Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 519 juillet-août 2006 *

SLOVAQUIE

Les sociaux-démocrates en coalition avec l’extrême droite !

Cf. aussi : [Slovaquie]

Adam Novák

Adam Novák est le correspondant d’Inprecor à Bratislava.

Si les électeurs slovaques ont clairement exprimé un ras-le-bol des réformes ultra-libérales, de la corruption et de la mainmise croissante de l’église catholique sur la vie publique, le nouveaux gouvernement dirigé par le social démocrate Robert Fico risque de ne pas donner des réponses adéquates à leurs frustrations. Il a décide de gouverner en coalition avec des populistes et l’extrême droite....

Pays le plus pauvre d’Europe centrale, la Slovaquie a eu plus de mal que son voisin tchèque à gérer l’effondrement du régime stalinien en 1989, et celui de la Fédération tchécoslovaque trois ans plus tard. Après des années d’instabilité et de gouvernements autoritaires, une grande coalition de partis « démocrates » a entamé, a partir de 1998, une politique de réalignement et d’ouverture sur l’Occident. Une fois l’accession à l’OTAN et à l’Union européenne assurée, le gouvernement (1) du conservateur Mikulas Dzurinda a lancé un programme de réformes économiques peu commun, reprenant les politiques phares du néolibéralisme (privatisation des fonds de pension et d’assurance-maladie, libéralisation extrême du marché du travail, restrictions des programmes sociaux).

Le paradis de l’impôt « aplati »

Mais il est allé encore plus loin sur le terrain de la taxation, avec abolition des impôts sur l’héritage et sur les dividendes, et l’harmonisation des taux d’imposition des particuliers et des entreprises à un taux unique de 19 %. Les investisseurs étrangers n’ont pas tardé a répondre, et les quelques riches nationaux semblent avoir décidé qu’à un taux d’imposition aussi bas, il est plus intéressant de déclarer les revenus qu’on cachait auparavant. Résultat : dans un contexte régional de croissance très rapide grâce à la délocalisation des industries et des services vers les nouveaux pays membres de l’Union européenne, la Slovaquie devance ses voisins, avec un taux de croissance de 7 % et plus d’investissements étrangers (pour 1000 habitants) que dans n’importe quel pays de l’UE. En conséquence, les recettes des impôts ont augmenté malgré la réduction des taux, ce qui a évidement énormément renforcé la crédibilité du gouvernement, et notamment du jeune ministre de finances, Ivan Miklos.

Une partie des travailleurs, évidemment, apprécie cet essor de l’économie, qui a créé un grande pôle de l’automobile (VW, KIA) dans l’ouest du pays, ainsi que d’importantes délocalisations des services de vente et de service à la clientèle de plusieurs compagnies transnationales. Les gouvernements Dzurinda ont aussi encouragé un nombre important d’ouvriers qualifiés et de professionnels à troquer leur statut d’employé pour un statut d’indépendant, qui leur donne moins de sécurité, mais leur permet de cotiser beaucoup moins à l’assurance-maladie et aux caisses de retraite, tout en sortant complètement du système d’assurance-chômage. Une bombe à retardement, certes. Mais tant que le boom économique continue, personne ne sonne l’alarme....

On veut plus de solidarité

Malgré l’appui unanime de l’élite culturelle et des médias ainsi que des institutions internationales à l’ancien gouvernement, lors de l’élection législative du 17 juin, un tiers des Slovaques ont voté pour le parti Smer-Socialna Demokracia, dans l’espoir que celui-ci arrêtera les réformes néolibérales, ou au moins qu’il les accompagnera de politiques sociales, comme promettait le programme électoral de Smer « pour une Slovaquie plus solidaire ».

Le chômage et l’emploi restent au coeur des préoccupations de nombreux Slovaques. S’il est vrai que le taux de chômage est tombé de 19 % à 15 % depuis 1992, la moitié de cette « réussite » est le résultat de manipulation des critères statistiques. Et le boom économique creuse de plus en plus l’écart entre la région capitale, située à l’extrême ouest du pays sur la frontière autrichienne, et les régions très pauvres plus proches de la Pologne et de l’Ukraine, où les seuls emplois disponibles le sont dans l’administration publique ou dans les programmes dits de réactivation ces derniers permettent d’augmenter de 25 euros par mois les allocations sociales à condition de participer à des travaux publics....

En fait, la stratification ethnique de la société est bien la seule raison qui fait que le chômage ne devient pas une question explosive en Slovaquie. Les Roms (appelés : « Gitans », « Tziganes »), qui forment entre 4 % et 8 % de la population, continuent de vivre dans des ghettos urbains et ruraux, avec peu ou pas de contact direct avec la majorité blanche. Donc, si le taux de chômage atteint plus que 80 % chez eux, la majorité blanche ne s’en rend compte qu’au moment où les politiciens populistes s’étonnent publiquement du coût des allocations sociales des « parasites » et des « fainéants ». La concentration de la pauvreté chez les Roms a ainsi permis au gouvernement Dzurinda de réduire des allocations sociales de 30 % a 50 % (pour préparer le passage au taux de taxation unique) et d’abandonner l’introduction maintes fois promise d’une allocation familiale sous le prétexte que celle-ci encouragerait des « Tziganes » a faire de plus en plus d’enfants simplement pour augmenter leurs allocations....

Les sociaux-démocrates ont aussi gagné des voix avec leurs promesses d’arrêter la privatisation de la santé et le gros des privatisations des entreprises publiques, ainsi que de revenir sur les récentes charges nouvelles imposées aux contribuables et sur l’augmentation vertigineuse du coût des études universitaires.

