Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 455 février 2001

VIÊT-NAM

On reparle de Georges Boudarel

Cf. aussi : [Jean-Michel Krivine] [Vietnam]

Jean-Michel Krivine *

Ses amis vietnamiens ne l’ont pas oublié.

Hanoï dans les années 1890, rue de la concession française(Collection Boudarel).

Hanoï dans les années 1890, rue de la concession française(Collection Boudarel).

Il est assez réconfortant de prendre connaissance d’un texte vietnamien actuel parlant de Georges Boudarel en termes élogieux.

C’est en février 1991 qu’il avait défrayé la chronique : alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole lors d’un colloque sur “l’actualité vietnamienne” organisé au Sénat par une institution officielle, un individu entouré d’une vingtaine de comparses s’empare du micro. Il se présente : Jean-Jacques Beucler, ancien député, ancien sous-secrétaire d’État, ancien prisonnier du Viet Minh de 1950 à 1954. Il accuse Boudarel d’avoir dirigé un camp de prisonniers français et d’avoir du sang sur les mains.

Dans Inprecor

“L’Affaire Boudarel” était lancée et devait durer plusieurs années. La plainte portée contre lui pour “crime contre l’humanité” sera finalement considérée comme “infondée” par la justice française. Le dernier épisode judiciaire date de juin 1998 et déboute ses accusateurs.

Cet ancien militant communiste qui avait refusé de faire son service militaire, alors qu’il était enseignant à Saïgon en 1950 et avait rejoint le Viet Minh, aurait dû bénéficier d’un soutien énergique de la part des autorités vietnamiennes et de ses anciens camarades. Or ce fut le silence. On ne devait pas prononcer le nom de Boudarel au Viêt-Nam. Pourquoi ?

Rentré en France en 1967 après le vote de la loi d’amnistie, il revoyait d’un œil de plus en plus critique nombre d’actes et de réalisations des communistes vietnamiens qu’il avait approuvés auparavant : le rapport Khrouchtchev de 1956 avait commencé à le faire réfléchir.

Devenu enseignant à la faculté de Jussieu, il écrit en 1983 des pages percutantes dans un ouvrage collectif intitulé La bureaucratie au Vietnam (1) et en 1991 il fait paraître son Autobiographie (2) ainsi qu’un ouvrage sur le “mouvement des cent fleurs” au Vietnam dans les années 1954-1956 (3) où il critique de façon acerbe (et très documentée) les méthodes de la bureaucratie vietnamienne pour museler les intellectuels. Cela ne pouvait lui être pardonné par les autorités vietnamiennes et le nom de Boudarel devait tomber dans l’oubli.

Certes, ce début de “réhabilitation” appelle également des commentaires et si Boudarel est totalement innocent des accusations de sévices physiques octroyés à des prisonniers, il a bien accepté, en raison de ses conceptions de l’époque, de participer à la “rééducation” des prisonniers selon la technique “maoïste” qu’il devait critiquer par la suite mais que Huu Ngoc semble toujours approuver (l’approuve-t-il en son for intérieur ?).

Georges Boudarel a été victime d’un accident vasculaire cérébral en 1998 et se trouve actuellement en maison de repos. Même s’il ne peut répondre dans l’immédiat à l’invitation qui lui est faite de retourner à Hanoï, il aura eu au moins le réconfort de voir que ses amis vietnamiens ne l’ont pas oublié. ■

* Jean-Michel Krivine, chirurgien, a fait partie des équipes du Tribunal Russell qui se sont rendues au Viêt-nam en 1967 pour y enquêter sur les crimes de guerre américains.

