Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 603-604 mars 2014 *

UKRAINE

Les réformes libérales, que l’Ukraine ne veut pas, ont déjà eu lieu en Russie : 10 faits

Cf. aussi : [Ukraine]

Denis Denisov et Vitaliy Doudine*

Cette « guerre civile froide », qui annonce déjà ses prochaines victimes en Ukraine, provoque des doutes quant à l’engagement dans une des parties. Car il n’y a que deux parties : le « gouvernement légitime » et les « séparatistes ». Qui soutenir dans cette situation ? Qui a raison et qui a tort ? De quoi l’Ukraine a-t-elle besoin : de s’engager dans l’Union européenne ou d’une fédération au sein de l’Union douanière de la Communauté économique euroasiatique ? Pour répondre à ces questions, la gauche devrait puiser dans sa tradition et renverser l’hégémonie idéologique existante.

Kiev, le 15 avril 2014

Peut-on parler d’« autorités légitimes » ? Non ! Le légitimisme – cette idéologie réactionnaire de l’aristocratie féodale ou bourgeoise – a été utilisé et par Hitler et par Ianoukovytch, qui ont pris le pouvoir « de manière légitime ». Mais la révolution a repoussé cette casuistique en montrant qu’aucune autorité n’est légitime tant qu’elle n’est pas démocratique, qu’elle n’est pas le produit de la démocratie directe. Nous sommes persuadés que la majorité des militants et des sympathisants de Maïdan partage ce point de vue. Le gouvernement actuel, tout comme le précédent, exprime les intérêts d’une classe qui est minoritaire.

Synthèse

Parlons-nous de « séparatisme » ? Non ! Une grande majorité de ceux qui protestent mettent en avant le « référendum », « la langue maternelle » et la crainte des « bandéristes » (1) de la même manière que ceux de Kiev craignaient les « titouchki » (2). Les objectifs de ce mouvement ne sont pas définis, ils ne sont pas formulés correctement, mais dans ce mouvement il n’y a pas que de la merde tsariste, mais également la lutte contre le joug du prêt du Fonds monétaire international (FMI), contre l’austérité et le serrage de nos ceintures. De plus, les Ukrainiens orientaux haïssaient Ianoukovytch non moins que ceux de Kiev. Malheureusement, laisser entrer au sein des autorités ukrainiennes des oligarques et des nationalistes a été ce qu’il fallait pour qu’à l’est le mouvement « anti-Maïdan » se développe et attire de nouveaux sympathisants. Il faut remarquer que malgré l’utilisation d’une rhétorique sociale, l’« anti-Maïdan » se distingue surtout par l’emploi de la violence contre les militants de l’EuroMaïdan. Le noyau de ce mouvement, ce sont des forces particulièrement réactionnaires et leurs actions ne provoque pas la condamnation (du moins pas publiquement) des autres participants, ce qui indique l’absence d’une aile « modérée » parmi les « fédéralistes ».

Le slogan du fédéralisme, à cette étape, signifie la création de frontières entre les travailleurs ukrainiens, c’est-à-dire va à l’encontre de la perspective d’une révolution mondiale. Les « orientaux » et les « occidentaux » ne sont pas les ennemis les uns des autres. On ne peut pas dire qu’une partie du pays est meilleure que l’autre. Ils doivent s’entraider pour renverser ensemble le pouvoir du capital et pour faire le mieux dans le cadre du même pays. Bien sûr, en tant que gauche nous voyons l’avenir de l’humanité en tant que fédération socialiste, car cela permet de renforcer le rôle des communautés locales et de renverser tous les centres qui nous exploitent. Mais comme le scénario de Crimée l’a montré, les slogans séparatistes servent de couverture aux forces pro-russes.

