Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 603-604 mars 2014 *

QUATRIÈME INTERNATIONALE

Rapport sur la situation mondiale – CI 22 février 2014

Cf. aussi : [Quatrième Internationale]

Christian Babel*

Cette introduction au débat sur la situation mondiale au Comité international 2014 se situe dans la continuité de celle des trois années précédentes : nous restons dans la période ouverte entre 2008 et 2011, de crise ouverte sur les plans financier et économique, écologique, social ; une période de basculement du monde, de déstabilisation profonde des institutions, de mouvements de masse impressionnants allant jusqu’à un processus révolutionnaire dans la région arabe… et en même temps, une période où manque dramatiquement un débouché politique progressiste cristallisé.

Évidemment il y a des évolutions, et des questions à approfondir avec plus de recul. Ces questions sont ici traitées en trois parties :

1. les dynamiques, paradoxes et contradictions de la crise économique du capitalisme ;

2. les différents aspects des bouleversements en cours que cette crise provoque ;

3. nos enjeux comme courant politique : comment intervenir dans les transformations actuelles de la lutte des classes, dans les processus de révoltes de masse voire de révolutions, d’un côté, mais aussi face à un net processus d’affaiblissement du mouvement ouvrier organisé, confronté comme l’ensemble des masses exploitées à la montée de mécanismes de contre-révolutions et de destruction des tissus sociaux et environnementaux ?

1. La crise économique mondiale – où en est-on ?

1.1. Caractères de la crise

En février 2011, François Sabado s’interrogeait à ce même Comité international sur la crise qui a éclaté en 2007-2008 : « S’agit-il d’une péripétie financière analogue à toutes celles que le capitalisme a connues dans le passé, suivies de récessions temporaires ? Ou bien s’agit-il d’une crise systémique à deux niveaux : une crise systémique parce que le niveau d’accumulation capitaliste développé depuis plus d’une bonne trentaine d’années est à bout de souffle, et une crise systémique parce que le capitalisme mondial rencontre une limite liée à la finitude de la planète et des ressources naturelles ? » Et dans le cas de la seconde hypothèse, d’en déduire l’urgence de mesures s’attaquant aux racines des problèmes : des mesures anticapitalistes et de réorganisation d’ensemble de la production et de la société, seules à même de satisfaire les besoins de base des populations plongées dans cette spirale de crises.

Trois ans plus tard et avec un peu plus de recul, notre vision plus ou moins impressionniste et les discussions marxistes de fond – comme celle récemment du Séminaire économique de l’IIRE – vont dans le sens de la définition d’une crise systémique du capitalisme. Et il y a peu d’économistes bourgeois qui s’inscrivent à l’inverse, dans un retour à l’optimisme !

Il y a beaucoup de manières de définir la crise actuelle comme crise systémique. Je m’appuierai sur celles des économistes que nous côtoyons : Michel Husson repartant de Mandel pour définir les limites de « l’ordre productif » (1), ou Isaac Joshua qui parle de « crise de surproduction capitaliste du troisième type » (2). En caricaturant un peu l’histoire des crises :

* Les crises du XIXe siècle, celles de la régulation concurrentielle, se résolvaient par la baisse brutale du coût des matières premières, des prix et la purge des dettes et surtout des salaires qui mis bout à bout, et après destruction importante du capital, permettaient le redémarrage des profits, appuyés sur un ou des secteurs de production moteurs. Ces crises étaient intenses mais courtes.

* La crise de 1929 a été très intense et très longue. Le capitalisme est entré dans la période du salariat dominant. De ce fait, au moment des crises de surproduction, il n’y a plus aucune dilution de l’effondrement cumulatif de la production et de la consommation dans un environnement de petite production. L’impact initial est démultiplié et la sortie de crise par la concurrence devient impossible. Celle-ci n’est plus endogène au fonctionnement économique mais essentiellement due à des facteurs politiques – concrètement, c’est la guerre et son issue qui a permis le redémarrage d’ensemble de l’accumulation capitaliste.

* La crise actuelle apparaît comparativement moins intense… mais sa longueur aboutit également à des convulsions dont nous ne voyons pas la fin !