1. “La bureaucratie au Vietnam”, Vietnam-Asie-Débat-1, L’Harmattan (1983)

2. Georges Boudarel, Autobiographie, Jacques Bertoin éd. (1991)

3. Georges Boudarel, Cent fleurs écloses dans la nuit du Viêt-Nam. Communisme et dissidence 1954-1956, Jacques Bertoin éd. (1991)

Document : Boudarel, un remarquable érudit sur le Viêt-Nam par Huu Ngoc *

Cela s’est passé pendant la première guerre d’Indochine au cœur de la zone militaire du Viet Bac où se trouvait le quartier général du Département de Travail Politique parmi les Troupes Ennemies. En 1951-1952, alors que je circulais parmi les cabanes cachées sous des gigantesques bosquets de bambous dans la jungle, je tombais sur un jeune Français âgé de 24-25 ans. Il était grand, dégingandé, portait un short et un chapeau scout au-dessus d’un visage émacié avec des yeux rêveurs. Il était très loquace et voulait tout savoir et tout apprendre sur la résistance vietnamienne. Il venait juste d’accomplir une marche de six mois sur 2.000 kilomètres le long de la future piste Ho Chi Minh. C’était Georges Boudarel, professeur de philosophie, qui venait d’abandonner un lycée français situé en zone occupée et avait rejoint le camp vietnamien. Après notre première entrevue je le rencontrais souvent en tant que cadre du Bureau chargé de la rééducation des prisonniers de guerre européens et africains. Plus d’un an après, Boudarel était devenu un des responsables à la tête du camp de prisonniers n° 113. Après Dien Bien Phu il se rendit à Hanoi où il épousa une Vietnamienne et il travailla comme secrétaire de rédaction du bulletin français de la radio Voix du Viêt-nam et également à la Maison des Éditions en langues étrangères.

Au début des années soixante, le cœur lourd, il retourna en France où sa sentence de peine de mort pour haute trahison avait été abolie. Pendant des décennies il enseigna l’histoire du Viêt-nam à l’Université Paris VII jusqu’au début des années 1990 quand sa vie tranquille fut brisée par un coup de tonnerre. J-J. Beucler, ancien prisonnier de guerre au Viêt-nam et ancien ministre français des anciens combattants, se livra à une dénonciation publique de Boudarel sans l’en avoir averti et l’accusant de crimes contre l’humanité. Beucler traitait le professeur de “boucher” et l’accusait d’être responsable de la mort d’un grand nombre de prisonniers dans le camp Viet Minh 113.

Le procès dura de nombreuses années et fut considéré comme une mini-Affaire Dreyfus. Il offrait aux politiciens de droite, encore nostalgiques du colonialisme, et au “parti orthodoxe” une belle occasion d’exalter un patriotisme chauvin. En dépit d’une contre-offensive lancée par le Comité de défense de Boudarel créé par ses collègues, ses amis et des intellectuels bien informés, l’accusé fut soumis à une campagne de dénigrement féroce et concerté.

Sa vie privée fut violée, on le menaça de mort et mille et un procédés furent employés pour le diffamer. On alla jusqu’à “oublier” de lui payer son salaire.

Cependant la justice l’emporta. Il quitta le tribunal totalement disculpé des accusations forgées contre lui mais écroulé physiquement et brisé moralement.

Non, il n’avait pas trahi son pays en protestant contre une guerre de conquête coloniale, il n’avait commis aucun crime contre l’humanité en cherchant à éclairer les prisonniers sur la nature de la guerre au Viêt-nam. Bien au contraire, il avait fait honneur à la tradition démocratique française : il n’avait pas voulu que son pays répète au Viêt-nam les crimes commis par les nazis sur le sol français.

