition accepte le dialogue… Cela favorise l’aile modérée de l’opposition prête aux négociations.

Enjeux du projet de Constitution

La Commission des Cent, chargée de rédiger le projet de Constitution, est dominée par les Frères musulmans et les salafistes. Ses travaux relèvent d’une grande opacité puisqu’elle a tenu plus de cinquante sessions à huis clos. Elle est boycottée par la quasi-totalité des partis non islamistes. Des représentants coptes et des libéraux ont claqué la porte, accusant les islamistes de refuser toute concertation et d’accorder de trop nombreuses références à l’islam. Manal al-Tibi, responsable d’une ONG, parle même d’une « intimidation idéologique ».

Ce projet est très problématique car dominé par ses ambiguïtés (3). Ses nombreux flous laissent la porte ouverte aux dérives. La marque des islamistes est forte. De nombreux problèmes existent en matière des droits des femmes, des droits des coptes, sans parler des droits sociaux. Il peut même apparaître comme un « retour en arrière » (4).

Les pouvoirs effectifs du président de la République posent problème. L’armée voit son statut particulier maintenu, à quelques modifications près. Son budget (estimé à cinq milliards de dollars) et ses activités économiques (évaluées à 25 % du produit national brut) échappent au contrôle du Parlement. L’article 197 instaure un Conseil de défense nationale, présidé par le président et qui comprend les plus importants ministres, le chef des services secrets, le chef de l’état-major et les principaux responsables de l’armée. Il doit assurer « la protection et la sécurité du pays et du budget des forces armées ». Ce conseil, qui n’est pas placé sous le contrôle du Parlement, doit être consulté pour tout projet concernant l’armée. Le ministre de la défense, qui doit être un officier, est commandant en chef des armées.

Le Conseil consultatif devient un important centre de pouvoir. L’article 131 lui accorde le droit d’exercer seul le pouvoir législatif en cas de dissolution de l’Assemblée du peuple... Le texte neutralise les recours contre la composition du Conseil consultatif devant la Haute Cour Constitutionnelle. Le Conseil consultatif doit approuver la nomination par le président de la République des chefs des organismes de contrôle. Ceux-ci ne peuvent être suspendus qu’avec l’approbation de la majorité du Conseil. Cela est en contradiction avec les prérogatives de ces organismes de contrôle de l’argent public, y compris celles du Conseil consultatif. Tout cela s’opère au détriment de la Haute Cour Constitutionnelle.

Le jugement des civils devant les tribunaux militaires est maintenu avec l’article 198. Les militaires conservent le droit de juger des civils avec le code de justice militaire, ancien outil de répression contre l’opposition. Des garanties contre la détention arbitraire et contre la torture sont reconnues, mais il n’y a aucune incrimination de l’usage de la torture.

En matière de liberté de la presse, l’article 48 n’empêche pas l’emprisonnement des journalistes et ne reconnaît pas la presse comme « pouvoir populaire indépendant ». Il permet la fermeture et la suspension des journaux sur décision de justice. La presse doit respecter les « exigences de la sécurité nationale ». L’article 47 menace le droit d’accéder à l’information qui ne doit pas s’opposer à « la sécurité nationale ».

Il n’y a aucun progrès pour les droits de la femme. L’article 33 interdit la discrimination et stipule que « tous les citoyens sont égaux devant la loi » et « ont les mêmes droits et devoirs publics », mais les femmes ne sont pas explicitement mentionnées. La formule « sans distinction basée sur le genre » a été supprimée à la dernière minute. Le droit de la femme est mentionné seulement dans l’article 10… en tant que mère !

