Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 607-608 août-septembre 2014

CAPITALISME

Ebola : un virus au cœur des ténèbres

Cf. aussi : [Afrique]

Jean Batou*

Filoviridae Ebola est un virus formé d’une dizaine de protéines, identifié pour la première fois en 1976, au Zaïre, aujourd’ hui République démocratique du Congo (RDC). Si l’on en connaît actuellement cinq types, c’est une mutation de la première souche connue que l’on retrouve aujourd’hui en Afrique occidentale (1). Les chauves-souris frugivores d’Afrique subsaharienne en sont sans doute le principal réservoir ; ces mammifères volants le transmettent aux singes et à d’autres animaux, mais aussi directement à l’homme. Cet agent pathogène provoque des épidémies récurrentes d’une fièvre mortelle, dont les premiers symptômes sont de type grippaux, avant de provoquer asthénie, diarrhées, vomissements et souvent hémorragies, des manifestations qui peuvent être confondues avec celles d’autres affections. Il provoque la mort en une dizaine de jours dans plus d’un cas sur deux.

Depuis la première irruption d’Ebola en RDC, une vingtaine d’épidémies ont touché une dizaine de pays, d’abord dans le bassin du fleuve Congo (Ebola est le nom de l’un de ses affluents), puis plus récemment en Afrique occidentale, en particulier en Guinée, au Liberia, en Sierra Leone, au Nigeria, et tout récemment au Sénégal (2). Pourtant, il est certain que l’épidémie ouest-africaine en cours fera plus de victimes que l’ensemble des épisodes recensés jusqu’ici : de 1976 à 2013, Ebola aurait causé 2.345 morts, alors que l’OMS évalue à quelque 20.000 (sous toute réserve) le nombre de personnes que devrait toucher la pandémie actuelle. En effet, pour la première fois, elle s’est frayée un chemin vers des centres urbains importants, dont Conakry (Guinée), Monrovia (Liberia) et Freetown (Sierra Leone). Notons enfin que ce sont les femmes qui paient le plus lourd tribut à ce virus, parce que ce sont elles qui prodiguent les soins aux malades.

Ebola et accaparement des terres

Comment expliquer la transmission à l’homme de ce germe précédemment confiné à la faune sauvage ? Elle découle de l’exploitation de plus en plus intense de la savane africaine, une vaste zone de 400 millions d’hectares, du Sénégal à l’Afrique du Sud, que la FAO et la Banque mondiale présentent comme le nouvel eldorado agricole mondial (3). Le recul de la petite agriculture paysanne au profit de l’agrobusiness d’exportation, le déracinement de millions de petits producteurs paupérisés et la concentration des terres entre les mains de grandes sociétés multinationales en sont les conséquences les plus connues. Cette « accumulation par dépossession », en plein essor dans les pays touchés par le virus Ebola, se traduit par le défrichement d’espaces considérables, entraînant la mise en contact de communautés villageoises précarisées avec un gibier traqué, toujours plus loin au cœur des forêts tropicales.

Certes, les singes, les petits mammifères et les chauves-souris font partie depuis longtemps de l’alimentation traditionnelle des populations de ces régions. Mais leurs carences croissantes en protéines les poussent à consommer de plus en plus de « viandes de brousse », qui les exposent à des agents pathogènes nouveaux (4). De surcroît, le bouleversement des écosystèmes résultant des défrichements à grande échelle de ces dernières années a contribué à multiplier les contacts entre animaux infectés et groupes humains. En particulier, la déforestation – 4 millions d’hectares en Afrique subsaharienne, de 2000 à 2010, soit un tiers du déboisement mondial (FAO) – et le réchauffement climatique global ont accentué l’aridité et la durée de la saison sèche, deux facteurs favorables au déclenchement des épidémies, dans la mesure où ils poussent les animaux porteurs de nombreux virus à sortir de leurs niches écologiques traditionnelles (5).

Dans la période récente, les pays touchés par l’épidémie en cours ont été tout particulièrement choyés par les investisseurs internationaux en raison de leur abondance en terres cultivables « disponibles », de la vulnérabilité de leur petite paysannerie, vouée à l’agriculture de subsistance, et de conditions politiques favorables (promotion de la libre entreprise et repli de l’État). C’est ainsi que de gros intérêts italiens (Nuove Iniziative Industriali) et étatsuniens (Farm Land of Guinea) ont jeté leur dévolu sur la Guinée. On retrouve aussi des intérêts malaisiens au Liberia (Sime Darby), mais aussi suisses (Addax) et sino-vietnamiens en Sierra Leone. Ils contrôlent surtout une production d’agrocarburants en pleine expansion.