Le colonel Pierre Thomas, qui rejoignit la défense de Boudarel seulement après une laborieuse enquête, devait donner une explication judicieuse de la grande mortalité dans les camps de PG au Viêt-nam : le climat tropical meurtrier, le manque de médicaments, le manque de nourriture (provoqué par l’encerclement français) ainsi que le moral à zéro des internés. Ni coups, ni torture, ni maltraitement d’aucune sorte. Il n’y eut non plus ni torture morale ni lavage de cerveau. Néanmoins un ouvrage aussi sérieux que le Dictionnaire de Philosophie (Larousse 1975) fait écho à ces affirmations dans un passage où il affirme que « des méthodes de conditionnement psychologique furent utilisées par les armées du Viet Minh pendant la guerre d’Indochine ». Le travail politique et psychologique mené dans les camps de PG essayait de faire comprendre aux détenus le caractère injuste de la guerre d’Indochine et la légitimité de notre résistance. On leur demandait simplement de réclamer la paix et leur rapatriement et non pas de tourner leurs armes contre les troupes françaises. Il n’y avait aucune contrainte physique ou morale. Selon le témoignage du lieutenant Xavier de Villeneuve, répondant à une interview parue dans Le Monde du 14 juillet 1952, « J’ai signé moi-même beaucoup de déclarations (réclamant la fin de la guerre au Viêt-nam) en même temps que mes camarades. Nous n’avons subi aucune pression ».

Cependant abandonnons maintenant le Boudarel, apprenti politicien, trop naïf pour réussir et parlons du Boudarel, spécialiste du Viêt-nam, non moins honnête et infatigable. Son amour pour le Viêt-nam lui a fait choisir ce pays avec son peuple comme objet de ses recherches et du travail de toute sa vie. « Ce pays a tenu et tient encore, pour nous tous, une grande place dans notre vie. Pour plusieurs d’entre nous, c’est le pays natal dont la nostalgie ne s’effacera jamais. Pour les autres, c’est un pays qui est en même temps très loin et très près. Nous espérons qu’il redeviendra l’espoir de demain ». Cette profession de foi collective d’une génération qui fut captivée par le Viêt-nam contient l’empreinte du cœur et de la plume de Boudarel. Cartésien jusqu’à la racine de ses cheveux, Georges Boudarel ne se satisfait pas d’un amour aveugle. Il n’a pas hésité à émettre quelques opinions critiques qui ont été mal interprétées. Il s’était consciencieusement préparé avant d’entreprendre ses études sur le Viêt-nam : pendant son séjour il y avait vécu la vie de son peuple, appris la langue, traduit des romans contemporains et suivi des cours de littérature et d’histoire à l’Université de Hanoi. Il s’est constitué une riche bibliothèque dans son appartement de Romainville, comportant une collection unique de cartes postales sur l’Indochine.

Aux côtés de Chesnaux, Brocheux, Hémery, Fourniau, Devillers et Feray, Boudarel appartient à la génération des chercheurs français sur le Viêt-nam marqués par la guerre de 1945 à 1954. Ses principaux travaux sont : Propriété privée et propriété collective dans le Viêt-nam ancien (traduction et commentaires par Nguyen Kim Chung et Nguyen Duc Nghinh en collaboration); Mémoires de Phan Bôi Châu : Phan Bôi Châu et la société vietnamienne de son époque; Giap, Ho Chi Minh; Introduction du pouvoir central dans les cultes villageois au Viêt-nam : esquisses de la question à partir des écrits de Ngô Tat To; La diaspora vietnamienne”; Autobiographie; traduction des romans de Ngô Tat To, Nguyen Công Hoan et Vu Trong Phung.

Nous avons encore entre les mains le dernier manuscrit de Georges sur Les tabous culturels au Viêt-nam et son lexique vietnamien-français inachevé. Nous espérons qu’il viendra à Hanoi dès qu’il le pourra de sorte que ses amis vietnamiens puissent lui offrir quelque réconfort : il en a bien besoin car il est actuellement très malade, ayant été hospitalisé pendant deux ans à la suite d’une infection, mais également à la suite des attaques injustes et injustifiées dont il a été victime.  ■

* Huu Ngoc a remplacé Nguyen Khac Vien aux Éditions en langues étrangères de Hanoi. Cet article a été extrait du site de Viet-Nam Agency en septembre 2000 et traduit de l’anglais par J-M. Krivine.

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