Quels sont les fondements de la crise systémique actuelle ? Afin d’éviter une nouvelle crise paroxysmique comme celle des années 1930-1940, la réponse assumée par le capitalisme dans la seconde moitié du XXe siècle a été celle appelée communément « fordisme », avec une intervention économique constante et généralisée de l’État dans le rapport salarial, et dans la régulation des marchés et des monnaies. Et lorsque les profits sont repartis à la baisse au milieu des années 1960, cristallisant une nouvelle forme de crise du capitalisme dans les années 1970, la régulation fordiste a effectivement protégé le système de la violence des crises passées, mais au prix d’une limite à la restauration durable des profits.

La phase du « néolibéralisme » à partir de 1980 a relancé l’offensive capitaliste en s’appuyant sur le chômage de masse et sur la sophistication de la mondialisation financière. Mise devant la nécessité d’accroître fortement le taux d’exploitation des prolétaires, la concurrence capitaliste est, depuis plus de 30 ans, exacerbée par les transnationales, par la financiarisation mondialisée, pour assurer la reproduction du capital. Le capital financier a atteint un pouvoir de prédation extraordinaire pour l’homme et la nature. Ce pouvoir cumule les nouvelles dimensions de l’esclavage salarié dans les entreprises mondialisées de l’industrie, de l’agriculture et des services, une « accumulation par dépossession » dans les économies dominées, et une pénétration des sociétés les plus périphériques pour l’accaparement des terres et leur monopolisation vers l’exportation, avec une nouvelle étape de la destruction des conditions de survie de populations entières.

La libéralisation de l’économie mondiale est beaucoup plus poussée, par certains aspects, qu’à la fin du XIXe siècle, où les éléments de protectionnisme industriel et commercial étaient très significatifs. Mais le rôle des États est, lui, sans commune mesure (la part des budgets publics dans le PIB était encore en 1913 de moins de 9 % aux États-Unis et en France, contre respectivement plus de 30 % et plus de 50 % aujourd’hui). Il reste spécifique dans les convulsions actuelles avec en particulier l’action volontariste des Banques centrales, ce qui constitue une différence essentielle, il faut insister là-dessus, entre le « néolibéralisme » actuel et la période classique du libéralisme au XIXe siècle.

Ce néolibéralisme a fonctionné pour redresser le taux d’exploitation, étendre structurellement et géographiquement l’espace de la marchandise, et les profits sont repartis un temps à la hausse. Cependant l’efficacité du capital investi n’a pas suivi, aucune des innovations pourtant rapides et nombreuses ne prenant l’importance motrice des chemins de fer, de l’électricité ou de l’automobile. De ce point de vue, il faut rappeler le paradoxe de l’économiste américain Solow proclamant : « L’âge de l’ordinateur se voit partout, excepté dans les statistiques de la productivité ! ». Ce manque d’efficacité caractéristique explique en partie la difficulté à ce que les gains de profit se répercutent sur une dynamique d’ensemble des investissements, donc de l’accumulation pour une vraie sortie de crise.

L’économie de crédit a permis un temps des taux de croissance suffisants pour faire penser que la crise pourrait être dépassée, mais les écarts de croissance entre les grandes zones économiques du monde se sont creusés. Et finalement, la mondialisation a aussi pour effet de propager plus rapidement les dynamiques de déstabilisation économique ! Les contradictions se sont donc aiguisées. Comme le dit Isaac Joshua, « Intervention de l’État, d’une part, et faible flexibilité des salaires et des prix, d’autre part, réduisent tous deux l’ampleur des crises actuelles (…). Mondialisation du capital productif et financiarisation de l’économie réelle accroissent au contraire l’instabilité. »

La forte pression sur les salaires ayant un effet négatif sur la consommation, l’économie de crédit ultrasophistiquée et l’extension de l’espace capitaliste ont compensé un temps cet effet sur les débouchés de la production. Mais on sait maintenant que la crise actuelle a été précédée d’un retournement des taux de profit.

Fin 2007, l’économie de crédit et la spéculation généralisée ont atteint leurs limites, et ont produit l’explosion de la bulle financière à partir des fameux « crédits toxiques ». Depuis, le transfert des pertes des banques sur les finances publiques, justifié par les gouvernements pour « sauver l’économie », a permis à la bourgeoisie de rebondir en menant l’assaut contre les déficits publics.