Un petit paysan témoigne ainsi des conséquences sociales du contrôle de la compagnie malaisienne Sime Darby sur les meilleures terres du Liberia : « Maintenant, nous manquons de nourriture (…). Nous n’avons pas d’hôpitaux, pas d’écoles. Nous n’avons plus de travail. Nous ne pouvons plus payer les enseignants qui s’en vont » (6). C’est que l’accaparement des terres par des compagnies privées étrangères intervient dans la foulée de plusieurs décennies d’ajustement structurel, qui ont littéralement détruit les infrastructures publiques, notamment scolaires et sanitaires, des pays les plus pauvres d’Afrique subsaharienne. Aujourd’hui, Ebola va encore aggraver cette misère endémique en provoquant une crise alimentaire spécifique dans les régions les plus touchées, conséquence directe des mesures de quarantaine imposées, qui perturbent les activités agricoles et les échanges commerciaux, suscitant une hausse préoccupante des prix des aliments de base (7).

Rançon de la misère

Le premier foyer de l’épidémie en cours semble s’être développé, dès décembre 2013, dans les villages entourant la ville de Guéckédou, au sud de la Guinée, une agglomération qui a vu sa population pratiquement tripler en dix ans, de 2000 à 2010, suite à l’afflux de réfugiés des guerres civiles de Sierra Leone et du Liberia. Ses infrastructures publiques sont bien entendu incompatibles avec les besoins élémentaires de ses habitants, et les autorités y sont totalement discréditées. Comme cela était prévisible, son personnel médical, peu nombreux et sous-équipé, n’a pas les moyens de faire face à l’afflux des malades et de se protéger de la contagion, transformant ainsi ses très fragiles institutions sanitaires en centres de propagation de l’épidémie.

Dans de telles conditions, alors qu’il n’existe encore aucun test disponible sur place pour déterminer si une personne a bien été infectée (il faut pour cela envoyer un prélèvement en Europe ou en Amérique du Nord), l’épidémie a vite échappé à tout contrôle. Elle a touché de proche en proche les agglomérations voisines, d’autant que Guéckédou est le siège d’un important marché régional, pour atteindre les capitales de la Guinée, du Liberia et du Sierra Leone. Il faut se rendre compte que, d’après les enquêtes épidémiologiques en cours, chaque malade a pu avoir en moyenne des contacts avec 20 à 40 personnes, qu’il faudrait théoriquement pouvoir identifier et suivre pendant 21 jours (8).

En Europe ou en Amérique du Nord, il ne serait pas difficile d’enrayer la contagion d’une maladie qui se transmet surtout par le contact direct avec les fluides corporels des malades (salive, sueur, vomissements, urine, fèces, sperme, sang, etc.), même si la possibilité d’une infection par inhalation du virus ne semble pas exclue (9). En effet, contrairement au sida, le temps d’incubation d’Ebola est court (une dizaine de jours en moyenne) et les personnes touchées ne sont contagieuses que durant la brève période où elles présentent des symptômes. Il suffit donc de disposer d’infrastructures sanitaires permettant de prendre en charge les malades en toute sécurité (port de blouses, de gants et de masques efficaces ; seringues stérilisées, etc.) en évitant qu’ils aient des contacts non protégés avec leurs familles, mais aussi d’informer et de suivre les personnes ayant été en relation avec eux.

Mais, dans des pays qui disposent de moins d’un médecin pour 50 000 habitants, « le personnel de terrain (…) n’a pas accès au matériel indispensable pour se protéger et protéger ses patients. Nombre de ses hôpitaux sont dévastés, si bien que le contrôle de l’infection est très limité et qu’il n’y a presque aucun moyen de tracer les personnes à risque » (10). Au total, selon l’OMS, près de 8 % des victimes d’Ebola appartiendraient ainsi au personnel médical (11). « En Sierra Leone, dans la ville de Kenema, dix-huit médecins et infirmières ont contracté Ebola, et cinq au moins en sont morts » ; « des infirmières ont cessé de travailler : elles devaient toucher un supplément de 13 dollars par semaine pour travailler 12 heures par jour en tenue de protection, mais le gouvernement n’a pas honoré ses promesses » ; « Au Liberia, des pans entiers du système de santé sont à la dérive. (…) Les hôpitaux de Monrovia, la capitale, sont surchargés par des patients d’Ebola et refusent les nouveaux cas (…) des cadavres infectés gisent dans les rues : l’épidémie est en train de prendre des allures médiévales » (12).