Concernant la charia, l’article 2 déclare que les « principes de la loi islamique sont la source principale de la législation ». La tentative des salafistes pour imposer la formule « préceptes de la charia » n’a pas abouti. L’article 219 explique que les « principes de la charia » englobent « les règles fondamentales et la jurisprudence des doctrines sunnites ». Cela laisse la porte ouverte à une multitude d’interprétations, sans parler du risque d’intervention des islamistes dans le droit pénal…

L’institution religieuse Al-Azhâr se voit reconnaître un rôle politique avec l’article 4 qui lui donne la tâche d’interpréter la charia : « L’opinion du conseil d’Al-Azhar doit être prise pour les affaires concernant la charia ». Le mot « affaires » est plus que flou. Cela pourrait donner à cette institution un droit de regard sur les lois qui ne seront en vigueur qu’après leur adoption par le Conseil des hauts érudits d’Al-Azhar nommés par le président.

Un référendum contesté

Avec le référendum des 15 et 22 décembre, Morsi recherchait une légitimité supplémentaire. Il est très loin du succès escompté malgré le résultat officiel de 64% en faveur du projet. D’abord, le scrutin est marqué par de nombreuses irrégularités, au point que Baha Eddin Hassan, responsable du centre du Caire des Droits l’Homme, parle de « référendum à la Moubarak » (5). La liste des irrégularités est longue : absence de contrôle judiciaire, remplacement des juges par des observateurs d’une ONG proche des Frères musulmans, observateurs arrêtés, intimidations, vols de bulletins, fermeture prématurée de bureaux de votes…

Plus encore, l’abstention est très forte, environ deux tiers des inscrits, avec des pointes comme à Aswan, où 86 % de l’électorat n’a pas pris part au vote. C’est la plus faible participation de tous les scrutins organisés depuis le 25 janvier 2011.

Un vif ressentiment (6) se traduit par de puissantes mobilisations contre les autorités sur l’ensemble du territoire. La résistance gagne immédiatement un écho populaire qui s’exprime avec la fronde des juges, les interventions des artistes inquiets des pressions et de la censure ou encore des médias, télévisions et journaux, inquiets pour liberté d’expression et l’indépendance de la presse en raison des multiples pressions et du harcèlement des islamistes depuis juin 2012. Les jeunes supporters de football toujours marqués par la sanglante répression de Port-Saïd au début de l’année se mobilisent, sans parler des salariés de plus en plus confrontés à une politique autoritaire qui cherche à bloquer les protestations et les syndicats indépendants.

Les manifestations sont importantes. Des slogans réapparaissent comme « pain, justice sociale et liberté » ou « le peuple veut la chute du régime », signe de la profondeur de la colère. Les autorités tentent d’assimiler le pouvoir judiciaire au régime Moubarak. Si certains des hauts magistrats sont bien issus du camp Moubarak, nombre d’entre eux ont lutté pour l’indépendance du pouvoir judiciaire et participé à la contestation démocratique. En Égypte, les juges bénéficient d’un crédit certain, apparaissant comme un recours dans un contexte d’inégalités criantes. D’où l’importance des batailles juridiques.

Les autorités restent d’abord inflexibles. Elles tentent de reprendre l’initiative, jouant d’une virulente démagogie anti feloul (restes de l’ancien régime). Elles organisent le 2 décembre une contre-manifestation puis se lancent à partir du 3 décembre dans l’encerclement de la Haute Cour Constitutionnelle pour l’empêcher de prononcer l’inconstitutionnalité du Sénat, de la Commission constituante et des décrets Morsi (7). Le recours au référendum repose sur l’argument de la nécessité de l’épuration des éléments pro-Moubarak et contre-révolutionnaires du système judiciaire, la défense du pays menacé par ces feloul et leurs alliés dans la justice.

La protestation ne cesse d’augmenter. Une manifestation historique se déroule le 4 décembre : elle converge sur le Palais présidentiel à Héliopolis sans oublier de nombreux cortèges dans le pays. Différents locaux du Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ) des Frères Musulmans sont pris pour cible. Au Caire, les manifestants encerclent le Palais, le président préfère partir… Le lendemain, les partisans Frères Musulmans provenant de tout le pays s’en prennent aux manifestants à Héliopolis et ailleurs. Les affrontements violents font sept morts et plusieurs centaines de blessés.