Si le slogan fédéraliste peut être discuté, l’appel à la Russie, même fait à partir de positions qui se prétendent de gauche, est franchement nuisible. C’est une illusion que le soutien à Poutine domine parmi les habitants de Donbass. Mais ils espèrent obtenir du voisin plus de développement économique, du bien-être et des commandes pour leurs entreprises. Pourront-ils obtenir cela de la Russie actuelle ?

La gauche condamne les bêtises des nationalistes aveugles, qui propagent la haine des Russes ordinaires, qu’ils identifient comme des « esclaves de Poutine » pathologiques. En même temps, nous constatons que les Ukrainiens qui chercheraient à se réfugier sous l’aile de la Russie ou de l’Europe seraient naïfs, car c’est ici, en Ukraine, que la société doit lutter d’abord contre les oligarques « indigènes ». Des millions d’Ukrainiens sont conscients de l’horrible perspective des réformes antisociales imposées par le FMI. Mais en Russie, beaucoup de ces réformes ont déjà été imposées, de sorte que son modèle ne peut pas être considéré comme une alternative.

Car nombre des réformes recommandées par le FMI pour l’Ukraine ont déjà eu lieu en Russie.

Prenons quelques exemples :

1. Les économistes néolibéraux du gouvernement veulent imposer une « thérapie de choc » dans le domaine des prix et de la politique monétaire (le rouble se déprécie plus que la hryvnia ukrainienne, malgré la « stabilité » tant vantée par Poutine). Le bien-être de la Russie est relatif, limité seulement à quelques grandes villes, alors que la grande partie des régions connaissent la dépression.

2. Les services secrets sont tout-puissants et il est impossible d’organiser des meetings – cet outil politique actuellement tellement employé en Ukraine orientale. Il y a en Russie une législation « antiterroriste » très sévère qui interdit de se rassembler pour protester, même de manière pacifique.

3. Les allocations familiales sont plus faibles en Russie qu’en Ukraine. Les résidents de Crimée devront y faire face dans un proche avenir.

4. On peut dire la même chose en ce qui concerne le droit du travail, qui en Ukraine reste fondé sur le code du travail soviétique alors qu’en Russie, depuis 2001, le pouvoir lutte contre les syndicats, a supprimé leur droit de disposer des locaux dans les entreprises etc. Les petits entrepreneurs ont le droit d’embaucher les salariés avec des contrats à durée déterminée, ce qui rend ces derniers dépendants (art. 59 du Code de travail de la Fédération de Russie). Le droit de licencier a été élargi (en particulier pour divulgation des secrets commerciaux). En 2010, le Tribunal constitutionnel russe a déclaré inconstitutionnelle l’impossibilité de licencier des syndicalistes sans l’accord du syndicat. Maintenant ils peuvent être licenciés selon une procédure simplifiée.

5. Les chemins de fer en Russie ont subi une réforme néolibérale (création de la société anonyme « RJD ») et le transport des passagers est devenu beaucoup plus cher. Certains experts parlent du triplement du prix des billets.

6. La Russie a adoptée en 2004 un Code du logement adapté aux conditions du marché. En Ukraine, formellement, s’applique toujours la loi soviétique de 1984, qui dit que le droit au logement est un acquis de la Révolution d’Octobre et qui interdit, en particulier, les expulsions pour non-paiement du loyer dans le secteur public.

7. En 2004 la Russie a procédée à la monétarisation des avantages sociaux : à la place du transport gratuit, ces « millionnaires » que sont les retraités ont obtenu seulement une indemnité symbolique. Les retraites en Russie ont été partiellement capitalisées : une partie des retenues sur les salaires est utilisée dans des opérations financières douteuses, les fonds de pensions servent aux capitalistes et non aux retraités.

8. Une loi « anti-piratage » très dure a été adoptée, restreignant le droit des pauvres à avoiraccès à Internet et les sites affichant des vidéos en violation du droit d’auteur ont été fermés.

9. Les établissements publics ont été commercialisés selon la norme dite « FZ-83 ». Nombre d’écoles et d’hôpitaux ont ainsi été fermés.