Cette orientation a alimenté des plans d’austérité très durs partout, mais particulièrement traumatisants en Europe. Ces aspects ont déjà été largement traités. Nous avions alors conclu qu’au-delà des grandes envolées anti-finance des premiers temps, le balancier de l’idéologie bourgeoise dominante restait fermement ancré dans le néolibéralisme et ne repartait pas du tout vers le keynésianisme…

Ainsi, les réformes de la régulation bancaire contre la spéculation apparaissent bien limitées, pendant que la concentration bancaire devient étourdissante : la valeur des actifs gérés par le premier groupe d’investissement américain Black Rock atteint le montant du PIB de l’Allemagne ; celles (par ordre décroissant) des banques Mitsubishi, Deutsche Bank, Crédit agricole ou BNP-Paribas rejoignent le PIB français…

Alors quels constats en 2013, quelles perspectives en 2014 ? 2013 a été encore une année de croissance économique faible ou de récession plus ou moins forte selon les pays. Pourtant la crise de la dette semble en ce moment contenue, des perspectives de reprise lente de la « sainte croissance » se précisent pour cette année, mais avec quelle solidité ? Une question est alors posée : la crise de la dette s’avérera-t-elle une nouvelle fragilisation en profondeur du système, ou finalement un mal pour un bien du point de vue du capital qui se reconsoliderait sur la base de cette purge ? Plusieurs éléments sont à prendre en compte.

1.2. Des situations très diverses en fonction du rôle des Banques centrales dominantes 

Aux États-Unis, la Banque centrale (Federal Reserve) a un rôle expansionniste pour contrer la récession (rachat massif de titres financiers, en plus de taux d’intérêt dits « directeurs » très bas pour les emprunts), qui après la chute de 2009 a abouti à un redémarrage vers 3,5 % à 4 % de croissance cette année… mais avec des fragilités remarquées : de nouvelles bulles – immobilière ou internet – apparaissent menaçantes.

En Chine, la Banque centrale n’a jamais cessé de faire marcher la « planche à billets » (création monétaire) pour relancer son économie, et la croissance est en hausse de nouveau (7 %-8 % ). Mais avec de nouvelles fragilités : bancaire et immobilière, corruption galopante, perte de compétitivité. Encore plus que pour les États-Unis, il y a la crainte de faillites bancaires aux conséquences inconnues.

L’Europe est globalement « l’homme malade » du capitalisme : la zone euro est la plus menacée par la fragilité de l’édifice institutionnel rassemblant des capitalismes hétérogènes, et par une politique monétaire et de crédit qui a amplifié la crise d’une durée inédite. Les différences d’évolution des PIB atteignent un niveau record (Europe du nord : + 3 % par rapport à 2007, Europe du sud : – 9 %). Même si elles ne se sont pas réduites depuis 2007, les dettes publiques et privées semblent pourtant bien corsetées par la Banque centrale européenne et les nouveaux outils de régulation (Fonds européen de stabilité financière, Mécanisme européen de stabilité), qui atténuent les tensions sur les taux d’intérêt d’emprunt, avec une politique monétaire restant restrictive.

Les pays stigmatisés comme « PIIGS » : Europe du sud et Irlande seraient sous contrôle moyennant des « purges » drastiques. L’Allemagne et l’Europe du nord s’en sortent, mais la France connaît des attaques sociales sans précédent depuis le milieu du XXe siècle et la pression de la concurrence fiscale se renforce partout. Après une année 2013 de stagnation, voit-on le début d’une solution capitaliste, tout bénéfice pour les patrons… ou au moindre choc, la précipitation d’une vraie déflation (baisse des prix et des salaires avec compression de l’économie) pour une nouvelle phase de la crise ?

Les politiques des grandes banques centrales ont des effets sur les autres blocs économiques, anciens (Japon) ou « émergents » (Asie de l’est, Inde, Brésil et Amérique latine, Russie, Turquie) : plutôt que gagnants, ne seront-ils pas victimes des débuts de reprise américaine et chinoise et des grands écarts monétaires ? Les marchés monétaires montrent en effet une grande fébrilité, et certaines de ces économies comme l’Argentine, l’Inde ou la Russie sont prises en étau début 2014 par les dynamiques des États-Unis ou de l’Europe, avec des fuites monétaires et financières qui les déstabilisent.