Mobilisation populaire indispensable

Une lutte efficace contre l’épidémie impliquerait des moyens plus importants, mais surtout une mobilisation populaire au côté des acteurs sanitaires, certes pour éviter que des malades ne soient dissimulés par leurs familles, pour sécuriser les cérémonies funéraires – les défunts étant alors particulièrement contagieux – et désinfecter les maisons des morts, mais aussi et surtout pour exiger une politique sanitaire répondant aux besoins des populations menacées. Autant de conditions qui font défaut dans des régions qui ont de quoi se méfier de leurs autorités, plus promptes à criminaliser les familles qui soignent leurs proches sans les déclarer et à déployer des soldats pour interdire les mouvements de population, qu’à renforcer le financement et la prise en charge collective des mesures sanitaires indispensables (13).

De surcroît, pourquoi les habitants des pays concernés feraient-ils confiance à des intervenants étrangers, en grande majorité blancs (OMS, MSF, Unicef, Croix-Rouge, etc.), déployés sur le terrain en tenue de scaphandrier, qui prétendent leur arracher leurs morts pour les placer dans des sacs plastiques ? Compte tenu du rôle des institutions financières internationales dans l’imposition de plans d’ajustement structurel mortifères depuis une trentaine d’années, tous les ingrédients ne sont-ils pas au contraire réunis pour alimenter des théories du complot, qui soupçonnent des intérêts racistes et néocolonialistes d’avoir provoqué sciemment les épidémies de sida et d’Ebola pour s’approprier à nouveau les richesses de l’Afrique (14) ?

Des initiatives spontanées portées par des artistes, chanteurs et comédiens, mais aussi par des blogueurs, pour alerter leurs concitoyens et les inciter à se protéger du mal, comme l’engagement des malades rescapés dans les campagnes de prévention, donnent sans doute une première idée des pistes qu’il faudrait privilégier (15). Cependant, une véritable organisation populaire de la résistance à l’épidémie nécessiterait la reconnaissance de droits démocratiques fondamentaux, et leur traduction sur le plan organisationnel, toutes choses incompatibles avec la préservation des énormes privilèges des bourgeoisies locales et de leurs tuteurs internationaux.

Enfin, sur le plan international, la réaction tardive et hésitante de l’OMS paraît d’autant plus dérisoire que le montant des dotations de crise dont elle dispose pour faire face aux épidémies a été réduit de moitié au cours de ces deux dernières années : de 469 millions de dollars en 2012-2013 à 228 millions en 2014-2015. Signe des temps, c’est la Banque mondiale qui a débloqué 200 millions de dollars d’urgence pour suppléer aux carences de l’agence onusienne (16). De même, ce sont des ONG comme Médecins sans frontières (MSF), voire des ordres religieux comme celui de San Juan de Dios, auquel appartenait le prête espagnol récemment victime de l’épidémie, que l’on retrouve aux avant-postes de l’intervention sur le terrain (17). Une image parlante de la privatisation de tâches essentielles, de plus en plus délaissées par les États et les organisations internationales qui en dépendent.

Faillite morale du capitalisme

Depuis que l’OMS a déclaré très tardivement (18), le 8 août dernier, que l’épidémie ouest-africaine était devenue une urgence sanitaire internationale, les start-up pharmaceutiques les plus avancées dans la mise au point de vaccins ou d’antiviraux, comme Tekmira, Sarepta, BioCryst, NanoViricides, Mapp Bio (concepteur du ZMapp, un cocktail de trois anticorps administré avec succès à deux humanitaires étatsuniens contaminés, mais qui a échoué sur un prêtre espagnol et un médecin libérien), ont vu leurs actions flamber en bourse. Elles disposent en effet de substances, certes en quantités expérimentales, mais pratiquement prêtes à être testées sur l’homme (19).

Selon le professeur Daniel Bausch (Tulane School of Public Health and Tropical Medicine), le principal obstacle à la production de médicaments efficaces n’est pas d’ordre scientifique ou technique, mais économique : « Les compagnie pharmaceutiques sont peu motivées à investir des dollars en recherches et développements pour le traitement d’une maladie qui apparaît sporadiquement dans des pays africains à faibles revenus » (20). C’est pourquoi le Dr John Ashton, président de la Faculté britannique de santé publique parle de « banqueroute morale » de l’industrie pharmaceutique et du capitalisme (21).

Jusqu’ici, Ebola n’avait réussi à intéresser que les militaires, au nom de la prévention du bioterrorisme. Mais les majors pharmaceutiques avaient refusé de financer des tests cliniques indispensables et très coûteux. Si bien qu’aujourd’hui, l’OMS a dû déclarer éthiquement acceptable l’utilisation de substances non homologuées sur les personnes atteintes, compte tenu du taux de létalité très élevée du virus. Il y a urgence, affirme Peter Piot, le codécouvreur d’Ebola et membre fondateur du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) : « Une fois l’épidémie terminée, il n’y aura plus d’efforts d’investissement dans la recherche sur les traitements et les vaccins. Lorsqu’une nouvelle épidémie surviendra, rien ne se sera passé. Après celle de 1976, l’OMS avait affirmé vouloir mettre sur pied une équipe d’intervention internationale. L’initiative est restée lettre morte. » Le chercheur belge de renommée mondiale plaide ainsi pour le financement par l’aide au développement d’une recherche visant à fournir des traitements gratuits sous la responsabilité de l’OMS (22).