10. Le nombre des places « gratuites » dans les universités de Russie est sans cesse réduit ; en 2012 le ministre de l’Éducation a proposé d’en supprimer la moitié.

Il faut encore ajouter que la haine ethnique est cultivée par les principaux médias en Russie et que les travailleurs migrants « illégaux » sont enfermés dans de véritables camps de concentration et soumis aux pogromes. Ceux qui pour fuir les « bandéristes » veulent aller en Russie devraient être conscients que dans ce pays il y a un important réseau terroriste clandestin néonazi.

Nous ne sommes pas en faveur de l’URSS totalitaire et bureaucratique. Mais la Russie actuelle, ce n’est même pas l’URSS. C’est un ordre comme celui que voudraient imposer aujourd’hui en Ukraine les nationalistes-libéraux, complétant les politiques économiques désastreuses par le conservatisme et « la recherche des ennemis de la nation ». Cette simple vérité n’est pas comprise aujourd’hui à Donetsk, de même qu’au début de l’EuroMaïdan les gens ne comprenaient pas que l’accord avec l’Union européenne ne signifie pas l’ouverture des frontières pour eux.

Il ne faut pas soutenir un côté ou l’autre , il ne faut pas compter sur le soutien extérieur : il faut construire notre propre force politique et unifier les travailleurs de l’est et de l’ouest sur une base de classe. Nous avons quelque chose à faire ici : venir à bout du cours néolibéral du pouvoir, écarter du pouvoir les nationalistes et les oligarques, rendre le pouvoir aux couches travailleuses de la population, et finalement transformer radicalement le pouvoir ! Ce sont les politiciens qui conduisent vers la guerre, pas nous tous ! Ils n’ont réalisé aucune des promesses faites à Maïdan, ils ont seulement réussi à provoquer la colère à l’est. Pour éviter une guerre civile maudite, il faut la lutte des classes – celle de l’Ukraine des travailleurs contre celle des parasites !

Telles qu’elles sont conduites actuellement, les protestations condamnent les travailleurs à la défaite. Car ils veulent pousser les gens ordinaires à se combattre, et pourquoi ? Pour le droit des classes dominantes de l’un ou l’autre État à s’enrichir. ■

* Denis Denisov et Vitaliy Doudine sont militants de l’Organisation socialiste ukrainienne « Opposition de gauche ». Cet article a été d’abord publié par GASLO en ukrainien (http://gaslo.info/?p=5151) et en russe (http://gaslo.info/?p=5159). (Traduit en français par JM).

Notes

1. « Bandériste » vient du nom de Stepan Bandera, dirigeant de l’Organisation des nationalistes ukrainiens – fraction révolutionnaire (OUN-R) et un des fondateurs de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) qui mènera une guérilla contre les occupants allemands et contre les partisans polonais et soviétiques, puis contre l’URSS jusqu’en 1953-1954 et dont les partisans sont également accusés d’avoir liquidé des populations polonaises et juives en Ukraine occidentale. S. Bandera a participé à la proclamation le 30 juin 1941 à Lviv d’un nouvel État ukrainien, non reconnu par Hitler, qui l’a fait emprisonner dans le camp de concentration de Sachsenhausen jusqu’en septembre 1944. Il a été assassiné en 1959 à Munich par un agent du KGB. En Russie et en Pologne, le terme « bandériste » est employé par les chauvinistes en tant qu’insulte à l’encontre des Ukrainiens. En Ukraine occidentale – où UPA avait eu sa plus forte implantation – ce terme est au contraire revendiqué par ceux qui se considèrent nationalistes.

2. Les « titouchki » – du nom de Vadym Titouchko, condamné pour avoir agressé des journalistes en mai 2013 – est devenu un terme collectif pour désigner les provocateurs et les voyous engagés contre les manifestants par le régime Ianoukovytch ainsi que les policiers en civil.

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