1.3. L’emploi, le chômage… et les profits

Les éléments de la crise économique dans chaque pays sont instrumentalisés à fond pour justifier l’offensive les classes dominantes. Les batailles pour la compétitivité, contre les droits et acquis sociaux, pour la marchandisation de l’environnement reformatent des règles étatiques qui servent toujours plus la dérégulation libérale.

Cette offensive s’appuie sur un chômage de masse, qui continue d’augmenter (plus de 200 millions dans le monde), il est au maximum en Europe : 26 millions dans l’UE soit 11 % de la population active (mais 6 % en Allemagne et 20 % dans les pays du sud du continent). Et il y a aussi une montée générale de la précarité de l’emploi. Dans ces domaines, les femmes sont les premières frappées, ainsi que les jeunes, car ce sont sur ces deux catégories que sont d’abord expérimentées toutes les techniques de précarisation.

La concurrence pour les investissements internationaux et les délocalisations, entre continents, entre pays et à l’intérieur même de chaque pays sont utilisés de plus en plus visiblement pour renforcer l’esclavage salarié… mais aboutissent aussi à une croissance numérique du salariat. Ce salariat est de plus en plus précarisé, avec l’articulation au sein des segments mondiaux de production et au sein même de chaque entreprise, de travailleurs sécurisés et de travailleurs pauvres précarisés qui sont bloqués dans cette situation. On note que, c’est d’abord ce « halo de l’emploi » qui est réactif quand l’économie redémarre.

Les profits. Les transnationales continuent leur mouvement de concentration et renforcent leurs pouvoirs face aux États. Mais si les indices boursiers retrouvent leur niveau d’avant 2008, les profits, complexes à analyser pour les économistes marxistes, ne semblent globalement pas repartir à la hausse jusqu’à présent, du fait d’une efficacité du capital investi (ou productivité du capital) toujours faible malgré la hausse du taux d’exploitation. De ce fait, les profits continuent de s’orienter vers la distribution rentière aux actionnaires, plus que vers les investissements productifs. Il conviendrait sûrement de préciser notre analyse par secteur, et par exemple étudier plus précisément le secteur automobile, qui a retrouvé son niveau de production global d’avant crise, pour sa place pivot dans la production capitaliste.

Conclusion. Le déploiement de la crise économique actuelle a été mondial, mais inégal selon les parties du monde. Pour l’instant, on ne peut globalement pas parler de sortie de crise, plus de 6 ans après son explosion : les profits ne sont pas consolidés, la « reprise » économique est fragile et les éléments de déstabilisation sont très importants.

Le capitalisme continue à fonctionner, protégé par son organisation sophistiquée et sa grande souplesse. Mais les convulsions économiques et la croissance vertigineuse des inégalités empêchent une remontée solide de sa légitimité, dans un monde où l’accès aux informations est sans précédent, permettant par exemple que se diffuse partout le fait démonstratif que « les 85 personnes les plus riches possèdent autant que la moitié de la population mondiale! » (rapport Oxfam 2014).

2. Les déstabilisations et crises socio-politiques croissantes

2.1. Les dynamiques de la concurrence inter-impérialiste

Même s’ils restent les deux premiers blocs capitalistes et impérialistes, les positions étatsunienne et encore plus européenne sont affaiblies, au profit d’abord, mais pas seulement, d’un basculement vers l’Asie, en premier lieu la Chine. Du coup, la lutte inter-impérialiste pour reprendre ou acquérir des positions de domination géopolitiques s’exacerbe.

La contre-offensive néoconservatrice des États-Unis de l’ère Bush a été un clair échec. Les guerres d’Irak et d’Afghanistan se confirment désastreuses, et la tentative d’Obama de rebondir sur une base moins agressive dans le contexte des révolutions arabes n’est pas plus probante. La volonté des États-Unis de se préoccuper d’abord de l’Asie de l’Est – et que l’Union européenne se mette en avant ailleurs – ne marche pas vraiment. On assiste donc à des tâtonnements pour aménager la « pax americana » : avec l’Iran d’un côté, avec Israël de l’autre… et bien peu de quoi se féliciter ! Et la crédibilité du pouvoir étatsunien dans le monde pâtit des affaires Wikileaks ou Snowden/NSA. En même temps, la gouvernance d’Obama est affaiblie par ses difficultés à imposer sa politique intérieure : « shutdown » budgétaires, limites de « l’Obamacare ».