La tragique épidémie en cours montre à quel point la recherche effrénée du profit privé est incompatible avec la santé publique, en particulier celle des masses pauvres des pays dominés. Le leader d’extrême droite français Jean-Marie Le Pen ne fait que pousser la logique d’une telle barbarie à ses dernières extrémités lorsqu’il déclare que « Monseigneur Ebola » a les moyens de stopper l’explosion démographique mondiale en trois mois. Afin d’aller au-delà de l’indignation légitime et de modifier réellement le cours des choses, il faut en effet rompre avec le désordre actuel du monde. D’abord, la santé publique ne doit pas être dissociée des objectifs écosocialistes que nous poursuivons, parce qu’elle est tributaire de notre cadre de vie et que le productivisme actuel favorise sans cesse l’émergence de pathologies nouvelles, somatiques et psychiques, que le capitalisme met à la charge de la société, quels qu’en soient les coûts. Ensuite, l’industrie et la recherche pharmaceutiques ne pourront répondre aux besoins de l’humanité, en particulier de ses secteurs les plus démunis, que si elles renoncent à fixer leurs priorités en fonction de la demande solvable pour se laisser guider par les choix démocratiques des populations concernées, ce qui implique leur socialisation et leur financement par le secteur public. Celui-ci ne pourrait-il pas commencer par y affecter une grande partie des sommes formidables absorbées de façon parasitaire par le service de la dette, au Nord comme au Sud ? ■

* Jean Batou, professeur d’histoire à l’université de Lausanne (Suisse), est membre de la direction de solidaritéS, un mouvement anticapitaliste, féministe et écologiste pour le socialisme du 21e siècle. Il a publié récemment : « Quand l’esprit de Genève s’embrase : au-delà de la fusillade du 9 novembre 1932 », Éditions d’en bas, Lausanne 2012.

Notes

1. Gire & al., Science, 28 août 2014

2. Une épidémie de moindre envergure a aussi démarré en RDC, en juillet dernier, liée vraisemblablement à une autre souche d’Ebola.

3. Awakening Africa’s Sleeping Giant - Prospects for Commercial Agriculture in the Guinea Savannah Zone and Beyond, 2009.

4. Ce type de mécanismes a été récemment étudié de façon globale par David Quammen (Spillover: Animal Infections and the Next Human Pandemic, W. W. Norton, 2012).

5. Daniel G. Bausch & Lara Schwarz, « Outbreak of Ebola Virus Disease in Guinea: Where Ecology Meets Economy », PLoS Negl Trop Dis, 8(7), 31 juillet 2014 ; Wired, 18 août 2014 ; Calestous Juma, « Africa Ebola Outbreak : How to Prevent It ? », Al Jazeera, 13 août 2014.

6. The Globe and Mail, « Land Grabs in Africa : Liberia », www.youtube.com/watch ?v=8R6mLsSIXb4

7. USA Today, 28 août 2014

8. Rosa Crestani, MSF, Le Monde, 5 août 2014

9. American Thinker, 24 août 2014

10. Vox, 9 août 2014

11. The Spokesman-Review, 31 août 2014

12. The New Yorker, 11 août 2014

13. E-International Relations, 26 juillet 2014 : Le Monde, 1er août 2014)

14. Voir à ce propos l’exposé des motifs de la pétition lancée par le mathématicien Pascal Adjamagbo, le docteur Guy Alovor et Mutombo Kanyana, qui demande à l’Union africaine, en association avec le Conseil de sécurité de l’ONU, de mettre en place une commission d’enquête sur les origines du sida et d’Ebola (http://www.petitions24.net/petition_a_lunion_africaine_sur_le_sida_et_lebola_en_afrique).

15. NPR, 19 août 2014 ; abcNEWS, 26 août 2014.

16. The Lancet, septembre 2014

17. Cet ordre religieux est partiellement financé par les revenus de titres de la dette publique de l’État espagnol (La Jornada, 17 août 2014).

18. Depuis le 24 juin, Médecins sans frontières (MSF) avait déclaré que l’épidémie était hors de contrôle (The Lancet, septembre 2014).

19. Reuters, 8 août 2014 ; Forbes, 29 août 2014

20. Naked Capitalism, 3 août 2014

21. Independent on Sunday, 3 août 2014

22. Le Monde, 7 août 2014

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