Vives oppositions

La puissance des Frères, qui reste importante, est le fruit d’un lent et patient travail de pénétration du corps social et d’enracinement depuis les années 1970, après leur répression et leur marginalisation à l’époque nassérienne. Leurs succès électoraux, leur place dans les syndicats professionnels, leur place dans la société, leur capacité à mobiliser en attestent.

Mais avec cet épisode de profond mécontentement qu’ils subissent, on voit bien qu’ils sont loin d’être invincibles. C’est même impressionnant, notamment dans les villes de province où cela peut se révéler bien plus compliqué de s’opposer à eux. Leurs erreurs politiques ont engendré le présent ras-le-bol. Leur reculade est claire, même si elle s’est révélée limitée à l’annulation le 9 décembre du décret controversé sur ses pouvoirs. Bien sur, Morsi n’a pas cédé sur l’essentiel, à savoir le référendum sur la Constitution. Les mobilisations ont mis en difficulté les Frères Musulmans mais ils n’ont pas pour autant disparu. Loin s’en faut.

Face au pouvoir en place et à ce passage en force, différents courants se sont regroupés au sein du Front National pour le Salut de la Révolution (FNS) à partir d’octobre (8), reprenant les revendications du mouvement pour une autre constitution, la justice pour les martyrs, le jugement des responsables et des réformes économiques. Le FNS regroupe des organisations libérales, laïques et de gauche. On citera les nationalistes du Courant populaire égyptien du nassérien Hamdîn Sabbahi, les libéraux comme le Parti des Libres Égyptiens, le Wafd, le Parti de la Constitution de Mohamed El-Baradie, des groupes jeunes comme le Front démocratique du 6 avril, la gauche avec le modéré Parti démocratique social égyptien, le Tagammu’ (Rassemblement), l’Alliance populaire socialiste, le Parti socialiste d’Égypte et les Socialistes révolutionnaires ou encore l’Association nationale pour le changement.

Le FNS a activement participé aux larges mobilisations, réclamant l’annulation de la Déclaration constitutionnelle, la non-tenue du référendum et la mise en place d’une nouvelle Assemblée constituante. Non sans hésiter, quelques fois, entre refus et négociations…

Ce large regroupement connaît néanmoins des tensions internes (9), notamment avec les critiques des jeunes du Parti de la Constitution, du Courant populaire et de l’Alliance populaire socialiste, à propos de la présence de felouls. Abdel Moneim Aboul Fotouh, ancien Frère musulman et candidat aux présidentielle, refuse de rejoindre cette alliance pour cette raison. La présence de ‘Amr Moussa, ancien ministre des affaires étrangères de Moubarak, pose problème. Le risque existe que le FNS ne devienne qu’un simple rassemblement des sensibilités hostiles aux Frères Musulmans. Cette question est épineuse. Sans parler des divergences : certaines franges semblent disposées à négocier et à revenir dans le processus officiel, au risque de renoncer aux objectifs de la révolution.

La gauche, dans ses différentes composantes, participe aux mobilisations. Divisée et fragile, elle ne dispose pas d’une réelle influence autonome. Outre les divergences et les rivalités, sa dernière tentative, en septembre, de se regrouper avec l’Alliance démocratique révolutionnaire (ADR) n’a pas donné de résultats tangibles (10). Elle comprend le Parti socialiste d’Égypte, l’Alliance populaire socialiste, le Tagammu’, le Parti ouvrier et paysan, le Parti communiste égyptien, la Coalition égyptienne de lutte contre la Corruption, le Mouvement révolutionnaire socialiste (Janvier), l’Union de la jeunesse socialiste et le Mouvement Mina Daniel. Ahmed Baha Chaban, figure du PSE, considère qu’elle n’est pas une simple coalition électorale mais un projet à long terme pour bâtir un bloc capable d’intervenir (11). L’avenir tranchera.