Mais les États-Unis restent la première puissance capitaliste, qui tente constamment de pousser ses avantages. C’est ainsi qu’ils ont réussi à convaincre en 2013 les gouvernements de l’UE d’entrer dans la négociation finale – et secrète – d’un nouveau traité de libre échange pour un grand marché transatlantique (dit « TTIP » ou « TAFTA »), qui ouvrira à une concurrence sans frein des pans entiers des économies européennes (services et marchés publics, protections sociales, culturelles et environnementales…) et donnerait ainsi aux grands groupes privés des droits extravagants pour exploiter les peuples et la nature.

L’Union européenne, qui structure la convergence d’intérêts capitalistes néolibéraux, manifeste en même temps toujours très peu d’unité politique. Alors que la politique étrangère de l’UE est inconsistante, les impérialismes britannique et surtout français tentent de jouer leur carte propre mais avec peu de résultats consolidés : pas de mainmise sur la Libye après l’interventionnisme occidental ; déstabilisation croissante de l’espace sahélien en Afrique ; remise en selle de la Russie au Moyen-Orient à partir du conflit syrien. Hollande et Cameron, qui relancent les politiques traditionnelles de leur impérialisme en se « projetant » hors d’Europe, ont des gouvernements affaiblis, pendant que celui d’union autour de Merkel profite des rapports « centre-périphérie » à l’intérieur de l’Europe. Enfin, la montée des forces centrifuges au sein de certains États se confirme : dans l’État espagnol, en Grande-Bretagne, en Belgique…

Les politiques d’ajustement structurel et les modes d’intervention impérialistes en Afrique disloquent de nombreuses structures étatiques. La croissance économique qui peut être constatée dans quelques pays ne débouche pour l’instant que sur le creusement des inégalités, la destruction des économies vivrières et le désespoir. L’installation de la Chine comme nouvel acteur impérialiste, les rivalités France/États-Unis ; l’irruption des fondamentalismes religieux opportunistes comme nouveaux acteurs idéologiques, ainsi que les réactions des impérialismes occidentaux (interventions au Mali et en Centrafrique) continuent de pousser ce continent dans les guerres, le chaos et les désastres humanitaires. Après le Soudan du Sud, le tour du Cameroun, ou d’un autre ?

En Extrême-Orient, on assiste depuis plusieurs années à une montée des tensions inter-impérialistes entre le Japon, la Chine, les États-Unis protecteur de l’ASEAN, en particulier pour le contrôle de la mer de Chine, mais aussi avec la Corée du Nord.

Début 2014, d’autres tensions s’exacerbent à l’est de l’Europe car Poutine refuse tout nouvel affaiblissement de l’emprise russe sur ses voisins, comme l’Ukraine.

Avec l’exacerbation de la concurrence économique et le renouvellement de l’utilisation du chauvinisme comme dérivatif des problèmes politiques et sociaux internes à chaque pays, les risques d’emballement du degré de confrontation entre États ne sont-ils pas réels et croissants ?

2.2. Désastres écologiques, marchandisation de l’environnement et déplacements de populations

Les conséquences du changement climatique commencent seulement à se manifester dans le monde entier, mais se font d’abord sentir dans les zones tropicales. On en voit déjà les dégâts courants (sécheresses comme inondations), mais aussi les désastres qu’on peut imputer à ce changement, comme les tempêtes exceptionnelles qui posent la question d’élever le niveau de la solidarité humanitaire et de reconstruction, dans une période où les États et les institutions internationales sont de plus en plus inefficaces sur ce terrain (voir le bilan d’Haïti). Le développement de notre réponse spécifique aux catastrophes fait l’objet d’une contribution spécifique dans cette session, à partir des typhons des Philippines et des expériences de solidarité que la IVe Internationale y mène.

Face à ces périls pour l’humanité, les capitalistes assument de se servir – tels des vautours – des crises environnementales, et en particulier des crises climatique et énergétique pour créer de nouvelles sources de profits (« capitalisme vert », bourses du carbone, marchés pour la mise hors-eau….)