Difficiles compromis

Au moment où ces lignes sont écrites, il semble que l’élite économique et les médias sont prêts à accepter de tels changements de priorité du gouvernement, à condition que le gouvernement social-démocrate ne touche pas à la pièce centrale des réformes de l’ancien gouvernement : les impôts non progressifs au taux unique à 19% pour particuliers et entreprises, un seul taux de TVA (taxe sur les ventes), à 19 % également) et l’abolition de l’impôt sur les dividendes et sur l’héritage.

Le nouveau premier ministre, Robert Fico, a peu de marge de manoeuvre. Son parti Smer-Socialna Demokracia ne détient qu’un tiers des 150 sièges au Parlement, et se trouve en position de former un gouvernement seulement parce que droite et extrême droite doivent partager leurs deux tiers des voix entre six partis parlementaires.

Pour l’instant, il propose des compromis. En plus du retrait des troupes slovaques en Irak, il propose de réaliser ses promesses de « plus de solidarité » avec :

- Premièrement, une augmentation du seuil à partir duquel on paye l’impôt sur le revenu ;

- Deuxièmement, une réduction dans les cotisations à l’assurance-maladie et à l’assurance chômage ;

- Troisièmement, la réintroduction d’un taux de TVA un peu plus réduit (à 15 %) pour l’alimentation, le chauffage, les transports et d’autres bien de première nécessité.

Le tout serait financé sans trop de difficultés, puisque l’on prévoit des taux de croissance (et donc des ressources de l’État) de 6-7 % pendant les prochaines années

et alliance avec l’extrême droite !

Même ce modeste programme s’est révélé trop « social » pour la plupart des autres partis, et Fico s’est retrouvé devant un choix peu enviable. Soit il se déclarait incapable de former un gouvernement, et il passait ainsi pour responsable de 4 ans de plus d’expérimentation néolibérale, soit il formait un gouvernement avec ceux qui sont d’accord sur son plan minimal. C’est ce second choix qu’il a réalisé. Le dimanche 2 juillet il a présenté son nouveau gouvernement, avec onze ministres sociaux-démocrates, deux du mouvement populiste HZDS de Vladimir Meciar (qui comme premier ministre a dominé le pays de 1992 à 1998) et deux du Parti national slovaque (SNS) d’extrême droite.

Tout le monde, de l’Internationale socialiste aux organisations des minorités nationales et des homosexuels, en Slovaquie se préoccupe de l’entrée au gouvernement du SNS, dont le président Jan Slota, maire de la ville de Zilina, s’est distingué dans le passé par ses menaces de remettre les Hongrois (principale minorité nationale) « à leur place » par la force, et si nécessaire de « sauter dans les chars et de raser Budapest », ainsi que sa proposition de rééduquer des prostituées (dont la majorité serait selon lui des « Tziganes laides et porteuse de maladies sexuellement transmissibles ») à l’aide d’une « bastonnade en règle ».

S’il est clair que les médias et les associations de défense des droits humains (dont la plupart des dirigeants s’identifient de toute façon plus avec l’opposition conservatrice qu’avec le nouveau gouvernement) déploieront dès la rentrée des moyens efficaces pour traquer et dénoncer les dérapages qu’on craint du nouveau gouvernement, au sein de la gauche les voix qui protestent sont pour l’instant très rares.

En effet, si la droite slovaque a pris les devants au niveau régional avec ses propositions innovatrices sur l’impôt, l’assurance sociale et la nécessite vitale d’une concurrence des pays européens en matière d’impôt, la gauche slovaque est plus faible que dans les autres pays de la région. Le parti communiste reste peu crédible pour la plupart des ouvriers et des jeunes, à cause de sa nostalgie pour la période stalinienne et de son discours très conservateur sur les questions de libertés personnelles (le mariage gay, par exemple) (2). Les Verts se sont clairement profilés au centre-droit. Et si les Roms continuent à produire des musiciens que le monde entier apprécie, on attend toujours l’émergence de dirigeants qui pourraient se mettre à la tête d’un véritable mouvement pour les droits de cette minorité.

Un petit groupe d’activistes, dont plusieurs sont impliqués dans le processus du Forum social européen, ont publié une lettre ouverte au nouveau premier ministre, pour souligner l’incompatibilité entre le programme de l’extrême droite et les valeurs qui motivent la gauche démocratique partout en Europe Plusieurs députés sociaux-démocrates, au niveau national et dans le parlement européen, ont aussi pris leurs distances avec le nouveau gouvernement. Reste à voir si ces faibles courants vont pouvoir donner naissance à un véritable pôle de gauche, se réclamant et de la justice sociale, et des droits et des libertés. Sinon, c’est l’extrême droite et l’opposition néolibérale qui sortiront renforcées de l’instable situation actuelle.

1. Coalition de l’Union chrétienne-démocrate slovaque (SDKÚ, centre-droite, néolibérale, 28 sièges), du Parti de la Coalition hongroise (MK, parti appuyé par la quasi-totalité de la minorité hongroise : si les électeurs sont plus pauvres que la moyenne et affichent des valeurs plutôt centre-gauche, la direction du parti est résolument centre-droit, 20 sièges), du Mouvement chrétien démocrate (KDH, catholique très conservateur,15 sièges) et de l’Alliance des citoyens nouveaux (ANO, centre-droit, néolibérale, 15 sièges)

2. Le Parti communiste slovaque (KSS) n’a reçu que 3,88 % des voix, en dessous des 5 % requis pour siéger au Parlement. Lors des dernières élections en 1992, le KSS avait reçu 6,3 % des suffrages, mais ces 11 députés se sont révélés peu combatifs et surtout incapables d’agir en dehors de leur propre clientèle de retraités appauvris et ex-bureaucrates staliniens amers.

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