Les Frères Musulmans et l’exercice du pouvoir

Ces récents développements traduisent une forte baisse de la popularité de la Confrérie. Les Frères musulmans avaient frôlé la majorité aux législatives. Ils avaient suscité d’immenses espoirs pour répondre aux attentes en termes de démocratie et de réformes sociales.

C’est leur gestion des affaires publiques qui est en cause. Ils sont apparus autoritaires, voire autocratiques, avec leur volonté de s’assurer le contrôle des pouvoirs. Pourtant, au départ, cela n’allait pas dans une telle direction. Après une courte cohabitation avec le CSFA (Conseil Supérieur des Forces Armées), Morsi limogeait le 12 août plusieurs ministres-généraux et donnait l’impression d’aller vers la fin du régime militaire. En fait, ce sont des négociations en coulisse qui ont permis une telle décision.

Un tournant s’opéra à l’automne. Le 10 octobre, suite à l’émotion provoquée par l’acquittement des responsables de la « bataille des chameaux » (où des nervis avaient chargé les manifestants à la Place Tahrîr), Morsi s’en prend aux anciens responsables acquittés, promettant qu’ils seront rejugés. Il révoque le procureur général d’Égypte qui refuse de démissionner et appelle ses partisans à descendre dans la rue. Mais le 12 octobre, les Frères Musulmans sont chassés de la Place Tahrîr par des jets de pierre. Le 18 novembre, lors de la commémoration des victimes, des manifestants essayent d’enlever les blocs de béton fermant l’accès au ministère de l’intérieur. La police réprime. La démagogie contre le pouvoir judiciaire redouble.

Cette forte désillusion envers les Frères Musulmans se retrouve dans la radicalité de l’hostilité : Morsi est comparé à Moubarak ou est dénommé « Morsylini ». Sa démission et son départ sont réclamés. Cette tonalité nouvelle ressemble à la première contestation contre Moubarak.

L’équipe au pouvoir a choisi de gagner les bonnes grâces de l’impérialisme. Morsi s’est engagé à respecter les accords internationaux signés par l’Égypte. Les États-Unis font preuve d’un réel « pragmatisme politique » (selon l’expression d’Abdel-Moneim Saïd, ancien PDG d’Al-Ahrâm), recherchant d’abord le maintien de leurs intérêts stratégiques. Le soutien au régime s’opère en contrepartie de la garantie de la sécurité d’Israël, d’une stabilité locale et régionale, de la poursuite des privatisations et d’investissements étrangers, de la sécurité du canal de Suez par où transite environ 8 % du commerce mondial. Washington ne dit rien sur la Déclaration constitutionnelle, mais couvre Morsi d’éloges sur Gaza. Selon la politologue Hala Moustapha, les États-Unis et des cadres des Frères musulmans concluent des arrangements, sans doute avec l’aide de la Turquie et du Qatar. L’attitude conciliante de l’Europe repose sur des calculs davantage stratégiques que démocratiques. Le FMI semble aussi bien disposé comme en attestent les discussions entre M. Morsi et Christine Lagarde au cours de l’été, alors que le gouvernement avançait vers une politique orthodoxe avec une possible dévaluation de la livre, la réduction des subventions et l’augmentation des taxes.

Luttes sociales et question syndicale

Un profond mécontentement social s’exprime sans cesse. Les luttes sociales, par leur ampleur et leur constance, sont un facteur d’importance dans la situation générale. La rentrée sociale 2012 a été agitée avec plus de 2.000 grèves en septembre et octobre (12).

