Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 505-506 mai-juin 2005 *

LECTURES

De la séparation des Églises et de l’École

Cf. aussi : [Religion]

Jean-Pierre Debourdeau

Benoît Mély, De la séparation des Églises et de l’École — Mise en perspective historique, Lausanne 2004, Éd. Page deux — Cahiers Libres.

Cette année du centenaire de la séparation de l’Église et de l’État en France voit fleurir livres et articles. La thèse du regretté Benoît Mély qui s’attache à l’événement antérieur de la séparation des Églises et de l’École sort du lot. C’est un livre imposant de plus de sept cents pages. Mais il faut s’y plonger, il se lit facilement, le jargon en est absent et l’auteur prend grand soin de définir les concepts qu’il utilise dans un domaine où les polémiques idéologiques ont souvent remplacé les analyses sérieuses. Une table de pas moins de huit pages permet en fin de volume de se reporter avec précision à la subdivision à laquelle on veut se référer.

Une vision transnationale

Son originalité est de traiter comparativement les relations entre les Églises, l’État et les appareils scolaires dans quatre pays européens (outre la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Italie). Nous ne sommes pas habitués, sur cette question, à une vision transnationale. C’est en effet une grande première. Les ouvrages, en français, sur la séparation des Églises et de l’École, telle qu’elle a été débattue ailleurs qu’en France, sont pratiquement inexistants, et dans d’autres langues, peu nombreux. De là à conclure que la laïcité est une spécificité franco-française, il n’y a qu’un pas, vite franchi, aussi bien par ceux qui veulent lui tordre le cou au nom d’une soi-disant norme européenne dont la France s’écarterait, que par leurs adversaires jamais en retard d’une exaltation chauvine. En fait, ce que démontre avec force documentation irréfutable Benoît Mély c’est, au contraire, le combat partagé, au-delà des frontières, sur ce terrain, par les forces progressistes, au premier rang desquelles se sont vite trouvés prolétariat et courant socialiste-communiste, non sans diversité d’orientation, notamment sur le fait de savoir si la laïcité est un objectif immédiat ou subordonné à la prise du pouvoir. Il est aussi intéressant de noter que l’aile radicale des courants sécularisateurs (en Grande-Bretagne), séparatistes (en Allemagne) ou laïcisateurs (en France) ne confondent pas séparation et étatisation. Une grande méfiance règne quant à une éventuelle mainmise de l’État sur « l’instruction publique » (Condorcet, Mary Wollstonecraft, Marx, etc.). Les vicissitudes des luttes démocratiques, du combat de classe, de la fluctuation des rapports de forces, les situations de départ contrastées (place de ou des Églises, système scolaire initial, etc.) ont fait qu’ont rarement coïncidé avancées ou reculs dans ces domaines, si on excepte 1848 et la fin des deux guerres mondiales (la deuxième sortant du cadre de cet ouvrage). D’où une histoire contrastée où les histoires nationales comptent énormément et où chaque pays va se trouver tour à tour à l’avant-garde dans ses penseurs, ses expérimentations et même sa législation, pour se voir ensuite relégué à l’arrière-ban, alors que la relève est prise ailleurs.

Une vision non chauvine

Sans doute la France a-t-elle réussi davantage que les autres à assurer la victoire durable de la séparation. Mais il faut nuancer, en la situant, à son départ, dans un contexte conjoncturel très particulier (où nombre de décisions municipales, après la chute du second Empire, ont précédé les décisions nationales) autant qu’en prenant en compte toutes les limitations et restrictions qui l’ont accompagnée ou rognée ensuite : du statut particulier maintenu en Alsace et Moselle, ou Outre-mer, aux subventions publiques toujours accrues données au privé, sans parler de ce qui s’est passé sous Pétain. L’auteur fait aussi un sort à l’idéologie de rechange qui va progressivement (les devoirs envers Dieu restent au programme jusque dans les années 1920) remplacer la religion chrétienne à l’école : la religion de la République et de la Patrie (Jules Ferry ou Gambetta le disent explicitement). Ce qui, là non plus, n’est pas propre à la France (même si M. Chauvin était citoyen français). L’expression « Libre Pensée» est née en Angleterre au XVIIIe siècle. La première séparation effective des Églises et de l’État a lieu en 1791 aux États-Unis sur la lancée de la guerre d’indépendance. C’est en Allemagne que naît le premier projet de former des citoyens européens sinon des « citoyens du monde » (Kant). Les Pays-Bas sont les premiers à déconfessionnaliser leur école primaire (1806), la première université laïque voit le jour à Berlin en 1810. En Allemagne, toujours, les congrégations enseignantes catholiques sont dissoutes entre 1872 et 1875. Dés 1868, des communes italiennes suppriment l’enseignement religieux dans les écoles, enseignement qui ne sera plus obligatoire en 1877 (cinq ans avant la France), les facultés d’État de théologie catholique sont abolies en 1873 (douze ans avant la France) et en 1877, l’enseignement secondaire est débarrassé de l’enseignement religieux et les aumôneries de lycées abolies (quatre ans avant la France).

Séparation ou intégration-subordination

Les courants porteurs de la revendication de séparation ont, dans tous les pays, leur aile droite (type les sécularisateurs « non sectaires » britanniques, partisans d’une école non confessionnelle, mais déiste), toujours prête au compromis et inquiète des conséquences de la déchristianisation de fait des masses populaires sur l’ordre social (quant à nous, évidemment nous n’assimilons pas déchristianisation et laïcité). Un des intérêts du livre est de présenter l’alternative qui agite régulièrement les pouvoirs entre une politique de séparation (au-delà de la simple tolérance interconfessionnelle qui l’a souvent préparée mais reste dans un cadre où le pluralisme reconnu se limite aux religions ) et une politique d’intégration-subordination (cf. l’anglicanisme, le joséphisme ou le gallicanisme ; de la Constitution civile du clergé pendant la Révolution française où l’Église devenait un service public, aux divers concordats et jusqu’à ce qu’ont inauguré Chevènement et Pasqua et systématisé Sarkozy vis-à-vis du culte musulman).

Cette étude fera donc date et nous aide à comprendre le temps présent. Un seul exemple : ce qu’il dit de l’influence contradictoire du méthodisme en Angleterre peut aider à mettre en perspective l’influence actuelle de courants islamiques parmi les Musulmans d’Europe. Reste à souhaiter que d’autres chercheurs y ajoutent leurs recherches sur d’autres pays et que soit traitée, du même point de vue international, la séparation des Églises et de l’État, au-delà du strict scolaire. Ce qui évidemment nous entraîne bien au-delà des limites que l’auteur s’est fixé dans cet ouvrage mais permet de resituer cette question dans l’histoire longue, au-delà du 1789-1914 qui le borne. Nous y retrouverions, à l’avant-garde, les penseurs arabes et persans du Haut Moyen Âge puis les courants hérétiques qui leur ont succédé comme précurseurs d’une radicalité dont le fil rouge va jusqu’à nous et que Benoît Mély n’oublie pas de saluer au passage comme il sait faire leur place aux contradictions qui traversent le monde des croyants sans les réduire à une tactique d’adaptation opportuniste.

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