Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 480-481 mars-avril 2003

La guerre chimique a déjà eu lieu

Cf. aussi : [Vietnam]

Inprecor s'est entretenu avec Tuan, Vietnamien de nationalité française, ayant eu l'occasion de se rendre plusieurs fois au Vietnam et aux USA dans la dernière période et d'enquêter sur les ravages causés par les défoliants.

La guerre du Vietnam est terminée depuis près de 30 ans, qu'est-ce qui t'a amené à te préoccuper maintenant des effets des défoliants déversés par l'armée américaine entre 1961 et 1970 ?

Tuan : Il y a trois ans, alors que je me trouvais à Hué on m'a proposé de visiter deux anciens aérodromes US, A Luoi et A Sâu, situés dans les hauts Plateaux, à 80 km au sud-ouest de la ville, près de la frontières laotienne. C'est une zone interdite aux étrangers (je suis de nationalité française) et c'est donc la Croix-Rouge vietnamienne qui m'a accompagné. C'est à partir de ces deux aérodromes que partaient la majorité des avions qui répandaient des défoliants au centre du Sud-Vietnam. Il y en avait un autre pour le sud. Ces deux-là étaient complètement déserts et encore parsemés de petits fûts que les Américains, trop pressés de partir, avaient abandonnés en les recouvrant de terre. Nous avons visité plusieurs famille où des enfants étaient atteints de malformations ou de troubles psychiques. Les gens n'osaient pas en parler mais certains nous ont quand même affirmé que le Nord aussi était concerné car des « nordistes » étaient venus combattre dans les rangs du FLN. Je me suis dit alors qu'il fallait faire quelque chose. A peu près au même moment, en mai 2001, Mme Nguyen Thi Binh, vice-présidente du Vietnam, est venue à Paris et a insisté sur les dégâts provoqués par l'Agent Orange. A cette occasion a été créée l'association « Vietnam, les enfants de la dioxine » dont le but est d'aider les familles touchées et de faire de la prévention.

Inprecor : Nous avons entendu dire que vous n'étiez pas les seuls et qu'à l'étranger il y avait également des initiatives semblables à la vôtre avec même la participation d'anciens GI's.

Tuan : C'est parfaitement vrai. Par exemple dans la banlieue de Hanoi se trouve le Village de l'amitié de Van Canh : en accord avec les vétérans vietnamiens, des anciens combattants français, allemands, britanniques, américains et japonais ont mis au point ce projet pour traiter près d'une centaine d'enfants et une trentaine de vétérans victimes surtout de la dioxine. Il y existe un véritable hôpital mais avec une pénurie éprouvante de personnel compétent, notamment pour le suivi psychique dont le rôle est ici considérable. Un ancien « marine » texan repentant s'est d'ailleurs installé à Hanoi et aide le Village de toutes ses forces, notamment en récoltant des dollars alors que le gouvernement américain refuse toujours de verser un cent pour les dégâts occasionnés par la dioxine. Il existe également un autre « Village de la Paix », à Hoa Binh, non loin de la capitale, dont s'occupe activement une Allemande d'origine vietnamienne.

Inprecor : Pourtant il semble que la dioxine ait également provoqué des dégâts dans les familles des GI's. Le gouvernement américain l'a-t-il reconnu et si oui, dédommage-t-il les anciens combattants atteints ? Et s'il les dédommage, comment peut-il refuser de dédommager les victimes vietnamiennes ?

Tuan : Beaucoup d'anciens combattants ont effectivement subi les conséquences de l'Agent Orange et ont entamé des actions en justice à partir de 1979 pour obtenir des dédommagements. Comme la loi leur interdit de poursuivre au tribunal le gouvernement pour des événements survenus pendant une guerre, ils ont fini par déposer une plainte contre les sociétés qui approvisionnaient l'armée américaine en produits chimiques (Dow Chemical, Monsanto, Hercules, etc.) pour « publicité mensongère » ayant induit l'armée en erreur : l'Agent Orange était supposé être « le meilleur herbicide du monde », sans effets nocifs, etc.

Pendant longtemps le gouvernement US a prétendu qu'il n'était pas au courant des effets nocifs des produits utilisés et qu'il convenait de prouver que les cas pathologiques incriminés étaient vraiment en rapport avec eux. C'est ce qu'affirmèrent encore les représentants américains en avril 2002 au cours d'un symposium au Texas sur l'environnement avec des Vietnamiens de la diaspora, où il fut question de la dioxine. Le représentant officiel du gouvernement US déclara : « On ne peut faire d'amalgame. Présentez des cas sérieux, avec des preuves scientifiques que c'est bien la dioxine qui est en cause ». Le problème est que pour apporter cette « preuve scientifique » avec les techniques les plus modernes, cela revient à 2 000 à 3 000 dollars US par personne. Certes il y a environ 120 000 enfants touchés mais on pourrait se contenter d'en choisir 200 au hasard et de les étudier à fond. On pourrait en tirer des conclusions plus générales. Cela reviendrait à quelque 500 000$. Qu'est-ce cette petite somme pour les Américains...

Cela dit, après avoir fait la sourde oreille pendant quelques décennies, le gouvernement américain a commencé à indemniser les victimes américaines de l'Agent Orange en 1991 alors que les laboratoires US concernés avaient été obligés de le faire quelque temps auparavant. Mais rien pour les Vietnamiens, avec l'argument rebattu que rien ne prouve que la cause de la malformation soit en rapport avec lui.

Inprecor : Ne trouves-tu pas étonnant le silence des médias sur cette première guerre chimique de grande ampleur alors qu'on nous rebat les oreilles d'informations inédites sur le risque de guerre chimique provoquée par l'Irak ?

Tuan : Je trouve ça très significatif. Dans la presse française récente je n'ai eu l'occasion de lire que trois articles intéressants sur le sujet : dans le Monde Diplomatique de mars 2002, dans le Courrier international du 2 mai 2002 et dans l'Humanité Hebdo du 15 février 2003.

C'est pourquoi il me paraît indispensable de faire connaître les faits d'armes des pourfendeurs de l'Irak et le travail de ceux qui cherchent à en juguler les effets. L'association « Vietnam, les enfants de la dioxine » (1) est la seule qui ne se contente pas d'envoyer de l'argent (ce qui est déjà mieux que rien). Elle parraine des enfants pendant 2 ans (les parrains versent 15 euros par mois) et s'occupe de leur traitement (en trouvant des psychologues, des kinés, des généticiens), de leur éducation, de leur future profession. Des organisations semblables n'existent à ma connaissance qu'en Belgique et en Suisse.

interview réalisée par Jean-Michel Krivine

Notes

1. « VIETNAM, les enfants de la dioxine », siège social : 5 rue Robespierre, 94200 Ivry ; secrétariat : 7 square Dunois, apt. 1021, 75013 Paris, tél. : 01 40 56 72 06, fax : 01 40 56 74 85, e-mail :

Il est également possible de s'adresser au Fonds d'aide aux victimes de l'agent orange, Croix-Rouge du Vietnam, 82 Nguyen Du, Hanoi, Vietnam, Tél. : 00 844 822 40 30 ou 00 844 942 08 60, Fax : 00 844 942 42 85, e-mail : , site web : http: //www.vnrc.org.vn

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