Les protestations prennent des formes multiples : grève, sit-in, manifestation, blocage des routes ou des voies ferrées, d’administration ou de commissariat, occupations de lieux publics, voire même attaque de bâtiments d’État, séquestration de responsables ou encore refus du paiement des factures d’eau ou d’électricité. Cela peut aller jusqu’à des émeutes. Ces luttes sont souvent partielles ou locales, quelques fois elles touchent l’ensemble d’un secteur. Les tentatives de grève générale ont échoué. Les griefs sont surtout économiques, portent sur des augmentations de salaires, l’embauche des précaires, parfois la nationalisation. Mais ils peuvent prendre un caractère politique comme avec la demande du renvoi de responsables d’entreprises, notamment celles liées à l’armée ou à l’ancien régime (13).

Les salariés doivent faire face à une politique de plus en plus autoritaire (14). Un décret du Conseil suprême des forces armées (CSFA), du 8 mai 2011, criminalisait les résistances sociales avec lourdes amendes et peines de prison. En juin 2012, on estimait que plus de vingt mille travailleurs égyptiens avaient été licenciés depuis le 25 janvier 2011 pour protestation sociale (15). Les mesures répressives sont multiples : harcèlement judiciaire, emprisonnements, sanctions disciplinaires, mutations arbitraires pour fait de grève ou activité syndicale.

Un dynamique syndicalisme indépendant, qui s’est beaucoup développé, doit faire face à de sérieuses entraves. Son existence reste précaire. Sa reconnaissance légale est loin d’être acquise sans parler de la persistance de l’ancienne Fédération syndicale officielle (FSE), que les Frères Musulmans cherchent à maintenir et à contrôler.

La future loi syndicale représente un enjeu important. Après les espoirs du début du processus, avec un premier projet élaboré en été 2011, les signes sont aujourd’hui inquiétants. Le premier projet a été mis en veilleuse par le CSFA, puis par le Parlement dominé par les Frères musulmans. Ces derniers ont préparé un autre texte de loi qui, de facto, interdit la formation de plus d’un syndicat dans une entreprise « pour éviter les redondances, sans limiter le droit de se syndiquer » selon le député islamiste Khaled al-Azhari, devenu ministre du Travail… Les prochaines élections syndicales seront un test. Initialement prévues en novembre, elles ont été reportées de 6 mois. Les partisans du pluralisme syndical s’y opposent et exigent, d’abord, l’adoption d’une loi sur les libertés syndicales.

Les Frères Musulmans tentent aussi de s’assurer le contrôle des syndicats avec des amendements à la loi de la FSE. Ces amendements vont faciliter la mainmise du régime en place sur les syndicats officiels. En attendant, les membres actuels des directions syndicales qui ont atteint l’âge de la retraite seront remplacés par d’autres. Les remplaçants doivent être choisis en fonction des résultats des précédentes élections syndicales (truquées) ou nommés sur décision administrative soumise à un aval ministériel. Le militant syndical Saber Barakat, membre du Comité égyptien pour la défense des droits des travailleurs, estime que cela favorisera l’hégémonie des Frères musulmans sur le syndicalisme officiel : près de 80 % des dirigeants ont plus de 60 ans ! Il s’agit d’un affrontement entre les partisans de l’ancien régime et les Frères musulmans.

Obstacles et enjeux

La conflictualité politique et sociale est forte en Égypte. Rien n’est joué. Les dernières semaines en attestent. La situation générale est caractérisée par sa volatilité. Plusieurs obstacles sérieux existent pour une évolution favorable aux revendications démocratiques et sociales.

L’évolution générale de la situation politique reste le facteur décisif. Sa complexité est grande car elle ne se résume pas à une opposition entre intégristes et laïcs (16). Les questions de la rupture avec le régime Moubarak et de la démocratisation restent en cours. Entre une évolution vers plus d’espace démocratique ou plus de fermeture, les options sont nombreuses. Tout dépendra des mobilisations, de l’enracinement des forces démocratiques et du rapport de forces. Pour l’instant, l’opposition aux forces islamistes n’a pas réussi à imposer un rapport de forces favorable. La structuration des travailleurs et des jeunes reste très faible. D’où le rôle dirigeant des forces libérale ou nationaliste.