Quelles que soient les prises de conscience écologiques des populations, les atteintes à l’environnement sont toujours massives et dégradent les conditions de vie dans de nombreux domaines et lieux : déforestation accélérée en particulier dans les zones équatoriales ; pollutions des eaux (maritimes et fluviales) et accaparement de l’eau douce ; exploitations minières prédatrices, scandale du gaz de schiste, dangers et prix du nucléaire (ainsi, les conséquences de la catastrophe de Fukushima sont loin d’être réglées)… En même temps, les transnationales poursuivent la pression pour l’appropriation des terres, des intrants de l’agriculture et sur la brevetabilité du vivant. Toutes ces atteintes sont aujourd’hui des déclencheurs de luttes essentielles.

Enfin, la mondialisation néolibérale, les crises sociales, environnementales et politiques multiplient les conflits armés et les déplacements forcés de population, qui ensemble ont un coût humain terrible. Pendant que les pays du nord et en premier lieu l’Europe se transforment en forteresses inaccessibles qui repoussent littéralement dans la mer migrants et réfugiés, des millions d’êtres humains sont parqués dans des camps de fortune dans les pays du sud. Ces phénomènes connaissent une recrudescence en Afrique ou en Asie, et maintenant autour du conflit syrien. L’abandon des réfugiés sera de plus en plus une source de scandales et de déstabilisation de la situation mondiale.

2.3. L’explosivité des mouvements de masse contre les différents aspects de la crise

Les mouvements de masse qui se multiplient ont des dimensions économiques, sociales, institutionnelles, écologiques. Devant la dégradation de leur situation et l’absence d’avenir des jeunes, les révoltes de masse articulent ces dimensions de manière renouvelée, en passant le plus souvent à côté du vieux mouvement ouvrier, intégré aux politiques dominantes ou largement dépassé.

Il y a le processus révolutionnaire de la région arabe : après la chute des dictateurs en Tunisie et en Égypte, on voit la poursuite des mouvements de masse jusqu’au départ des gouvernements suivants et en particulier des gouvernements islamistes, et la crise des frères musulmans qui a débordé jusqu’en Turquie. Les révoltes de masse ont reculé dans certains pays (Maroc, Jordanie…) mais continuent ou naissent ailleurs (Soudan voire Arabie saoudite…). Cependant comme le peuple syrien le vit de manière héroïque mais effroyable, la contre-offensive des appareils d’État et des courants religieux fascisants s’amplifie. Et la faiblesse des perspectives socialistes est de plus en plus problématique. Gilbert Achcar nous fournit des outils essentiels pour appréhender le processus dans sa complexité, sa poursuite probable sur une longue durée avec des avancées et des reculs partiels, et pour le soutenir afin de l’aider à se développer.

Il y a des explosions socio-politiques partant de crises urbaines et de la lutte contre la corruption, qui ébranlent des pays qu’on croyait stabilisés pour les classes dominantes : à la mi-2013, on a vu en même temps une révolte en Turquie à partir de la défense du parc Gezi et de la place Taksim, et au Brésil à partir de la contestation des prix des transports et des conditions de la Coupe du monde de football. Les aspirations à la démocratie et la justice sociale constituent des ferments de révoltes dans de nombreux pays émergents qui ne demandent qu’à exploser.

On voit aussi de nouvelles révoltes spécifiquement prolétariennes en Asie de l’est, avec des représentations politiques parfois très faibles ou décalées : Bangladesh, Cambodge… Ce sont des terrains nouveaux pour la recherche d’alternatives radicales à la mondialisation capitaliste.

En Europe du sud et des Balkans, face à une dégradation sans précédent des conditions de vie, face aux reculs sociaux, les révoltes et mobilisations de masse sont structurelles, se relancent ou s’étendent, même si les acquis sont rares, même sans faire reculer l’austérité, même sans débouché politique : Grèce, Portugal, Espagne, Bulgarie, maintenant Bosnie… Alors que le vieux mouvement ouvrier se meurt, quels potentiels ont les nouveaux mouvements sociaux ? Le devenir de la situation en Grèce revêt ainsi une importance particulière.

Dans l’ex-URSS, la contestation des « démocratures », comme régimes spécifiques des services de sécurité, des oligarques et de la corruption, s’est manifestée fortement en Russie en 2012-2013. Fin 2013 et début 2014, le mouvement impressionnant autour de « Maïdan » en Ukraine aboutit à la nouvelle déroute d’un clan au pouvoir, à l’actif d’un mouvement de masse. C’est cette approche qu’il nous faut avoir : malgré un niveau de répression très élevé, au-delà des manœuvres des impérialismes occidentaux, et avec une confusion politique extrême, les mouvements populaires cherchent leur chemin !