Le niveau de protestation sociale est élevé. Les tentatives pour arrêter les protestations sociales ont échoué à ce jour, mais elles se poursuivent. La forte conflictualité sociale n’a pas réussi à imposer un rapport de force favorable. Le mouvement syndical indépendant, en plein essor, reste fragile et marqué par des divisions et des disparités en termes d’expériences et d’enracinement. Dans les récentes mobilisations de rue il n’a pas joué un rôle autonome, même s’il participe aux mouvements.

Un des éléments les plus positifs est l’apparition d’une nouvelle génération de militants, tant dans les groupes jeunes que dans les réseaux syndicaux. L’un des enjeux est la capacité des pôles combatifs à s’enraciner et à se constituer en force capable de peser sur la situation générale et d’avancer dans la satisfaction de revendications démocratiques et des demandes sociales de rupture et de changement réel. Immense tâche… qui est loin d’être acquise.

Les récents événements démontrent que l’Égypte depuis le 25 janvier 2011 est toujours une terre de rebondissements d’ampleur et d’importantes mobilisations. La fronde contre les Frères Musulmans et leur reculade prouvent que les jeux sont loin d’être faits en faveur des courants islamistes. Pour autant, ceux-ci restent des éléments d’influence.

Synthèses actualisées Inprecor

Les enjeux institutionnels se révèlent des questions sensibles pour le devenir politique du pays. Sans oublier la question sociale et son acuité. Le chantier ouvert par le départ de Hosny Moubarak est donc toujours en cours de construction. Rien n’est encore stabilisé. Malgré sa complexité, la situation est riche de risques énormes et de potentiels importants. Le processus révolutionnaire continue… ■

* Chedid Khairy (pseudonyme) est un militant marxiste révolutionnaire impliqué dans la solidarité avec le Maghreb et le Moyen-Orient.

Notes

1. Amina al-Naqqâch, « Azmat siyasy lâ qânûnîa », Al-Ahâlî du 16 décembre 2012.

2. http://hebdo.ahram.org.eg/NewsContent/950/10/124/916/Egypte--La-nouvelle-déclaration-constitutionnelle.aspx

3. http://www.egyptindependent.com/news/egypt-s-draft-constitution-translated

4. Aliaa Al-Korachi et Héba Nasreddine, « Égypte : la Constitution d’un régime autoritaire », Al-Ahram Hebdo du 5 décembre 2012.

5. Conférence de presse, 16 décembre 2012.

6. Pour une riche évocation en français, voir les articles de Jacques Chastaing sur les sites web d’Europe Solidarité Sans Frontières, de Carré Rouge et de Contretemps.

7. Tamer Wagih, Maqâl ‘an bo’sa al ikhwân, Al-Masry Al-Youm, 16 octobre 2012.

8. Al-Ahrâm, 6 octobre 2012.

9. Al-Ahrâm 19 septembre 2012 ; Al-Ahaly, 19 septembre 2012.

10. Ahram Online, 28 novembre 2012

11. Al-Ahrâm, 20 septembre 2012.

12. Voir les rapports des ONG Al-Ard, Awlâd al Ard, et al Markaz al Masri lil Houqouq al Iqtisâdya wa al-igtimâ’îa.

13. Par exemple dans le groupe chimique Nasr, filiale de la production militaire au sein du service national d’organisation des projets (NSPO), les ouvriers exigent le renvoi du major général à la tête du NSPO, la suppression des postes des officiers et la limitation à un, par secteur, du nombre de directeurs militaires.

14. Voir Fatma Ramadan, dirigeante de la centrale syndicale indépendante (EFITU) et membre de « Renouveau socialiste » : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article27082

15. Rapport du centre Awlâd al-Ard, juin 2012.

16. Voir la version anglaise de la contribution de Tamer Wagih, Egypt Independent, 25 novembre 2012.

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