En Amérique latine, les limites des néodéveloppementismes extractivistes dans leurs diverses variantes sont atteintes, de la plus anti-impérialiste (Venezuela), jusqu’aux plus intégrées au néolibéralisme (Brésil), en passant par les formes intermédiaires (Argentine). De nouveaux mouvements de masse apparaissent, mais la droite réactionnaire est également en embuscade.

Malgré leur fréquente confusion mais à cause de leur revendications justes, nous soutenons quasiment toutes ces extraordinaires révoltes de rue. Rares exceptions, la Thaïlande et le Venezuela, car, pour ce que nous en savons, elles sont vertébrées de A à Z par des secteurs ultraréactionnaires. Et on voit aussi que sans débouché progressiste à moyen terme, les mouvements de masse peuvent se transformer en émeutes communautaires destructrices, et être plus globalement mis en échec par les contre-offensives des classes dominantes mobilisant des instruments contre-révolutionnaires.

2.4. Les contre-révolutions avancent

Avec l’aiguisement de la crise économique, les tendances contre-révolutionnaires se cristallisent sur la base des offensives précédentes des classes dominantes : organisation des reculs sociaux intrinsèques du néolibéralisme, déclinaisons de l’appareil de « guerre contre le terrorisme » par les gouvernements d’une part, montée de courants militants ultraréactionnaires d’autre part, qui se cumulent.

Les forces politiques dominantes fortement ébranlées, réagissent par les appareils d’État en remettant en cause les acquis démocratiques au nom de la défense des intérêts nationaux : surveillance électronique généralisée, des États-Unis à la Chine ; nouvelles lois liberticides sur les associations et les militants ; perfectionnement et brutalité des dispositifs anti-manifestations. De nombreuses affaires récentes ont montré qu’aucun continent n’échappe à la criminalisation de l’action ouvrière, démocratique, culturelle : en Europe (Espagne, France, Russie…), en Asie (Pakistan, Chine...), en Afrique (Afrique du Sud, Égypte…) et en Amérique latine (Argentine…).

Y compris en Europe, où les acquis démocratiques étaient les plus stabilisés, on constate un recul des droits démocratiques à tous les niveaux : fonctionnement parlementaire remis en cause par la « Troïka » (Commission européenne-BCE-FMI), lois et décisions judiciaires anti-militants, appareils et équipements policiers et sécuritaires gonflés, y compris privés.

Les courants ultraréactionnaires et fascisants interviennent de plus en plus efficacement sur la scène publique partout dans les monde, sous des formes très variées et parfois combinées, criminalisant les droits des femmes, des lesbiennes, gays, bi-, inter- et transsexuel-les (LGBTI), remettant en cause les services publics sociaux :

– Tea Party aux États-Unis, « Manif pour tous » en France ;

– mouvements populistes racistes en Europe, contre les Arabes et musulmans, les noirs, et de manière encore plus généralisée, contre les Roms ;

– populismes d’extrême droite au pouvoir en Hongrie peut-être bientôt en Inde ;

– mouvements néo-nazis en Grèce, en Europe orientale, parfois très présents au sein même des mouvements interclassistes de contestation démocratique ;

– fondamentalistes de toutes religions, en force partout, qui s’acharnent sur le droit à l’éducation, sur les droits des femmes, des LGBTI, sur les droits à l’expression artistique, et qui vont de plus en plus jusqu’aux meurtres ; et intégrismes religieux qui détournent et tentent d’écraser les mouvements populaires de libération ;

– djihadistes et « fous de dieu » qui mènent des opérations armées jusqu’à de véritables conflits militaires, qui s’aggravent dans une bonne partie de l’Afrique et de l’Asie.

Dans ce contexte, il faut insister sur la violence et la détermination réactionnaire avec laquelle les droits des femmes sont partout attaqués dans tous les domaines, et menacés de remises en cause de grande ampleur au niveau institutionnel, comme en Espagne le droit à l’avortement.

Conclusion. On est confrontés à plusieurs contre-révolutions, qui posent des problèmes tactiques anciens mais renouvelés :

– quel niveau d’alliance politique est possible contre eux ?

– quel traitement des courants fascisants ou intégristes qui infiltrent les mouvements de colère populaire ?

3. Révolutions et contre-révolutions permanentes au début du XXIe siècle – nos tâches

Nous devons agir dans une situation très contradictoire, avec plein de paradoxes (heureusement que nous avons une pensée dialectique !) : il y a d’une part une croissance numérique de la classe ouvrière au niveau mondial et des luttes de masse ; et d’autre part une crise du capitalisme qui épuise, et des offensives contre-révolutionnaires marquantes, dans un contexte de perte de la structuration du mouvement ouvrier et de la perspective socialiste. Mais une chose essentielle, c’est que la peur de l’affrontement aux pouvoirs constitués recule de manière décisive, dans de très nombreuses situations.

Les révoltes et révolutions (au sens objectiviste de Lénine) sont très puissantes et déterminées, inventent de nouvelles formes de lutte, mais ont une auto-organisation limitée, et formulent peu d’alternative de pouvoir – et elles n’arrivent pas à obtenir ou consolider des acquis. Du coup, elles ne sont que partiellement des « exemples » et se poursuivent dans une grande confusion. Comment avancer, en particulier dans le niveau de conscience ?

L’impossibilité du capitalisme de satisfaire les aspirations des larges masses l’empêche de stabiliser les situations par des méthodes de la démocratie bourgeoise. Cela libère des espaces pour des instruments plus directement contre-révolutionnaires. Mais pourquoi tant de difficultés pour le redéploiement du mouvement ouvrier, et de sa composante révolutionnaire ?

La crise du vieux mouvement ouvrier se poursuit : intégration toujours plus poussée de la social-démocratie aux appareils bourgeois (gouvernements de grande coalition dans 16 pays européens, présidence Hollande en France…) et intégration des grandes confédérations syndicales. La social-démocratie n’est plus qu’une forme d’alternance bourgeoise, avec une culture historique de gauche « pour la galerie ».

Les néo-réformismes, incarnés par des anciens PC ou dans des nouveaux partis de coalition de gauche, ont du mal à faire fructifier les espaces à gauche de la social-démocratie qu’ils ont pu recréer. Ils butent sur la difficulté de développer des perspectives dynamiques, véhiculent parfois de nouvelles impasses protectionnistes, et souvent une vision « campiste » des rapports entre les grandes puissances qui les amène à renier des soulèvements de masse pour la liberté, comme ceux des peuples syrien ou ukrainien.

Il faut aussi analyser l’évolution des mouvements nationalistes d’origine progressiste, confrontés à une crise capitaliste mondiale multiforme qui les met devant des défis d’orientation décisifs.

Enfin, quel bilan peut-on tirer de la vague altermondialiste, maintenant en reflux, comme tentative de surmonter ces crises ?

La gauche anticapitaliste et révolutionnaire cherche à sortir de la marginalité dans les nouveaux mouvements de masse. Elle intervient toujours dans les mouvements sociaux, obtient parfois des résultats électoraux significatifs, supérieurs à son influence réelle. Mais elle ne trouve pas les points d’appui suffisants pour présenter un débouché politique progressiste crédible… et se déchire.

Notre courant, la IVe

Nous sommes plus ou moins présents, nous intervenons à la mesure de nos forces dans beaucoup de pays, mais il y en a qui sont en ce moment particulièrement emblématiques des responsabilités de notre courant, comme la Grèce, la Syrie, la Bosnie, le Venezuela, sur lesquels nous devons réfléchir à notre apport international.

L’enjeu est pour nous de fonder de nouvelles articulations internationales entre les classes exploitées, entre les formes diverses de lutte contre les oppressions. Comment revivifier la solidarité internationale et la lutte politique ? Car à défaut, les tendances à la fragmentation réactionnaire de la société risquent de l’emporter ! ■

* Christian Babel, membre du Comité exécutif du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA, France), a présenté ce rapport au nom du Bureau exécutif de la IVe Internationale lors de la session de son Comité international, le 22 février 2014.

Notes

1. Michel Husson, La théorie des ondes longues et la crise du capitalisme contemporain, http://hussonet.free.fr/mandelmh13.pdf, décembre 2013

2. Isaac Joshua : De 1825 à 1929 puis 2008 : une crise du troisième type – “Une création historique originale” , 18 novembre 2013, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article30707.

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